Face au FN, l'état d'urgence économique

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Rien ne dit pourtant que la carte politique des régions qui sortira du second tour ressemblera à celle, inquiétante, de dimanche dernier.
Rien ne dit pourtant que la carte politique des régions qui sortira du second tour ressemblera à celle, inquiétante, de dimanche dernier. (Crédits : © Vincent Kessler / Reuters)
[ Régionales 2015 ] Face à la montée du vote Front national, c'est un état d'urgence économique qu'il faut prononcer. À continuer à ne rien faire - ou si peu - pour l'emploi, le risque est que la démocratie n'y survive pas. Par Philippe Mabille, directeur de la rédaction.

Fusions à gauche, confusion à droite. Le premier tour des élections régionales en France a semé la zizanie dans les états-majors politiques, pris de court par l'ampleur, pourtant annoncée, de la montée du Front national. Rien ne dit pourtant que la carte politique des régions qui sortira du second tour ressemblera à celle, inquiétante, de dimanche dernier.

Selon les cas, le FN aurait entre zéro, en cas de victoire du "front républicain", et trois présidences de région si les électeurs de gauche ne se mobilisent pas. La gauche, si elle se rassemble comme cela semble le cas, pourrait bien conserver plus de régions que prévu.

Le scrutin est en effet très incertain, avec 10 triangulaires en métropole : gauche comme droite peuvent remporter, selon les reports de voix, de 6 à 7 régions en ballotage. Dans le pire des scénarios pour elle, la droite alliée au centre, faute de réserves de voix, ne devrait ses principales victoires qu'au harakiri accepté par le Parti socialiste dans le Nord, en Paca et en Alsace, pour tenter de faire barrage au FN. Ce sera le premier enjeu du second tour.

Avec un peu plus de 6 millions de voix, dimanche dernier, le Front national a frappé un grand coup, vu la forte abstention (un électeur sur deux), mais ne réédite pas son score du premier tour de la présidentielle de 2012 (6,4 millions de voix), un scrutin où la participation avait été de près de 80 %.

Marine Le Pen dispose donc sans doute de réserves de voix pour atteindre le second tour de la prochaine présidentielle, surtout si la gauche et/ou la droite y vont divisées. Mais elle n'a sur la base de ses résultats actuels aucune chance de l'emporter dans un second tour en 2017, lorsqu'il lui faudra obtenir plus de 15 millions de voix.

Il faut donc prendre ces élections régionales pour ce qu'elles sont, avant de se livrer à des conjectures hasardeuses prédisant à la France un avenir à la hongroise. La forte poussée du Front national adresse un avertissement, net et clair, aux dirigeants de la droite et de la gauche qui se sont succédé au pouvoir depuis le début de la crise. Et qui se sont montrés, les uns comme les autres, totalement impuissants à résoudre les difficultés du pays.

Prenons quelques repères : il y a dix ans, en 2005, la France comptait 2,4 millions de chômeurs. Avec la hausse enregistrée en octobre, la France métropolitaine compte désormais 3.589.800 chômeurs... Partout ailleurs, en Europe, le chômage recule. C'est donc qu'il doit bien y avoir un bogue quelque part dans le fonctionnement de notre économie et de notre marché de l'emploi. Qu'est-ce que l'on attend pour s'y attaquer ? La dette ? Elle était de 64 % du PIB il y a dix ans. Elle frôlera les 100 % du PIB, soit une année de richesse nationale, en 2016, sans que rien ne soit fait de sérieux pour inverser cette courbe.

Record mondial de dépenses publiques et hausse de la pauvreté

La France affiche un record mondial de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires, et on ne peut pas vraiment dire que son modèle social se montre beaucoup plus efficace que celui des autres pays européens. Au contraire, la pauvreté progresse, tout comme le sentiment d'exclusion d'une part croissante de la population qui prend pour cible la classe dirigeante, les élites, l'Europe, la mondialisation, les « étrangers ».

Une chose est sûre, la poussée du FN, quel que soit le résultat du second tour, fait le jeu de Daesh qui veut déstabiliser politiquement notre pays en opposant les Français entre eux. Là est aussi, on le dit moins, l'enjeu du second tour. Ceux qui votent Front national pour donner un coup de pied au derrière de la classe politique agissent d'une certaine façon exactement comme le voudraient les terroristes du 13 novembre...

Pour répondre au message du « peuple », c'est un état d'urgence économique qu'il faut prononcer. À continuer à ne rien faire ou si peu, le risque est que la démocratie n'y survive pas.

Or, que constate-t-on ? Des partis politiques dans le déni qui se renvoient chacun la responsabilité de la montée de l'extrême droite. Nicolas Sarkozy, qui se voyait élu dans un fauteuil en 2017 en incarnant l'alternance, vient de voir voler en éclats la stratégie de droitisation qui l'avait déjà fait perdre en 2012. Elle fait fuir ses électeurs centristes vers la gauche et elle pousse ses électeurs de droite à préférer l'original à la copie.

Quelles conclusions va-t-il tirer de ces élections ? On ne peut pas imaginer que cela restera sans conséquence, notamment sur la primaire de la droite. La bataille a déjà commencé dans l'entre-deux-tours avec la distanciation de plusieurs leaders de droite de la ligne du parti. Outre le centre, qui aurait voulu un accord de désistement systématique du candidat arrivé troisième dans les régions dominées par le FN au premier tour, on a pu voir Xavier Bertrand ou Christian Estrosi "draguer" les voix de la gauche, appelée à leur accorder leur confiance pour ce 21 avril des régions. Et d'autres, comme Hervé Mariton ou Jean-Pierre Raffarin, sans parler d'Alain Juppé, se désolidariser de Nicolas Sarkozy qui pense lui, pouvoir gagner la primaire de la droite à l'automne 2016 en y faisant participer les électeurs frontistes.

Le seul vainqueur, finalement, de ces élections régionales pourrait bien être François Hollande qui, tout en encaissant les bénéfices politiques du virage sécuritaire imposé par la menace d'attentats (+22 points de popularité), pourrait enfin parvenir à rassembler la gauche, unie par la peur. Tous ces petits calculs électoraux sont loin de répondre à l'urgence de la situation politique. En l'absence de réformes à la hauteur, ils seront jugés sévèrement par les Français. Il reste dix-huit mois avant l'élection présidentielle de 2017. Le chef de l'État, qui a lié son sort à une inversion franche de la courbe du chômage, est attendu sur cette promesse. Le remaniement gouvernemental que ne manquera pas de conclure la séquence des élections régionales en fournira l'occasion. Sera-t-elle saisie ? Les enjeux de l'après-Régionales engagent aussi le patronat qui ferait mieux de se mettre autour de la table avec les syndicats pour négocier un nouveau compromis social, plutôt que de se contenter de pousser des cris, une semaine avant les élections, à la perspective de voir arriver au pouvoir le Front national... avec un programme économique proche de celui du parti communiste des années 1970.