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Le néolibéralisme plombe la lutte contre les violences faites aux femmes

Pauline Delage

Publié le 26 novembre 2018 à 08:41 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:15

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La marche du 24 novembre contre les violences faites aux femmes doit aussi rappeler à l’État que les associations luttant contre ce phénomène rencontrent de trop grandes difficultés économiques. Par Pauline Delage, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

NousToutes. Derrière ce collectif, un appel : ce samedi 24 novembre beaucoup espèrent voir marcher femmes et hommes à Paris contre les violences sexistes et sexuelles. Déjà 250 personnalités et une quinzaine de responsables syndicaux ont publié deux tribunes distinctes dans ce sens. Mais, au-delà de la mobilisation sociale, apparaît la question des moyens que l'État se donne pour lutter efficacement contre ces violences. Ainsi le rapport publié le 22 novembre 2018 par un collectif et diffusé par le Haut conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes estime à 500 millions par an le budget nécessaire pour des parcours de sortie des violences conjugales adaptés et en nombre suffisant.

Il y a plus d'un an, les mobilisations autour de #MeToo ont permis de rendre visible les violences sexistes subies au travail, dans les relations familiales ou amoureuses, ou encore dans la rue. Depuis, les supports culturels, comme le film Jacqueline Sauvage interprété par Muriel Robin, et les essais se multiplient pour alerter sur l'ampleur des violences sexistes et leurs effets sur la vie des femmes.

Beaucoup d'encre a également coulé, parfois dans le feu du mouvement même, pour tenter de mesurer les conséquences de cet événement dans l'histoire de la lutte contre les violences. Certains textes ont cherché à y résister, en fustigeant, non sans aveuglement sexiste, l'imposition d'une logique victimaire qui risquerait de brider femmes et hommes.

Bande annonce du film réalisé par Muriel Robin, tenant également le rôle-titre de Jacqueline Sauvage, battue et condamnée pour le meurtre de son mari, gracié par François Hollande, TF1, 2018.

A contrario, d'autres ont insisté sur les obstacles persistants auxquels sont confrontées les victimes et certaines rédactions ont publié plusieurs articles à ce propos.

Au-delà de l'expression d'une indignation toute légitime dont rendent compte ces essais et témoignages, ce mouvement peut être l'occasion de revenir sur les conditions historiques et politiques, mais aussi économiques du traitement des violences sexistes en France.

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Des mouvements féministes soutenus par l'État

Le moment #MeToo est en effet le produit de mobilisations militantes et institutionnelles qui, depuis les années 1970, en France et dans d'autres pays, ont dénoncé les violences faites aux femmes comme l'un des effets le plus symptomatique de l'oppression des femmes. Loin d'être un épiphénomène, la violence masculine, tout comme la crainte d'en subir, est un trait structurant de la socialisation de genre.

Par exemple, la peur du viol empêche les femmes de s'approprier l'espace public, et notamment de sortir seule la nuit, et ce alors même que les violences sexuelles sont essentiellement commises dans la sphère privée comme le montrent de nombreuses données.

La conception féministe des violences repose sur un subtil équilibre entre l'insistance sur le caractère genré du phénomène et celle sur la multiplicité des formes qu'il prend. Telle est l'optique de la notion de continuum, conçue par la sociologue britannique Liz Kelly, que de penser ensemble différentes formes de violences qui, malgré des natures et niveaux de gravité variés, participent de la production et de la reproduction de la domination masculine.

Cette perspective a pris corps dans la création d'organisations féministes spécialisées dans la prise en charge des victimes de violences. Ainsi, depuis les années 1970 et 1980, le Collectif Féministe Contre le Viol recueille les appels de personnes ayant subi des violences sexuelles au cours de leur vie adulte ou de leur enfance ; l'Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AVFT) accompagne juridiquement les femmes dénonçant diverses formes de harcèlement sexuel au travail ; et les associations de Solidarité Femmes accueillent et hébergent les femmes et les enfants victimes de violences conjugales. Toutes forment les professionnel·le·s des mondes juridique, médico-social et les forces de l'ordre à l'appréhension des violences de genre.

Si les institutions publiques ont pris le relais dès les années 1980, ce n'est qu' à partir des années 2000 que l'action publique s'est réellement développée. Depuis, les lois et les plans d'action triennaux se multiplient pour prévenir les violences, former une diversité de professionnel·le·s - police, justice, médico-social - à la prise en charge des violences, coordonner l'action de ces acteurs, renforcer les dispositifs existants et en créer de nouveau, notamment dans le champ juridique, pénal et civil.

Se donner les moyens de la lutte

On assiste à un paradoxe : alors que l'action publique contre les violences s'étoffe et qu'il apparaît évident que l'État doit intervenir pour lutter contre ce phénomène, les associations de lutte dénoncent régulièrement de grandes difficultés économiques.

