Brexit  : une équation à plusieurs inconnues

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Patrick Martin-Genier.
Patrick Martin-Genier. (Crédits : P. M.-G.)
Après le référendum du 23 juin, la catastrophe économique et financière annoncée n'a pas eu lieu. La nouvelle Première ministre britannique, Theresa May, pourrait établir une nouvelle forme d'association étroite avec l'UE, tout en donnant des gages aux partisans du Brexit. D'autant qu'elle a la maîtrise du calendrier lié au déclenchement de l'article 50 du traité... Par Patrick Martin-Genier, spécialiste des questions européennes, enseignant à Sciences-Po Paris.

Les ministres des finances du G20 se sont réunis ce week-end en Chine sous l'égide de Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), pour se pencher sur l'état de l'économie mondiale, à la lumière notamment du Brexit.

Ceux que l'on appelle - certainement à tort d'ailleurs - les « grands argentiers » - dès lors qu'ils ne maîtrisent pas eux-mêmes les flux de la finance internationale, mais se bornent à encourager plutôt la régulation de l'économie par les pouvoirs publics -, ont fait part de leurs inquiétudes quant aux conséquences économiques et financières du Brexit.

La City ne s'est pas effondrée

Pourtant, jusqu'à présent, les inquiétudes les plus folles ne se sont pas matérialisées et, même s'il convient d'être prudent à moyen terme sur les conséquences de la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, la City ne s'est pas effondrée.

Plus prudent que son prédécesseur, Philip Hammond, le nouveau chancelier de l'Echiquier, a laissé entendre qu'il pourrait présenter à l'automne un budget rectificatif destiné à soutenir la relance, en accord avec la Banque d'Angleterre qui avait d'ailleurs pris toutes les dispositions nécessaires pour faire face aux conséquences du vote référendaire du 23 juin. Affirmant que le Brexit n'était qu'un des défis auxquels l'économie mondiale devait faire face, tout en espérant développer les liens commerciaux avec Pékin, le ministre a poursuivi son voyage par une halte à Hong Kong pour y faire du « business as usual »...

Les principaux responsables du secteur bancaire ont même affirmé que le Royaume-Uni disposait des ressources nécessaires pour faire face à l'évolution que représentera le Brexit. On imagine mal que Londres, qui constitue la première place financière mondiale, soit à ce point affaiblie qu'elle perde quand même tous les avantages compétitifs qu'elle possède.

Un paradis fiscal aux portes mêmes de l'Europe?

Comme peuvent le craindre à juste titre certains économistes et responsables politiques, une fois délesté de ces nombreuses réglementations européennes contraignantes qui, selon les nombreux chefs d'entreprises favorables au Brexit qui se sont exprimés pendant la campagne, une sorte de « paradis fiscal » pourrait surgir aux portes mêmes de l'Europe, s'agissant d'une économie qui ne serait plus obligée de suivre les contraintes issues des règlements et directives.

Le "contrat zéro heure", qui concerne déjà plusieurs centaines de salaires britanniques, et qui est l'objet de vives critiques, notamment de la part du Parti travailliste sous la houlette du très à gauche Jeremy Corbyn, deviendrait la règle.

Le dumping fiscal délibéré inciterait des entreprises à venir s'installer en Angleterre, laquelle verrait ainsi ses exportations dopées, tant vis-à-vis de la nouvelle Europe qui lui fera face, que vis-à-vis des États-Unis et des pays émergents...

Theresa May, maîtresse du temps, au grand dam de la France

Tout dépendra en réalité du scénario politique envisagé par la nouvelle Première ministre, Theresa May, devenue malgré elle l'administratrice judiciaire du Brexit. Celle qui ne s'est ralliée à David Cameron que par solidarité gouvernementale, n'a jamais eu l'Europe chevillée au corps. Mais, fidèle à la tradition pragmatique anglaise et ayant elle-même travaillé dans une banque (son mari aussi est banquier), elle devrait pouvoir trouver un juste milieu.

