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Idées & Débats

OPINION. « Meloni, Takaichi : une nouvelle droite féminine décomplexée au pouvoir »

Sébastien Boussois

Publié le 15 juillet 2026 à 07:10

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois

Jan Brouckaert

Le Quotidien Numérique

11 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Pendant des décennies, l’arrivée des femmes aux plus hautes responsabilités a été accompagnée d’une promesse implicite : elles introduiraient une politique plus douce, plus consensuelle, plus horizontale et plus sensible. Comme si l’autorité, la puissance et l’affirmation de l’intérêt national étaient nécessairement des attributs masculins et qu’il fallait desormais tout autre chose pour réussir en politique.

Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)

Giorgia Meloni en Italie et Sanae Takaichi au Japon pulvérisent aujourd’hui cette représentation. Elles incarnent une nouvelle droite féminine qui ne s’excuse ni d’être conservatrice, ni d’exercer pleinement le pouvoir, ni de défendre d’abord la nation qui l’a portée aux responsabilités.

Ces deux femmes ne partagent évidemment ni la même histoire, ni la même culture politique, ni les mêmes institutions. Mais elles ont en commun une qualité devenue suffisamment rare pour être remarquée : elles assument et vont au front sans complexe. Elles ont des convictions, les exposent devant les électeurs et cherchent, une fois élues, à les traduire dans l’action. Dans des démocraties habituées aux promesses aussitôt abandonnées et aux programmes dissous dans les compromis et la léthargie, cette cohérence devient presque totalement inespérée voire révolutionnaire.

Meloni, du procès en fascisme au pragmatisme

Lorsque Giorgia Meloni arrive à la présidence du Conseil italien en octobre 2022, le scénario de la catastrophe est déjà écrit. Une partie de la presse européenne annonce l’arrivée du « post-fascisme » au gouvernement, l’isolement diplomatique de Rome et une confrontation inévitable avec Bruxelles. Certains prédisent même une Italie ingouvernable, prisonnière de ses passions populistes.

Le résultat est totalement  différent quatre ans après . Meloni n’a pas renié son identité politique, mais elle a progressivement révélé une impressionnante capacité d’adaptation. Caméléon, sans être une girouette, elle a compris que gouverner ne consistait pas à réciter éternellement un discours d’opposition mais agir. Elle a conservé une ligne conservatrice sur l’immigration, l’identité ou la famille, tout en faisant preuve de pragmatisme sur les dossiers européens, économiques et internationaux.

L’Italie n’est pas sortie de l’Union européenne, n’a pas rompu avec l’OTAN et ne s’est pas retrouvée isolée. Au contraire, Rome a retrouvé une centralité politique que le pays avait perdue au gré de gouvernements fragiles et de majorités éphémères. Meloni est devenue une interlocutrice incontournable à Bruxelles et à Washington donc dans le cadre de l’UE comme de l’OTAN et du G7. Sa longévité tranche déjà avec l’instabilité chronique de la politique italienne depuis des décennies.

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Elle a également noué des liens étroits avec l’administration américaine sans jamais accepter de devenir une simple exécutante de Donald Trump. Leur proximité idéologique sur plusieurs sujets n’exclut ni les désaccords ni les critiques. Lorsqu’elle considère que les intérêts italiens ou européens sont en jeu, Meloni sait prendre ses distances. Elle l’a encore montré récemment en défiant Trump et ses mensonges. Cette capacité à dialoguer avec Washington tout en conservant une autonomie politique explique en partie sa crédibilité.

Sa popularité n’est évidemment pas absolue et son bilan économique ou social reste discuté. Mais après plusieurs années au pouvoir, elle conserve un niveau de confiance remarquable pour une dirigeante européenne confrontée à l’usure gouvernementale. Certaines enquêtes publiées en 2026 situaient encore sa cote de confiance autour de 40 à 45 %, très au-dessus de celle de plusieurs autres dirigeants du continent. 

Alors qu’Emmanuel Macron approche de la fin de son second mandat, que l’Allemagne peine à retrouver une direction claire et que les institutions européennes cherchent constamment un équilibre entre vingt-sept intérêts contradictoires, Meloni apparaît de plus en plus comme l’une des personnalités fortes du continent. L’ancienne accusée permanente est devenue une femme d’État. Voilà sans doute ce que ses adversaires lui pardonnent le moins.

Takaichi, la fermeté japonaise face au réveil des puissances mondiales

À l’autre extrémité du continent eurasiatique, Sanae Takaichi incarne une évolution comparable, dans un environnement géopolitique infiniment plus menaçant. Devenue en octobre 2025 la première femme à diriger le gouvernement japonais, elle s’est imposée à la tête d’un pays longtemps associé à la retenue diplomatique, au pacifisme constitutionnel et à une prudence presque absolue dans l’emploi de la puissance. 

