Keynes à la rescousse du Liban

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Michel Santi, économiste
Michel Santi, économiste (Crédits : DR)
OPINION. Les libanais ne parviendront à sauver leur pays de la faillite que grâce à un afflux de liquidités, car il faut que l'argent tourne, et c'est précisément le contraire qui se déroule actuellement. Par Michel Santi, économiste(*).

En définitive, la faillite n'est qu'un phénomène comptable, et la croissance qu'une affaire de confiance. Sinon, pourquoi la Banque du Japon serait-elle à elle seule propriétaire de la moitié de son marché obligataire national et pourquoi ses avoirs en obligations et actions de son pays atteignent-ils 100% de son PIB ? Sinon, pourquoi la Réserve fédérale américaine serait-elle intervenue en 2008 à coup de 800 milliards de dollars au lendemain de la faillite de Lehmann afin d'endiguer une crise du crédit sur le point de paralyser la finance et l'économie mondiales ? Et pourquoi se serait-elle aventurée, entre 2008 et 2017, dans de multiples programmes de baisses de taux visant uniquement à injecter des liquidités dans le système ? Pourquoi la Banque de Chine arrose-t-elle de liquidités ses opérateurs financiers à l'occasion de la réouverture de ses marchés le 3 février 2020 après une fermeture forcée de plus de dix jours du fait de l'épidémie due au coronavirus ? À l'inverse, comment ne pas oublier les résistances allemandes à l'encontre de l'ancien président de la Banque centrale européenne qui fut vilipendée pour rompre avec l'orthodoxie, c'est-à-dire tout simplement pour inonder les divers intervenants de liquidités dans le seul but de rompre avec la spirale déflationniste ?

Au Liban aussi, il faut que l'argent tourne


Pourquoi le Liban serait-il différent et en vertu de quelle règle économique se soustrairait-il à la règle élémentaire selon laquelle seul un afflux de liquidités peut ramener la confiance et redresser l'économie ? «We are all keynesian in a foxhole» reconnaît l'économiste et prix Nobel américain Robert Lucas, «We are all Keynesian now» déclarait le président Nixon, au plus fort des crises économiques et financières ayant successivement secoué leur pays. Voilà pourquoi nul ne peut aujourd'hui se payer le luxe d'ignorer les préceptes de Keynes qui plaisantait - à peine - en suggérant d'embaucher par temps de crise des travailleurs dont le job serait de creuser des trous pour y enterrer des billets de banque ! L'«helicopter money» (expression célèbre du Nobel US Milton Friedman lui aussi reconnaissant par là l'infaillibilité de son ennemi juré Keynes), cette action allégorique de larguer des ballots d'argent depuis un hélicoptère dans le but de mettre de l'huile dans les rouages économiques s'applique bien évidemment au Liban. Les libanais ne parviendront à sauver leur pays de la faillite que grâce à un afflux de liquidités, car il faut que l'argent tourne, et c'est précisément le contraire qui se déroule actuellement.

Calmer la colère sociale


Que le Parlement libanais légifère pour lancer un emprunt à 15 ans contraignant tous les déposants à y placer 25% de leurs avoirs. Que cette somme, qui sera assurément substantielle (environ 45 milliards de dollars), soit mise à profit pour financer une batterie de mesures keynésiennes telles que travaux publics et améliorations des infrastructures dont le Liban a tant besoin et qui permettra en même temps d'encourager le tourisme source de précieuses liquidités, réduction de la TVA afin de relancer la consommation, augmentation du salaire des fonctionnaires (dans un pays qui en compte un nombre record) afin de calmer la colère sociale et réduire les tentations de corruption tout en stimulant leurs dépenses, octroi aux PME de subventions extraordinaires, création d'un fonds spécial d'encouragement à la création de nouvelles entreprises, augmentation de l'effectif de la police et de l'armée afin de rassurer les populations et les visiteurs... Ces liquidités ponctionnées depuis les comptes de épargnants, grands et petits, reviendront donc sous le contrôle de l'État par un jeu d'écritures comptables car tout est comptable (même les faillites) et ne devront strictement pas être ré-employées pour réduire la dette de l'État, mais bel et bien pour relancer l'économie.

La confiance, ingrédient crucial



Autant de mesures qui, couplées avec une augmentation des droits de douane à l'importation, autoriseront le redémarrage de l'économie tout en encourageant à produire et à consommer libanais afin d'éviter une fuite des capitaux. Elles devront être accompagnées d'un contrôle des changes officiel et provisoire, d'une dévaluation de la Livre, et surtout par un usage de la monnaie libanaise au détriment du dollar qui devra être avec le temps systématique et obligatoire.

Reste la confiance. Ingrédient aussi crucial que celui de l'argent dans le rétablissement de la croissance. Les Libanais ayant, non sans raison, perdu confiance en leurs dirigeants - passés, présents et probablement futurs - il va de soi que cette manne résultant de cet emprunt obligatoire devra impérativement être gérée par un comité de sages étrangers et neutres car il est hors de question qu'une partie de ces milliards soit dévoyée par la corruption, les pots de vin, les faveurs et autres bakchichs. C'est en effet à cette seule condition qu'une telle mesure - quasi-confiscatoire - sera tolérée par le peuple libanais, rassuré par la présence d'experts étrangers qui en superviseront l'usage.

Le sauvetage économique et financier du Liban est possible - et peu complexe - pour qui est doté d'imagination et de culture économiques.

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(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

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Commentaires
a écrit le 11/02/2020 à 11:25 :
La fameuse circulation de la monnaie, celle qui donne tellement confiance que l'on ne pense pas a épargner! Que la thésaurisation et son absence renchérie! Qui accélère les échanges et augmente l'activité, donc le travail et l'emploi source de confiance! Un cercle vertueux que seul les plus pauvre désire!
a écrit le 11/02/2020 à 9:17 :
Si l'argent public ne servait qu'à consommer ce qui est produit dans le pays, d'une part cela semblerait et logique et légitime ensuite ceux-ci aurait une stabilité économique particulièrement prometteuse de façon générale, pas forcément que pour éviter une crise, cela devrait être indissociable.

Maintenant encore faut il avoir des politiciens qui pensent "nation" et pas seulement pognon. Trump ayant abattu froidement TINA ouvre ce genre de perspective mais Trump fait partie de la nouvelle génération de politiciens qui ne lutteront jamais contre les inégalités comme les autres certes mais sachant pertinemment que sans la classe productrice point de fortune amassée même dans les paradis fiscaux.

Or le mépris de la classe productrice par les classes dirigeantes de plus en plus aliénées fait que celles-ci scient la branche sur laquelle elles sont assises que leu stupidité empêche de voir.

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