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"La finance peut allier performance et économie positive" Bertrand Badré

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Propos recueillis par Philippe Mabille

Publié le 27 septembre 2017 à 06:00

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Bertrand Badré, banquier d'affaires passé par l'Élysée avant de fonder le fonds Blue Like an Orange Capital, mobilise ses compétences pour diriger l'épargne mondiale vers des projets humainement utiles. Utopie ? Non, choix rationnel.

Inspecteur des Finances, ancien banquier d'affaires chez Lazard, directeur financier du Crédit Agricole et de la Société générale, Bertrand Badré avait le profil idéal pour faire &une carrière de financier comme les autres... Mais son passage à l'Élysée comme représentant personnel adjoint de Jacques Chirac pour l'Afrique, aux côtés de Michel Camdessus, et surtout ses fonctions de directeur général de la Banque mondiale, à Washington, à partir de 2013 en ont décidé autrement. Depuis l'an dernier, il a décidé de se lancer dans la création d'entreprises pour ouvrir un fonds dont la vocation est de réorienter une partie de la finance vers des projets d'investissement à impact positif dans les pays émergents. Dans son livre, Money honnie - Et si la finance sauvait le monde ? (Débats Publics Éditions), il rêve d'un autre monde de la finance, qui ne soit pas « honnie » mais « honey » [ « chérie », en anglais familier, Ndlr].

LA TRIBUNE - Face à la crise de la mondialisation, la réponse est-elle dans la réconciliation du global et du local ?

BERTRAND BADRÉ - Ce qui est fascinant en effet, c'est qu'aujourd'hui on peut apporter le monde à chacun où qu'il soit, jusque dans le plus petit village de France, d'Inde ou d'Afrique. Nous vivons à l'ère des technologies une connexion sans précédent du global et du local, et cela peut libérer des initiatives formidables. Mais il ne faut pas sombrer dans l'illusion. On a l'impression que la technologie, en se globalisant, rend tout possible partout, mais cela engendre aussi des tensions nouvelles, comme on le voit avec la montée du populisme. On a l'impression de vivre à la Belle Époque, mais on oublie que lui ont succédé deux guerres mondiales provoquées par les nationalismes. Il faut donc penser ces évolutions à la lumière de l'Histoire, en se rappelant que celle-ci est parfois tragique. Comment organiser ce village global ? Comment éviter de sombrer dans le « Grave new world » décrit par l'économiste britannique Stephen D. King dans son livre The End of Globalization, the Return of History (Yale University Press) qui prend le contre-pied de Francis Fukuyama et des thèses sur la « fin de l'histoire » apparues lors de l'effondrement de l'empire soviétique.

Au sortir de la crise, dix ans après, la croissance revient, mais rien ne semble résolu. Il faut penser un nouveau modèle, plus inclusif ?

Absolument. Il est urgent de penser coopération, Nord-Sud et Est-Ouest, mais nous entrons dans une période délicate. Il n'y aura pas de vraie sortie de crise sans repenser nos modèles. Si on observe les cent dernières années, il y a eu la grande crise de 1929, qui débouche sur la Seconde Guerre mondiale. Puis le monde se reconstruit, avec les accords de Bretton Woods, mais se fracasse à nouveau sur la fin de la convertibilité du dollar et les chocs pétroliers. La réponse est un cycle de libéralisation et de déréglementation - avec Thatcher, Reagan - qui a eu ses bienfaits, mais s'est fracassé à nouveau sur ses propres excès en 2008 avec la faillite de la banque Lehman Brothers. Il est légitime de se demander ce que sera la suite. Après le cycle constructiviste, puis libéral, quel sera le cycle des vingt prochaines années ? Le cycle libéral a été fermé par l'élection de Doanld Trump et le référendum sur le Brexit.

L'élection d'Emmanuel Macron en France donne l'espoir d'un répit, mais il faut agir maintenant pour rebâtir sur de nouvelles fondations. Si on laisse le monde tel qu'il est, le résultat ne sera pas optimal. Le cycle populiste est toujours là, bien présent. La confrontation entre les classes moyennes de l'Occident et des pays émergents le nourrit. Il faut donc chercher des réponses coopératives, avec une finance socialement responsable, un multilatéralisme repensé. Mais ce n'est pas facile de mettre d'accord les ÉtatsUnis, l'Inde, la Chine et l'Europe. L'accord de Paris lors de la COP21 a été un moment de grâce, mais on voit venir les difficultés à le mettre en oeuvre. Il ne faut pas se faire d'illusions sur notre capacité à changer les choses. L'Europe, parce qu'elle propose un modèle différent, peut peser, mais il faut qu'ellemême se réforme.

