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OpinionsTribunes

Liban: comment éviter l'autodestruction ?

Photo de Michel Santi

Michel Santi

Publié le 01 octobre 2019 à 10:19 - Mis à jour le 07 octobre 2019 à 14:31

Michel Santi.

Michel Santi.

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OPINION. Dans un pays rongé par la corruption, où il est impossible de lever l'impôt du fait d'un État faible, le système fiscal repose quasi entièrement sur les taxes à la consommation. Au Liban, nous assistons à une redistribution des richesses inversée où les choix délibérément mis en place par les politiciens consistent essentiellement à prendre aux pauvres pour donner aux riches. Par Michel Santi, économiste(*).

Je rentre du Liban, pays que je connais bien et où je suis né, dont l'atmosphère est aujourd'hui aussi lourde que durant les heures sombres de la guerre civile. Certes, ce ne sont pas les conflits armés qui menacent, encore que cette nation reste l'otage - souvent consentante - des aléas régionaux. Ce pays - très connecté - n'est pas non plus à l'abri des "fake news" et des rumeurs lancées par les diverses factions qui se partagent un simulacre de pouvoir, et dont l'objectif est de montrer à leurs ouailles qu'elles contrôlent encore la situation ... alors que les abîmes sont toutes proches.

Le gouffre des intérêts de la dette

Ce pays, qui se targuait naguère d'afficher une classe moyenne prépondérante, évoluée, cultivée, compte désormais une centaine de milliers de familles vivant sous le seuil de pauvreté (63.000 de l'aveu même du gouvernement en place). Au même moment, les intérêts payés par le Liban sur sa dette obligataire sont si élevés qu'ils étouffent littéralement sa marge de manœuvre et l'empêchent de se préoccuper de ses concitoyens les plus fragiles toujours en plus grand nombre. À la fin de la guerre civile, soit au début des années 1990, le paiement des seuls intérêts de ce pays sur sa dette libellée en livres libanaises constituait déjà quasiment la moitié de sa dépense publique.

Dans une telle conjoncture, comment un État peut-il décemment accomplir ses devoirs les plus élémentaires quand - aux alentours de 1996 - les deux tiers des nouvelles obligations émises par le Liban l'étaient aux fins d'être en mesure d'assumer les seuls intérêts de sa dette? À l'orée du millénaire, le service de cette dette publique du Liban dépassa de manière fatidique son déficit budgétaire, les nouvelles émissions obligataires n'étant même plus suffisantes pour assumer les intérêts.

Un État rongé par la corruption, incapable de lever l'impôt

Dans un pays rongé par la corruption, où il est impossible de lever l'impôt du fait d'un État faible qui pourrit à la fois par le corps et par la tête, les factions dirigeantes de l'époque (encore en place aujourd'hui, comme elles l'étaient il y a 20 ans, 30 ans, 40 ans... ) n'eurent - pour conserver le même niveau de dépense publique tandis que le service de la dette atteignait des niveaux faramineux - d'autre choix que de mettre en place les impôts les plus faciles à lever, à savoir les taxes indirectes. Le système fiscal libanais repose ainsi quasi entièrement sur les taxes à la consommation (prélevées principalement par des intervenants privés) en lieu et place d'impôts sur le revenu, sur la fortune, sur les gains en capitaux et autres, qui doivent être impérativement levés par un État qui se révèle soit introuvable, soit déficient, soit perverti, soit les trois à la fois...

Prendre aux pauvres pour donner aux riches, la redistribution inversée

Comme il se doit, un tel système de taxation biaisé a des effets pervers car il touche l'intégralité des citoyens alors que seuls les plus aisés -ceux qui ont de l'argent à placer- profitent des intérêts substantiels payés par l'État. Nous assistons donc au Liban à une redistribution des richesses inversée où les choix délibérément mis en place par les politiciens consistent essentiellement à prendre aux pauvres pour donner aux riches. La TVA, les taxes à l'importation et autres taxes sur les télécommunications (qui représentent près des deux tiers des recettes fiscales du pays !) touchant l'ensemble des consommateurs - quels que soient leurs revenus, richesses et classe - sont à l'évidence un facteur phénoménal de régression sociale.

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Ces gouvernements successifs, préoccupés exclusivement par générer du revenu immédiat par l'entremise de ces taxes indirectes, ont éludé toute mesure susceptible de leur aliéner les plus aisés, comme par exemple l'instauration d'une hausse sélective de la TVA sur les produits de luxe.

