Lafarge-Holcim, le malaise

ÇA A DU SENS. Simultanément en mai, le groupe suisse Holcim se débarrassait de l'encombrante image de son « conjoint » français Lafarge, et Najah Albukaï exposait ses fascinants dessins et gravures dans deux galeries à Paris. Le lien ? La Syrie. Là où le groupe cimentier a fomenté une indicible collusion avec les groupuscules djihadistes et, plus tôt, s'était parfaitement acclimaté au régime despotique de la famille al-Assad. Là où l'artiste, « coupable » d'aspirations démocratiques, a subi la torture dans les effroyables geôles du tyran alaouite. Son œuvre veut « témoigner ». Elle atteint son but, car elle éclaire, subconsciemment, sur le supportable et l'intolérable de la realpolitik.

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Najah Albukaï
Najah Albukaï (Crédits : DR)

Oh, l'annonce n'a pas fait la une de la presse. Qui pouvait-elle bien préoccuper ? Et surtout, étonner ? Le 4 mai, l'assemblée générale de Lafarge-Holcim votait la disparition du patronyme Lafarge, confiné depuis à une simple marque commerciale, au profit d'une nouvelle raison sociale sobrement baptisée... Holcim. Une étape de plus dans l'effacement du français Lafarge depuis son mariage en 2015 avec le Suisse, un mariage vendu alors comme égal et qui, très vite, révélera un profond déséquilibre des rapports de force au sein de la gouvernance - autant actionnariale qu'opérationnelle - en faveur du plus petit des contractants, le cimentier helvétique.

Définitivement enterrée donc, la culture managériale et sociale singulière de Lafarge, enracinée dès le XIXe siècle dans un sillon catholique et paternaliste assumé, une exigence éthique et une sensibilité à la responsabilité qu'Olivier Lecerf (1974 - 1989) et Bertrand Collomb (Pdg puis président du conseil d'administration entre 1989 et 2007) successivement s'efforceront de consolider en les adaptant au nouveau contexte de mondialisation. Une sensibilité à la responsabilité qui confèrera à ce dernier, conscient des dégâts environnementaux considérables provoqués par l'activité de cimentier, d'engager le groupe très tôt sur la voie de l'innovation et de la RSE.

Financement d'une entreprise terroriste

Enterrée aussi, à travers l'éradication du patronyme Lafarge, la « tache » qui a éclaboussé et même déshonoré l'image et la réputation de l'entreprise. En 2016, une enquête du Monde révélait des liens entre la filiale syrienne du groupe, Lafarge Cement Syria, installée à Jalabiya, et les groupuscules djihadistes État islamique et Front Al-Nosra (affilié à Al-Qaida). L'objectif était de conserver l'activité dans cette région du nord de la Syrie qui avait échappé au contrôle central de Damas, et de contourner l'embargo sur le transit de marchandises dicté par l'Union européenne en 2011.

Une enquête, cette fois interne de Lafarge, conduite en 2017 établit à 13 millions d'euros le montant des subsides accordés aux groupes terroristes pour prix de leur connivence. Une « tâche », ou plutôt un opprobre et une déflagration qui vaudront à Lafarge d'être poursuivi pour « financement d'une entreprise terroriste, mise en danger de la vie d'autrui, violation d'un embargo », et même pour « complicité de crimes contre l'humanité » - ce dernier volet fut annulé en 2019 par la Cour d'appel de Paris au fragile et bienvenu motif de l'insuffisance de preuves.

Une « tache » qui encrait depuis plus longtemps

Mais l'examen du comportement éthique de Lafarge en Syrie - et les leçons universelles qui peuvent en être extraites - doit dépasser cette indigne infraction. En effet, auparavant, c'est-à-dire avant le début du soulèvement populaire en février 2011 dans les rues de la capitale, Lafarge exploitait, en toute impunité et confortablement, les carrières locales, alors que le régime dictatorial d'Hafez puis de son fils Bachar al-Assad était déjà l'un des plus inhumains.

Or, avant que ne surgisse l'ineffable collusion du groupe avec les djihadistes d'EI et d'Al-Qaida, qui s'offusquait que le cimentier collaborationniste prospère pendant que « Bachar », à partir de 2011, multipliait les exactions, terrorisait la population, massacrait les civils, déversait les armes chimiques sur les enfants, réprimait les manifestants pacifiques, torturait les opposants ?

Et instrumentalisait la communauté internationale en favorisant lui-même le déploiement des organisations islamistes, devenues son plus sûr bouclier face aux volontés américaine et européenne de le destituer ?

L'innommable, l'insupportable, l'irrespirable

Il s'appelle Najah Albukaï. Ce 9 juin, je sors de son atelier, réduit à une simple table dans son modeste appartement de la lointaine banlieue parisienne, où il m'a reçu autour d'un généreux petit-déjeuner. Quelques jours plus tôt, j'ai découvert son œuvre, exposée successivement chez Fait et Cause (Paris 4e) puis à l'Oeil vert (Paris 2e). C'est à recevoir un « coup de poignard » sensoriel, une foudre émotionnelle que le spectateur peut s'attendre lorsque ses yeux, son cœur et son âme font la rencontre de ces dessins, aux supports parfois sommaires, et de ces gravures.

En 2018, Libération lui avait consacré sa couverture et un long reportage, et trois ans plus tard c'est au tour de Philippe Dagen d'honorer dans les colonnes du Monde ce disciple de l'œuvre narrative et brute, déchirée et déchirante, relatant la terreur de l'emprisonnement, de la guerre, des tortures, de l'isolement, de l'entassement. Et la mort, cette mort que peut décider, à chaque instant, un geôlier zélé, un taulard imprévisible, ou tout simplement l'épuisement, la maladie. Najah Albukaï dessine l'innommable, l'insupportable, l'irrespirable, cette nuit interminable que l'Occident fait depuis dix ans le choix de nier.

