La société numérique est minée par la défiance
Olivier Babeau
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Souvenons-nous : à la fin des années 1990, Internet avait été décrit comme l'épiphanie de la transparence économique, du débat démocratique et de l'accès à la culture pour tous. Les nouveaux outils numériques étaient annoncés comme autant de remèdes à nos maux endémiques : asymétries informationnelles, stratifications sociales et rentes en tous genres. C'est peu de dire que les espoirs ont été déçus. On attendait Grouchy, et ce fut Blücher : jamais le monde n'a semblé aussi cloisonné, illisible et incertain. La société numérique est minée par la défiance.
Les médias sont les premiers touchés. La facilité d'accès à l'information a eu une conséquence imprévue : ce qu'Alvin Toffler a nommé l'infobésité, un néologisme qui décrit à merveille la surcharge informationnelle à laquelle nous sommes confrontés. Chaque jour, nous passons plus de 8 heures sur les écrans et nous déroulons l'équivalent de 90 mètres sur notre smartphone. On estime qu'au cours d'une vie, au rythme actuel, ce sont six années qui seront passées à surfer sur les réseaux sociaux. Nous recevons des quantités gigantesques de textes et vidéos provenant de sources plus ou moins fiables. Alors que faire la part des choses exige un esprit averti et attentif, nous survolons ces contenus de plus en plus vite : les études montrent qu'on ne lit en moyenne que 18 % d'un texte proposé en ligne.
Comme l'a écrit Nicholas Carr, Internet change la façon dont notre cerveau fonctionne, réduisant notamment nos capacités de concentration et de mémorisation. On pensait que la vérité triompherait sur les réseaux, elle est au contraire étouffée par le mensonge. Une étude publiée par le MIT en 2018 a montré qu'une fausse information se répand six fois plus rapidement qu'une information juste. Nous préférons les opinions extrêmes et sensationnelles à celles qui nuancent et mettent en balance les avis. La modération n'est plus audible. Le contrepoint sophistiqué du doute est écrasé par la cacophonie des opinions les plus délirantes. Les médias traditionnels, presse, télévision ou radio, ont du mal à lutter contre ce phénomène. Quand ils ne deviennent pas de simples suiveurs des fils twitters et de leurs excès, leurs tentatives de résistance alimentent les théories du complot : ils sont pris dans l'injonction contradictoire de relayer, quitte à amplifier, ou de taire, et d'être alors accusés de manipulations. Selon le baromètre Reuters, seuls 24 % des Français ont confiance dans les médias. C'est le plus bas score jamais enregistré dans notre pays.
Olivier Babeau
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