Bien au contraire en fait, puisque le gouvernement actuel vient de procéder à une augmentation généralisée de la TVA de 10% à 11% qui touchera logiquement tout le monde, et qui sera durement ressentie par les plus démunis. Ne fallut-il pas, cette année, une vingtaine de conseils des ministres pour que le Liban accouche enfin d'un budget abracadabrantesque qui ne se différencie des précédents que par des réductions salariales imposées aux fonctionnaires, lesquels représentent l'épine dorsale du pays ?

Invraisemblables décisions à rebours de toute équité et qui se solderont par une exacerbation supplémentaire des inégalités - et donc des tensions - alors qu'une solution consisterait à mettre à contribution le secteur bancaire libanais dont le profit global est de l'ordre de 4,7% du PIB, quand celui des banques britanniques est de 1,2% du PIB de leur pays, et celui des banques allemandes de 0.3% ! Les bénéfices d'établissements bancaires libanais comme BLOM ou Audi rivalisent en effet avec ceux des banques occidentales.

En fait, les statistiques de l'État libanais et de ses banques ont suivi, depuis vingt ans, des trajectoires diamétralement opposées puisque la première banque libanaise - BLOM - réalise à elle seule actuellement plus de 700 millions de dollars de profits annuels alors que l'ensemble du système bancaire libanais gagnait environ 400 millions de dollars à la fin des années 1990 !

Alors: le salut, pour le Liban, pour le sauvetage de son économie, pour sortir de la grande pauvreté une partie importante de sa population, viendrait-il de ses banques dont la croissance - ces vingt dernières années - est sans commune mesure avec les autres secteurs de l'économie ? Elles qui ont eu la vie facile jusque-là, bénéficiant à fond d'un vice de forme structurel au Liban se traduisant par un taux de rémunération offert aux épargnants et aux déposants inférieur à celui offert par l'État sur ses obligations. C'est en effet ce différentiel constituant une authentique rente pour les banques qui, au lieu d'accomplir leur fonction d'intermédiation, de prise de risques en faveur de l'économie, d'identification d'investissements profitables au secteur privé dont certains auraient certainement été des échecs, se sont essentiellement contentées de replacer les dépôts de leurs clients dans la dette publique de leur pays pour toucher au passage une prime facile.

Démotiver l'investissement privé

Cette rente en bonne et due forme consentie aux banques libanaises devait exercer des ravages quasi irréversibles sur l'économie du pays car la présence d'un État qui rémunère très généreusement ses créanciers transforme d'une part les banques en simples intermédiaires - voire en de simples courtiers - recevant d'une main les avoirs des déposants qu'elles placent de l'autre main dans la dette publique. Tout en démotivant d'autre part l'investissement privé : pourquoi, en effet, se creuser les méninges à créer une entreprise quand les taux offerts sur une épargne en dollars est de 7% et de 12% pour des livres libanaises ?

Dans un tel contexte, on comprend mieux pourquoi le secteur bancaire libanais détient plus des deux tiers de la dette libanaise, quand ses prêts consentis au secteur privé sont négligeables. On comprend également les profits faciles générés par ce tiroir-caisse qui crache du cash depuis plusieurs décennies. On comprend la part substantielle dans le PIB de leur pays des bénéfices des banques libanaises. On comprend pourquoi le Liban dispose de tant de banques, attirées par un business model élémentaire. On comprend enfin pourquoi elles viennent de balayer d'un revers de main une proposition de financement de l'État à 0%, arguant - il est vrai non sans raison - que cette aide l'empêcherait d'adopter des mesures d'assainissement de ses comptes publics.

Le secteur bancaire, dernier espoir

Le secteur bancaire devra pourtant payer car c'est le seul, aujourd'hui, qui peut encore sauver ce qu'il y a à sauver de l'économie libanaise. Il dispose d'immenses ressources amassées facilement au fil des années, et seule sa contribution serait à même d'éviter davantage d'austérité qui toucherait encore et toujours les mêmes. Faisant cruellement preuve d'absence de volonté et de courage - ou simplement d'indifférence royale - envers les plus démunis, les politiques libanais devront être remis sur le droit chemin par les banquiers libanais qui en ont à la fois les moyens financiers et les capacités intellectuelles. Faute de quoi, l'explosion de la bombe à retardement est imminente, et le Liban se transformera en un champ de ruines. Le cinéma vidé de ses spectateurs pour cause de tourmentes et de conflits, tout récemment peint et présenté par l'artiste libanais Ayman Baalbaki dans sa dernière création «Piccadilly Theater», est une allégorie plus que jamais d'actualité.

____

(*) Michel Santi est macro économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales. Il est fondateur et directeur général d'Art Trading & Finance.

Il vient de publier «Fauteuil 37» préfacé par Edgar Morin

Sa page Facebook et son fil Twitter.

Michel Santi

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