Avec Blue like an Orange Capital, le fonds que vous avez créé, vous rêvez de changer le monde en changeant la finance ?

Ce n'était pas une décision facile. Je n'avais pas planifié de prendre ce chemin, mais à force d'observer le système financier de l'intérieur, je me suis dit que c'est de l'intérieur qu'on peut le refonder. Comment reprendre le contrôle et mobiliser l'ingéniosité de la finance au service d'un nouveau cycle, plus durable et équilibré ? J'avais imaginé cela dans un rapport pour le FMI, la Banque mondiale et la BEI [Banque européenne d'investissement, ndlr], « From Billions to Trillions » en regardant les chiffres. Les besoins d'infrastructures sont immenses, de l'ordre de 2000 milliards, sinon le double. Le « gap » de financement par rapport aux ressources mondiales consacrées au développement est donc de l'ordre de 1500 milliards de dollars et même de 3000 à 5000 milliards si on prend en compte les objectifs du développement durable. Une partie de ce fossé peut être comblée par la mobilisation de ressources publiques, donc fiscales, mais le vrai levier est dans l'épargne mondiale. La finance gère environ 100000 milliards de dollars si l'on additionne tous les fonds de pension et équivalents. C'est autant que le PIB mondial. Or seule une part infime de ces ressources est orientée vers les nouveaux besoins. L'argent pas cher rend service aux emprunteurs, mais pas aux épargnants, ni au monde. Si on ne mobilise pas plus de ressources pour participer au développement du Sud, nous allons connaître de gros problèmes. La crise actuelle des migrants, qui est mondiale, devrait servir d'avertisseur. Frontex ou le mur de Trump ne nous protégeront pas. Pour que cela marche, il faut changer les réglementations et la façon dont on mesure les performances. Blue like an Orange part de cette idée. C'est un fonds, créé en partenariat avec la Banque interaméricaine de développement, qui va lever de l'argent privé pour aider au développement de l'Amérique latine en finançant des projets à impact social ou environnemental que nous sélectionneront selon des critères transparents.

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Vous voulez faire de l'"impact financing" ?

C'est une expression que j'aime bien, mais qu'il faut manipuler avec précaution. Dans l'idée de finance à impact positif, il peut y avoir des choses très différentes. Un assureur-vie ou un fonds de pension n'est pas là pour faire la charité. Il faut lier impact et performance. C'est différent des charity funds. Il y a d'un côté des fonds philanthropiques - et c'est très bien -, et de l'autre un monde de la finance traditionnel, mais qui peut allier la performance et l'économie positive. Mon rêve, d'ici trente ans, ce serait que tous les fonds de pension passent tous leurs investissements à ce crible. L'épargne collective, ce n'est pas la finance aveugle, c'est notre argent. Il faut organiser une pression des opinions publiques, des nouvelles générations, pour changer les règles.

On commence à le voir dans la finance verte...

Oui, il y a de plus en plus de fonds qui arrêtent de financer le carbone. Ce qui est intéressant, c'est que la lutte contre le réchauffement climatique n'est pas juste un sujet de morale, mais un arbitrage rationnel. Comme l'a dit [l'économiste] Mark Carney à la COP21, si on est sérieux, on comprend bien que pour éviter le réchauffement, une partie du carbone ne sera pas consommée. Donc sa valeur future doit tendre vers zéro. Un investisseur rationnel doit donc en sortir, pour investir dans les énergies renouvelables. Il est quand même plus intelligent de financer l'électricité en Afrique ou l'alimentation en Inde, futures zones les plus peuplées du monde, que de la dette allemande à taux zéro voire négatifs. Cela ne va pas se faire tout seul... Mais il y a une prise de conscience et les sociétés civiles ont un rôle majeur à jouer.

Propos recueillis par Philippe Mabille

Propos recueillis par Philippe Mabille

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