Les corps sont nus et décharnés, ils sont ligotés et battus à même le sol, ils sont écrasés, mutilés ou disloqués selon les méthodes de torture, ils sont encellulés et agglutinés comme l'étaient les untermenschen au temps de la barbarie nazie. Les regards sont hagards, ils semblent résignés et impavides, ils exécutent les tâches, ignobles, ordonnées par les matons. Ils ne crient plus, sauf lorsque la douleur déclenche par réflexe physique un hurlement qui n'espère ni aide, ni pansement, ni compassion.

Ils ne sont pas « les derniers »

On ne sait pas s'ils veulent encore la vie ou s'ils réclament d'être libérés de la vie. On ne sait s'ils possèdent encore les ressorts d'humanité nécessaires pour échapper à l'inhumanité à laquelle les destinent les tyrans qui contrôlent le redouté « centre 227 » - dans lequel les os et l'esprit de Najah endureront soixante-dix jours de calvaire. On ne sait où, dans quoi, auprès de qui, ces suppliciés noircis sur les feuilles blanches de ses carnets, puisent les ultimes ferments de leur résistance. Comment demeurer humain quand chaque instant est consacré à être déshumanisé ?

Ces dessins, ces gravures sont une fulgurance qui arrache le silence, une éruption qui convoque le recueillement, mais aussi une réalité qui sécrète la colère, comme l'inspirèrent avant lui Francisco de Goya [1746 - 1828] dans sa série de quatre-vingt-deux gravures Les désastres de la guerre (d'indépendance espagnole), ou bien plus tard, d'Otto Dix [1891 - 1969] à Félix Nussbaum [1904 - 1944], d'autres illustres peintres « témoignant » de l'horreur crue des deux guerres mondiales. Et près de quarante ans après son retour du camp d'extermination nazi de Dachau, Zoran Music [1909 - 2005] dans sa série iconique de dessins Nous ne sommes pas les derniers.

Najah Albukaï

Dessiner, dessiner, dessiner

Najah Albukaï est syrien. Né à Homs, cinquième de sept enfants, élevé par des parents ouverts aux arts, il a aujourd'hui 41 ans. Cet ancien élève de l'école damascène des beaux-arts, qui étudia également à celle de Rouen, était professeur de dessin à la faculté de Damas.

Lorsqu'en 2011 frémissent les premiers mouvements de protestation contre le pouvoir, il ne réagit pas. C'est après l'annonce du « cinquante-cinquième décès » - « Pourquoi à ce moment-là ? Je l'ignore toujours », confie-t-il - qu'il décide de rejoindre la foule et d'arpenter les rues, pacifiquement. Stimulé par la dynamique qui bouleverse l'échiquier politique régional et lézarde le socle despotique de la Tunisie à l'Égypte, il a pour modeste et juste désir de porter sa voix dans le chœur chaque jour plus bruyant des aspirations à la démocratie.

Il est repéré « malgré lui » comme un leader, et s'ensuivent alors jusqu'en 2014 plusieurs embastillements, certains d'une indicibilité indescriptible. Sa mise en liberté et sa fuite vers le Liban en 2014 seront financées grâce à la mobilisation de sa famille, et à la cupidité d'officiers syriens assoiffés de pots de vin.

Dès son arrivée à Beyrouth, escorté des deux « passions de [sa] ma vie », sa fille Nadia et sa femme Abeer - inoxydable soutien, incorruptible compagne de route, hier professeur de français à Damas et aujourd'hui reconvertie ouvrière spécialisée dans l'aéronautique -, il prend un crayon et dessine, dessine, dessine sans interruption, sans doute pour exorciser l'innommable, certainement pour témoigner.

Être utile

L'histoire et l'œuvre de Najah Albukaï projettent, de manière subliminaire, sur l'histoire et... l'œuvre d'Holcim une lecture nauséabonde. Un malaise. Toute entreprise mondiale est en permanence confrontée à des tensions et à des arbitrages éthiques complexes lorsqu'elle fait le choix d'investir (dans) des territoires non démocratiques. Total, toujours bien présent dans la Birmanie fossilisée depuis le 1er février 2021 par un coup d'état militaire, en fait - une nouvelle fois - l'expérience.

Le cas de Lafarge est éloquent. Quiconque connaissait Bertrand Collomb savait la conscience morale et l'exigence éthique indiscutables qui le caractérisaient, mais qui ne purent faire barrage à l'implantation de son groupe dans l'un des pays les plus tyranniques du globe. Toutefois, il n'est jamais trop tard.

En matière de realpolitik, les frontières séparant le tolérable de l'intolérable se déplacent, sous la pression des consommateurs, des salariés, et même des investisseurs. Si l'œuvre de Najah Albukaï parvenait aux yeux du management décisionnel, du corps social, des actionnaires d'Holcim - et de toute entreprise engagée dans les territoires aux régimes totalitaires -, peut-être aurait-elle un effet. Elle serait alors un témoignage qui aurait atteint son but : servir.

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Commentaires 2
à écrit le 25/06/2021 à 16:47
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Lafarge, pas d'ethique, Tous les Blockhaus du mur de l'Atlantique, la base Sous-Marine de Lorient contruits pour les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, l'ont ete avec du ciment Lafarge... Est-on surpris aujourd'hui?

à écrit le 24/06/2021 à 8:05
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"Car si l'argent importe quelque peu, l'esprit lui importe bien davantage" Nietzsche

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