Dans les années 2000, les reconfigurations de l'État social et le passage de financements par subventions à ceux fondés sur des appels à projets ont particulièrement affecté les associations. Alors que les financements publics diminuent dans les secteurs associatif et social - comme le rappelle la lettre ouverte adressée au premier ministre par un collectif de représentants d'organismes CHRS - les associations sont encouragées à développer des projets, des formes d'accueil ou d'activité innovantes et des campagnes de sensibilisation pour obtenir des fonds.

Des difficultés financières chroniques ou ponctuelles peuvent alors donner lieu à des fusions d'organisations, permettant de mutualiser les ressources, voire à des licenciements ou à fermetures de service.

En outre, la fragmentation des sources budgétaires transforme le travail des organisations. Il s'agit en effet pour elles de chercher à développer une part de l'activité en fonction de la commande publique, et non plus de solliciter les pouvoirs publics pour financer leurs actions.

Campagne contre le viol du Collectif Féministe contre le Viol (2015).

Par exemple, pour que soit mis en œuvre l'accueil de jour, un dispositif impulsé par l'État dans le cadre du 3e plan interministériel de lutte contre les violences faites aux femmes, les organisations du réseau Solidarité Femmes doivent solliciter une multitude de financements. Ainsi, selon le dernier rapport publié par le Haut conseil à l'égalité, en 2017, elles ont « réalisé en moyenne 32 demandes de subventions en lien avec une moyenne de 9 financeurs (État, collectivités locales...) ».

Pour puiser dans de nouvelles ressources, certaines associations multiplient également les sessions de formations de professionnel·le·s, une pratique encouragée par les pouvoirs publics, ou recourir à des dons. Aujourd'hui, les professionnel·le·s des associations, dont le socle du métier se fonde toujours sur l'accompagnement des femmes, doivent diversifier leurs activités et intégrer une logique gestionnaire pour assurer leur survie institutionnelle.

Ainsi se dessinent les tensions de l'institutionnalisation d'une cause féministe dans un contexte néolibéral : alors que la problématique des violences faites aux femmes gagne en légitimité, les associations qui ont construit des savoirs et des savoir-faire pour la traiter subissent une grande pression pour consacrer une part croissante de leur travail à la recherche de fonds et de reconnaissance de leur activité pour les obtenir.

Une hiérarchie dans les violences ?

Par ailleurs, avec le développement de l'action publique, la différenciation des problèmes de violences et la visibilité de certaines violences aux dépens d'autres semblent se renforcer. On assiste aujourd'hui à la fois à l'apparition de nouvelles catégories d'action publique, comme celle de harcèlement de rue ou de violences obstétricales, et à la permanence d'une plus forte légitimité pour certaines questions, notamment les violences dans le couple, par rapport à d'autres.

Bien entendu, ce phénomène s'explique par les moyens nécessaires pour parer aux violences dans le couple et leurs conséquences particulièrement dramatiques, tant du point de vue humain que social. Mais cette forme de distinction entre les problèmes crée une concurrence symbolique et matérielle entre les associations, qui est entérinée par le contexte économique, voire par les pouvoirs publics.

Quelles sont les associations qui, dans un contexte de restriction budgétaire, pourront bénéficier de financements publics ? Quelle cause sera mise sur le devant de la scène ?

D'une part, la Fédération Nationale Solidarité Femmes obtient le label Grande Cause, ce qui lui permet de diffuser dans les médias des campagnes de lutte contre les violences dans le couple. De l'autre une association comme l'Association européenne contre les Violences faites aux Femmes au Travail (AFVT) est contrainte de cesser son activité pendant plusieurs semaines suite au manque de moyens chronique conjugué avec l'augmentation des sollicitations liée aux suites de l'affaire Weinstein.

Bien qu'ils ne soient pas directement liés entre eux, ces deux événements interrogent ce processus de valorisation de certaines causes aux dépens d'autres et donc le risque de concurrence entre les organisations qui les portent.

Dans ce cadre, les mobilisations associatives et militantes, comme #MeToo ou la manifestation #NousToutes qui aura lieu le 24 novembre, peuvent être des occasions non seulement de dénoncer différents types de violences, mais aussi de rappeler - en choisissant de ne pas mettre la focale sur une cause plutôt qu'une autre- l'importance qu'il y a à soutenir les associations existantes, dont celles qui font l'action publique contre les violences depuis parfois plus de trente ans, et donc à penser les effets du contexte néolibéral sur la lutte contre les violences sexistes.

The Conversation ________

Par Pauline Delage, Sociologue, Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris, CNRS-Paris8-, Université Paris Nanterre - Université Paris Lumières

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Pauline Delage

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