Précisément, alors que François Hollande exige depuis le 24 juin qu'elle informe très rapidement l'Union européenne qu'elle articulera l'article 50 du traité, elle s'est d'emblée trouvé un appui de poids en la personne de la chancelière allemande Angela Merkel pour prendre tout le temps nécessaire. De fait, étant la seule maître du temps, elle n'articulera l'article 50 au plus tôt qu'au mois de janvier 2017 laissant une période de deux ans, soit jusqu'en 2019, pour finaliser une sortie honorable. La France n'y pourra rien et tout porte à penser que les négociations seront longues et fastidieuses. On peut compter sur le gouvernement britannique pour défendre bec et ongles les intérêts du Royaume-Uni.

Car personne n'a vraiment remarqué ce membre de phrase de l'article 50 qui prévoit que les négociations devront prendre en compte le "cadre des relations futures avec l'Union". Cette phrase signifie clairement qu'avant de rompre les amarres avec l'UE, le Royaume-Uni aura préalablement défini avec l'Union le type de relations économiques et financières qu'il souhaite avoir. Il y aura donc forcément, en coulisses, des négociations préalables sur ce point, de façon à ce que tout s'articule du mieux possible...

La défense des intérêts britanniques avant tout

Longtemps membre de l'Association européenne de libre-échange (AELE), qui fut d'ailleurs le fer de lance de la Grande-Bretagne contre l'Europe jusqu'à son adhésion en 1973, ce pays pourrait choisir de revenir au sein de cette association d'Etats, ou bien, plus probablement, de retenir le modèle de l'Espace économique européen (EEE), qui lui donnerait un accès au marché unique sans restriction.

La circonstance que le Royaume-Uni serait lié par de nombreux engagements et contribuerait aussi aux dépenses de l'Union revenant à une autre forme assez poussée d'intégration, donnerait au gouvernement conservateur une porte de sortie tout en préservant aussi les intérêts des pays membres de l'Union européenne et celui des salariés de l'Union travaillant au Royaume-Uni.

Theresa May conforterait ainsi les intérêts de son pays, ressouderait les territoires déchirés (Ecosse, Irlande, Londres d'un côté, le reste du pays -pro-Brexit- de l'autre), tout en donnant des gages aux électeurs ayant voté pour le Brexit en annonçant un régime plus sévère pour les règles concernant l'immigration, ce pays n'étant de toute façon pas lié par les règles issues du traité de Schengen...

Il ne lui resterait plus alors qu'à convoquer des élections générales anticipées destinées à éliminer les Brexiters du gouvernement...

Par Patrick Martin-Genier, spécialiste des questions européennes, enseignant à Sciences-Po Paris.

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Commentaires
a écrit le 25/07/2016 à 17:30 :
enfin un article qui prend du recul sur la peste et le choléra annoncés avec le brexit ; les accords bilatéraux sont déjà dans les tuyaux , la France ferait bien de s'en inspirer
a écrit le 25/07/2016 à 15:42 :
Le dogmatisme c'est çà, croire qu'en dehors de l'idée que l'on professe, il n'y a pas d'issue! L'UE est dogmatique et pense aveuglement que ses solutions sont pragmatiques!
a écrit le 25/07/2016 à 13:52 :
Les autres pays de la zone euros doivent se poser la question du Brexit. Ne faut il pas plutôt harmoniser la législation sociale et fiscale à l'intérieur de la zone euros?
Réponse de le 26/07/2016 à 9:24 :
@gépé: facile sur le papier, plus difficile dans la réalité. Les disparités sont énormes entre les pays de l'UE. Les migrants qui viennent en Europe de l'ouest rapatrient des sommes importantes vers leur pays d'origine et souvent ils ne sont même pas déclarés là où ils travaillent. D'autre part, ils perçoivent en France, par exemple, des allocations diverses et varieés. Il est donc évident que les pays d'origine ne tiennent pas du tout à une harmonisation sociale et fiscale qui les pénaliserait fortement, même si, je suis d'accord avec toi, elle serait juste :-)

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