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Keynes à la rescousse du Liban

Michel Santi

Publié le 11 février 2020 à 08:00

Michel Santi, économiste

Michel Santi, économiste

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OPINION. Les libanais ne parviendront à sauver leur pays de la faillite que grâce à un afflux de liquidités, car il faut que l'argent tourne, et c'est précisément le contraire qui se déroule actuellement. Par Michel Santi, économiste(*).

En définitive, la faillite n'est qu'un phénomène comptable, et la croissance 

qu'une affaire de confiance. Sinon, pourquoi la Banque du Japon serait-elle 

à elle seule propriétaire de la moitié de son marché obligataire national et 

pourquoi ses avoirs en obligations et actions de son pays atteignent-ils 

100% de son PIB ? Sinon, pourquoi la Réserve fédérale américaine 

serait-elle intervenue en 2008 à coup de 800 milliards de dollars au 

lendemain de la faillite de Lehmann afin d'endiguer une crise du crédit sur 

le point de paralyser la finance et l'économie mondiales ? Et pourquoi se 

serait-elle aventurée, entre 2008 et 2017, dans de multiples programmes de 

baisses de taux visant uniquement à injecter des liquidités 

dans le système ? Pourquoi la Banque de Chine arrose-t-elle de liquidités 

ses opérateurs financiers à l'occasion de la réouverture de ses marchés le 3 

février 2020 après une fermeture forcée de plus de dix jours du fait de 

l'épidémie due au coronavirus ? À l'inverse, comment ne pas oublier les 

résistances allemandes à l'encontre de l'ancien président de la Banque 

centrale européenne qui fut vilipendée pour rompre avec l'orthodoxie, 

c'est-à-dire tout simplement pour inonder les divers intervenants de 

liquidités dans le seul but de rompre avec la spirale déflationniste ?

Au Liban aussi, il faut que l'argent tourne


Pourquoi le Liban serait-il différent et en vertu de quelle règle économique 

se soustrairait-il à la règle élémentaire selon laquelle seul un afflux de 

liquidités peut ramener la confiance et redresser l'économie ? «We are all 

keynesian in a foxhole» reconnaît l'économiste et prix Nobel américain 

Robert Lucas, «We are all Keynesian now» déclarait le président Nixon, au 

plus fort des crises économiques et financières ayant successivement secoué 

leur pays. Voilà pourquoi nul ne peut aujourd'hui se payer le luxe d'ignorer 

les préceptes de Keynes qui plaisantait - à peine - en suggérant d'embaucher 

par temps de crise des travailleurs dont le job serait de creuser des trous 

pour y enterrer des billets de banque ! L'«helicopter money» (expression 

célèbre du Nobel US Milton Friedman lui aussi reconnaissant par là 

l'infaillibilité de son ennemi juré Keynes), cette action allégorique de 

larguer des ballots d'argent depuis un hélicoptère dans le but de mettre de 

l'huile dans les rouages économiques s'applique bien évidemment au Liban. 

Les libanais ne parviendront à sauver leur pays de la faillite que grâce à 

un afflux de liquidités, car il faut que l'argent tourne, et c'est 

précisément le contraire qui se déroule actuellement.

Calmer la colère sociale


Que le Parlement libanais légifère pour lancer un emprunt à 15 ans 

contraignant tous les déposants à y placer 25% de leurs avoirs. Que cette 

somme, qui sera assurément substantielle (environ 45 milliards de dollars), 

soit mise à profit pour financer une batterie de mesures keynésiennes telles 

que travaux publics et améliorations des infrastructures dont le Liban a 

tant besoin et qui permettra en même temps d'encourager le tourisme source 

de précieuses liquidités, réduction de la TVA afin de relancer la 

consommation, augmentation du salaire des fonctionnaires (dans un pays qui 

en compte un nombre record) afin de calmer la colère sociale et réduire les 

tentations de corruption tout en stimulant leurs dépenses, octroi aux PME de 

subventions extraordinaires, création d'un fonds spécial d'encouragement à 

la création de nouvelles entreprises, augmentation de l'effectif de la 

police et de l'armée afin de rassurer les populations et les visiteurs... Ces 

liquidités ponctionnées depuis les comptes de épargnants, grands et petits, 

reviendront donc sous le contrôle de l'État par un jeu d'écritures 

comptables car tout est comptable (même les faillites) et ne devront 

strictement pas être ré-employées pour réduire la dette de l'État, mais bel 

et bien pour relancer l'économie.

La confiance, ingrédient crucial



Autant de mesures qui, couplées avec une augmentation des droits de douane à 

l'importation, autoriseront le redémarrage de l'économie tout en 

encourageant à produire et à consommer libanais afin d'éviter une fuite des 

capitaux. Elles devront être accompagnées d'un contrôle des changes officiel 

et provisoire, d'une dévaluation de la Livre, et surtout par un usage de la 

monnaie libanaise au détriment du dollar qui devra être avec le temps 

systématique et obligatoire.



Reste la confiance. Ingrédient aussi crucial que celui de l'argent dans le 

rétablissement de la croissance. Les Libanais ayant, non sans raison, perdu 

confiance en leurs dirigeants - passés, présents et probablement futurs - il 

va de soi que cette manne résultant de cet emprunt obligatoire devra 

impérativement être gérée par un comité de sages étrangers et neutres car il 

est hors de question qu'une partie de ces milliards soit dévoyée par la 

corruption, les pots de vin, les faveurs et autres bakchichs. C'est en effet 

à cette seule condition qu'une telle mesure - quasi-confiscatoire - sera 

tolérée par le peuple libanais, rassuré par la présence d'experts étrangers 

qui en superviseront l'usage.



Le sauvetage économique et financier du Liban est possible - et peu complexe 

- pour qui est doté d'imagination et de culture économiques.

___

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

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