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La dangereuse obsession de l’Allemagne

Jean Pisani-Ferry

Publié le 14 novembre 2017 à 08:22

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Alors qu'à Berlin la CDU et son parti frère bavarois, la CSU, tentent de former avec le Parti libéral-démocrate (FDP) et les Verts une coalition « Jamaïque », inédite à ce jour, le reste de l'Europe attend avec anxiété le programme de gouvernement qui sortira de ces négociations. Par Jean Pisani-Ferry, économiste.

Les enjeux pour l'Europe sont considérables. Les temps que nous vivons ne sont en effet pas ordinaires. La montée du nationalisme économique, les menaces croissantes en matière de sécurité et la crise des réfugiés appellent des réponses collectives. La Chine s'affirme de plus en plus et l'administration Trump ne fait mystère, ni de son mépris pour l'Union européenne, ni de sa méfiance envers la puissance économique allemande.

L'Europe, quant à elle, est ébranlée et mise au défi par le Brexit et par l'attitude des gouvernements de Pologne et de Hongrie - deux pays qui, comme l'a récemment fait remarquer Constanze Stelzenmüller de la Brookings Institution, tirent parti des avantages offerts par leur qualité de membre de l'Union européenne mais n'ont guère de considération pour les devoirs correspondants.

Dans ce contexte, l'élection d'Emmanuel Macron fut un soulagement pour l'Allemagne. Mais Macron a mis Berlin dans l'inconfortable position de devoir répondre à ses propositions de réformes de l'Europe. En appelant à la création d'un Fonds européen de défense, en prônant la convergence sociale et fiscale et en proposant de doter la zone euro d'un budget, Macron met en question le statu quo européen. La question pour Berlin est maintenant de savoir si le plus grand et le plus riche des pays de l'Union va offrir le leadership qu'appelle une situation difficile.

Dans les discussions engagées afin de former la coalition, chaque parti vient à la table de négociation porteur d'un point de vue spécifique. Sur les questions européennes, la CDU de la chancelière Angela Merkel, qui est au pouvoir depuis douze années consécutives, apporte la continuité. Mais la CSU, plus conservatrice, est tirée vers la droite par les surenchères populistes de l'Alternative für Deutschland (AfD), dont la percée a été l'événement marquant des élections législatives de septembre.

Quant aux deux autres partis, le FDP a adopté une ligne dure vis-à-vis de l'Europe. Ses dirigeants ont laissé entendre que la Grèce aurait dû quitter la zone euro et que le Mécanisme européen de stabilité (MES) destiné à aider les pays en difficulté devrait être démantelé. Les Verts, d'un autre côté, sont favorables à l'approfondissement de l'intégration européenne, mais ce n'est pas leur première priorité, et ils sont le plus petit des partis en négociation.

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Enfin et surtout, le programme du nouveau gouvernement traduira probablement la suspicion qui domine aujourd'hui outre-Rhin à l'égard des autres États membres de l'UE. Ceux-ci sont en effet soupçonnés de vouloir résoudre leurs problèmes avec l'argent de l'Allemagne plutôt qu'en procédant chez eux à des réformes. Les responsables politiques allemands et les faiseurs d'opinion examinent presque toutes les propositions de réforme européenne à travers le prisme de la redistribution. Des initiatives qui ne sont pas destinées à déboucher sur des transferts structurels sont systématiquement disséquées afin de vérifier qu'elles ne se transformeront pas en distributeurs automatiques de subventions aux autres États membres de l'UE.

Ainsi les Allemands ne considèrent-ils souvent pas un budget commun comme le moyen de financer ensemble des biens publics, par exemple la recherche ou les infrastructures, mais comme un dispositif qui aboutira à contraindre l'Allemagne à couvrir les dépenses des autres pays. De la même façon, une assurance-chômage commune est vue comme un stratagème qui conduira à faire indemniser les chômeurs espagnols ou français par les Allemands. Et un programme de garantie des dépôts bancaires est vu comme une façon de forcer le prudent déposant allemand à payer pour les prêts à risque en Italie.

Certes, ces inquiétudes ont chacune une part de légitimité. Toutes les propositions doivent être examinées avec soin pour s'assurer qu'elles ne seront pas dévoyées ni n'inciteront à des risques inconsidérés. La solidarité européenne n'est pas à sens unique.