Mais le monde dans lequel le Japon avait construit cette posture n’existe plus. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, la progression des programmes nucléaire et balistique nord-coréens, le rapprochement militaire entre Moscou et Pékin, les tensions autour de Taïwan et l’expansion continue des capacités navales chinoises ont profondément bouleversé l’équilibre asiatique.

Dans ces conditions, le renforcement militaire japonais n’est plus une lubie idéologique : il est devenu presque inévitable. Un pays ne peut durablement demeurer un géant économique tout en dépendant entièrement des autres pour sa propre sécurité. Tokyo a donc accéléré l’augmentation de son budget de défense, le développement de missiles de longue portée, la modernisation de ses forces navales et aériennes ainsi que le renforcement de ses capacités de renseignement et de cybersécurité.

Le budget japonais de la défense pour l’exercice 2026 dépasse ainsi 9 000 milliards de yens, dans le cadre d’une trajectoire destinée à porter les dépenses militaires autour de 2 % du produit intérieur brut. Cette montée en puissance comprend notamment le développement de capacités de frappe à distance, de drones et de systèmes de surveillance renforcés. 

Sanae Takaichi assume cette évolution avec une franchise inhabituelle. Elle ne prétend pas que le commerce suffira éternellement à pacifier les relations internationales mais elle regarde le monde tel qu’il est : un espace où les rapports de force reviennent sous Trump, où les frontières sont contestées et où l’impuissance militaire peut devenir une invitation à l’agression.

Son gouvernement désigne clairement la pression exercée par la Chine, son expansion militaire et ses opérations conjointes avec la Russie comme des défis majeurs. Takaichi souhaite réviser les principes doctrinaux  stratégiques japonais, renforcer les capacités de défense et réduire les dépendances économiques du pays dans les secteurs sensibles. Cette fermeté ne signifie pas que le Japon rechercherait la guerre. C’est même l’inverse : la dissuasion vise à rendre l’affrontement moins probable. Face à une Chine de plus en plus présente en mer de Chine orientale, autour des îles Senkaku administrées par le Japon mais revendiquées par Pékin, Tokyo ne peut plus se contenter de communiqués préoccupés et d’appels abstraits au droit international.

Le Japon constitue aujourd’hui un pôle de stabilité indéniable dans l’Indo-Pacifique. Démocratie solide, puissance industrielle et technologique, membre du G7, il offre un contrepoids essentiel dans une région traversée par les tensions territoriales, la prolifération nucléaire et la rivalité sino-américaine. Il ne menace pas l’ordre régional : il contribue à empêcher qu’un seul acteur puisse l’imposer à tous les autres.

Le Japon demeure également l’allié central des États-Unis en Asie orientale. L’alliance nippo-américaine est officiellement présentée par les deux gouvernements comme l’une des pierres angulaires de la sécurité dans l’Indo-Pacifique. Elle couvre désormais la défense antimissile, la cybersécurité, l’espace, la sécurité maritime et la protection des chaînes d’approvisionnement stratégiques. En mars 2026, Takaichi et Donald Trump ont encore annoncé de nouvelles initiatives pour renforcer la dissuasion et la sécurité économique communes.

Mais Takaichi ne conçoit pas davantage cette alliance comme une relation de soumission. Être l’allié privilégié des États-Unis ne signifie pas renoncer aux intérêts propres du Japon. Tokyo entend sécuriser ses approvisionnements, protéger son industrie, réduire sa dépendance envers les terres rares chinoises et prendre davantage d’initiatives au sein du G7. Lors du sommet du G7 de 2026, la Première ministre a notamment plaidé pour une coopération renforcée sur les minerais critiques et pour des mécanismes coordonnés de stockage stratégique. 

Voilà ce qui distingue les alliances solides des dépendances honteuses : elles réunissent des partenaires capables de se défendre et de parler en leur propre nom. Des femmes qui n’exercent pas le pouvoir en s’excusant. Meloni et Takaichi ont, pour le dire familièrement, ce que beaucoup d’hommes politiques n’ont plus : du courage. On les qualifie de nationalistes, de conservatrices, parfois d’intransigeantes. Mais elles disposent surtout de charisme, d’autorité et de détermination. Elles savent qu’un gouvernement n’est pas élu pour chercher quotidiennement l’approbation des éditorialistes, des organisations non gouvernementales ou des réseaux sociaux. Il est élu pour défendre un pays, une population et des intérêts identifiables.

Elles ne gouvernent pas en utilisant leur féminité comme argument permanent. Elles ne demandent pas à être jugées avec indulgence parce qu’elles sont des femmes. Elles gouvernent comme des chefs de gouvernement, avec ce que cela suppose de décisions difficiles, de compromis tactiques et de confrontations.

Leur réussite rappelle ainsi que le leadership féminin ne correspond pas nécessairement à la douceur ou à l’effacement. Une femme peut diriger une puissance, renforcer son armée, défendre ses frontières et parler le langage du rapport de force sans imiter artificiellement les hommes. L’autorité n’a pas de sexe.

________

(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.

Sébastien Boussois

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