La fin de la décennie « dorée » pour l'Amérique latine

La visite officielle que débute ce mardi François Hollande dans trois pays d'Amérique latine (Pérou, Argentine, Uruguay) intervient dans une région en panne économique, mais traversée par des mutations politiques et diplomatiques inédites qui renforcent son attrait auprès de partenaires extérieurs. Par Jérémie None, économiste
(Crédits : DR)

En ralentissement depuis 2011, l'activité en Amérique latine et les Caraïbes s'est contractée en 2015 (-0,3%), une tendance qui pourrait se prolonger en 2016 selon la récente mise à jour du Fonds monétaire international. Du jamais vu depuis la crise de la dette du début des années 80, « décennie perdue » latino-américaine. Outre les retards structurels, cette récession reflète un environnement international moins favorable, en lien avec la chute brutale du cours des matières premières et l'affaiblissement de la croissance chinoise.

Surtout, elle sonne le glas de la décennie « dorée » (2004-2013), marquée par des avancées sans précédent, d'une croissance dynamique (+4,2% en moyenne), la plus forte depuis les années 70 sur 2004-2008, à une meilleure maîtrise de l'inflation et de la dette extérieure, en passant par un recul notable de la pauvreté (baisse de 16 points à 28% de la population d'après la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes).

L'arbre qui cache la forêt


Mais, cette contraction est en trompe-l'œil. Elle résulte essentiellement des difficultés du Brésil qui masque la croissance positive de la plupart des pays latino-américains. Au dynamisme de l'Amérique centrale (+4,2% espéré en 2016) et des Caraïbes (+3,9%) lié à l'affermissement de la croissance des Etats-Unis et à la baisse du prix du pétrole, à la croissance modérée du Mexique (+2,6%), s'opposent des performances inégales en Amérique du Sud, très dépendante des fluctuations des cours des matières premières et de la demande chinoise, deux moteurs traditionnels de ses exportations.

D'un côté, les pays du Marché Commun du Sud (MERCOSUR) laissent entrevoir des prévisions décevantes, à l'image du Venezuela (-8%), du Brésil (-3,5%) voire de l'Argentine (-1%), mais à l'exception notable de l'Uruguay en légère décélération (+2,2%) et du Paraguay en progression (+3,8%). De l'autre, les pays « andins » de l'Alliance du Pacifique s'en sortent mieux au prix d'importants efforts d'ajustement, alternant entre léger ralentissement en Colombie (+2,7%), stagnation au Chili (+2,1%), ou bien solide reprise au Pérou (+3,3%).

Mutations politiques et diplomatiques

Parallèlement, l'Amérique latine et les Caraïbes connaissent des changements politiques et des bouleversements diplomatiques majeurs qui suscitent la convoitise de partenaires extérieurs. La fin de l'ère Kirchner en Argentine, la défaite du "chavisme" aux législatives au Venezuela, la crise politique et morale au Brésil amènent certains observateurs à s'interroger si la région n'est pas au crépuscule du cycle populiste et à l'aube d'un certain « recentrage » politique.

En Argentine, l'arrivée au pouvoir de Mauricio Macri a été suivie de mesures (sortie du strict régime de contrôle des capitaux, levée de taxes à l'exportation notamment) traduisant la volonté du pays de se réinsérer dans le commerce international et de normaliser ses relations avec les marchés internationaux. Confronté à des défis intérieurs majeurs, en particulier une inflation galopante (taux d'environ 30%), le pays entend également renouer avec une politique extérieure articulée autour du triptyque UE-Etats-Unis-Brésil. Déjà, les délégations à haut niveau (M. Renzi, F. Hollande et bientôt B. Obama) se succèdent, motivées aussi pour partie par les futures opportunités du plan d'infrastructures annoncé.

En Colombie, les avancées du processus de paix entre le gouvernement et les Forces armées révolutionnaires-FARC ouvrent la voie à la gestion du « post-conflit » accompagnée notamment par des bailleurs, comme la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement. Enfin, à Cuba, le dégel des relations avec les Etats-Unis favorise un retour progressif du pays dans le radar international, illustré par l'accord du Club de Paris ou l'accueil de 184 délégations étrangères en 2015, en attendant le déplacement prochain du Président Obama à la Havane, pendant que la France reste mobilisée (visites croisées présidentielles, fonds bilatéral).

La percée de la Chine

Autre transformation en cours : la place croissante qu'occupe la Chine dans le développement de la région. Pour paraphraser Porfirio Díaz, l'on en viendrait même à se demander si l'Amérique latine n'est pas en passe de devenir « Si loin de Dieu, si près de...la Chine ». Plusieurs facteurs plaident en ce sens à l'image de la dépendance économique des économies sud-américaines ou du poids grandissant de la Chine comme partenaire commercial et bailleur de fonds. Des études récentes (Inter-American Dialogue, OCDE) estiment d'ailleurs qu'elle est devenue le premier prêteur en Amérique latine.

Mais cette percée est quelque peu à nuancer. L'activité de bailleur de la Chine se concentre surtout dans des pays ayant des difficultés d'accès aux marchés internationaux (Venezuela, Equateur, Brésil, Argentine). Sa capacité à traduire en acte des annonces d'investissements d'ampleur pose aussi parfois question. Enfin, la Chine reste encore le 3ème partenaire commercial de la région, devancée par les Etats-Unis et au coude-à-coude avec l'UE.

Quel rôle pour la France?

Dans ce contexte de concurrence exacerbée, la France dispose de leviers non négligeables. La mobilisation du canal européen et multilatéral peut jouer un effet de levier dans la relation bilatérale comme c'est le cas avec le Pérou, avec qui la France a travaillé en étroite liaison dans le cadre de la Présidence successive de la Conférence des Parties (COP).

La présence de nombreux grands groupes dans la région, couplée à un savoir-faire reconnu, contribue également à la vitalité des relations économiques, même si la part de l'Amérique latine dans les exportations françaises demeure encore modeste (à peine 3%). Enfin, la France peut s'appuyer sur des outils « soft » notables avec sa politique de coopération multiforme (culturelle, universitaire, scientifique, technologique...).

La mobilisation de ces leviers sera au cœur de la tournée sud-américaine de François Hollande qui s'achèvera en Uruguay, pays francophile et premier Etat d'Amérique du Sud à avoir adhéré, à titre d'observateur, à l'Organisation internationale de la francophonie.

Jérémie None

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Commentaire 1
à écrit le 23/02/2016 à 9:04
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Il faudrait que la Bolivie lui rende la monnaie de sa pièce en interceptant l'avion de Hollande si celui-ci entre dans l'espace aérien bolivien :-)

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