Mais en même temps, les dirigeants allemands doivent reconnaître que l'obsession des effets distributifs des politiques communes est toxique. Qu'ils se souviennent du moment où la Première ministre britannique Margaret Thatcher s'est rendue à un sommet européen et a lancé « Je veux qu'on me rende mon argent » ! La même logique fut à l'œuvre, presque quarante ans plus tard, lors de la campagne pour le Brexit, quand les partisans du « Leave » ont allégué à tort qu'en se retirant de l'UE, le Royaume-Uni pourrait réallouer l'« argent rendu » au Service national de santé.

Pourquoi l'Allemagne craint-elle toujours de trop payer ?

Le budget de l'UE est critiquable à bien des égards, mais on peut difficilement dire qu'il est injuste envers Berlin. Si l'Allemagne est le plus important contributeur net, c'est parce qu'elle est la plus grande économie de l'Union. En proportion du revenu national, des pays comme la Belgique, la France ou les Pays-Bas contribuent aussi pour une part significative de leur revenu.

Les craintes de l'Allemagne au sujet du Mécanisme européen de stabilité (MES), qui servirait de truchement à des transferts masqués, ne sont pas plus fondées. Oui, le MES bénéficie de charges d'emprunts peu élevées, qui profitent essentiellement aux pays emprunteurs. Et oui, si la Grèce ne peut rembourser sa dette, les actionnaires du MES souffriront une perte, et ce risque n'est pas reflété dans les taux d'intérêt payés par la Grèce. Mais, jusqu'à présent, le MES n'a enregistré que des profits, et les pertes éventuelles qu'il pourra subir seront réparties entre les actionnaires - dont, par exemple, l'Italie. Le MES n'a pas grand-chose à voir avec une machine à subventions financée par le contribuable allemand.

Certains s'en prennent aussi en Allemagne à l'évolution des soldes Target 2, le système de paiement à règlement brut en temps réel, développé et géré par les banques centrales, qui enregistre les surplus et les déficits des banques centrales nationales vis-à-vis de la Banque centrale européenne. Ainsi Hans-Werner Sinn, de l'Université de Munich, affirme-t-il que le système Target dissimule des opérations qui profitent aux pays débiteurs d'Europe du Sud. Il est vrai qu'en septembre, la Bundesbank enregistrait un surplus net de 878 milliards d'euros (1 200 milliards de dollars) vis-à-vis de la BCE, tandis que l'Italie et l'Espagne affichaient respectivement des déficits de 432 milliards d'euros et de 373 milliards. Ce déséquilibre traduit surtout dans quelles proportions les flux publics se substituent encore aux flux privés.

Mais, encore une fois, cette structure n'a pas coûté à l'Allemagne le moindre euro. Bien au contraire, le système Target fonctionne essentiellement comme un dispositif assurantiel collectif : si d'aventure une banque centrale nationale faisait défaut, les pertes seraient partagées entre tous les actionnaires de la BCE. Le système permet ainsi aux exportateurs allemands de continuer à vendre leurs produits en Europe du Sud, car il garantit leur paiement. Il est tout simplement faux d'affirmer que l'Allemagne est perdante.

Un parti politique a toujours intérêt à tenir compte des craintes de son électorat. Mais les responsables politiques ont aussi le devoir d'informer leurs électeurs lorsque leurs peurs sont excessives ou infondées. Il faut à l'Europe une Allemagne qui non seulement refuse les propositions inconséquentes, mais qui parvienne aussi à surmonter ses obsessions étriquées et qui soit porteuse d'une vision d'avenir.

À l'occasion des pourparlers actuels, les dirigeants allemands ont l'occasion de prendre la mesure des évolutions mondiales, qui auront pour l'Europe comme pour l'Allemagne des répercussions considérables. Ils doivent choisir entre le risque de ne rien faire et celui de prendre l'initiative. Personne n'imagine qu'ils sont sur le chemin de Damas. Mais on peut espérer qu'ils puissent former un gouvernement mieux disposé à trouver des solutions.

___

Traduction de François Boisivon

___

L'AUTEUR

Jean Pisani-Ferry est professeur à la Hertie School of Governance, à Berlin, et à Sciences Po, à Paris. Il est titulaire de la chaire Tommaso Padoa Schioppa à l'Institut universitaire européen, à Florence.

Copyright: Project Syndicate, 2017.
www.project-syndicate.org

Jean Pisani-Ferry

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