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Les grands projets urbains sont-ils encore désirables dans les métropoles ?

Marine Luce

Publié le 22 décembre 2022 à 06:57

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ANALYSE. Les contestations des grands projets d’aménagement se multiplient. Dans ces luttes, émergent aussi de nouveaux modes d’action et d’organisation. Par Marine Luce, Sciences Po Bordeaux

Le 15 septembre dernier, Johanna Rolland la maire (PS) de Nantes annonçait l'arrêt du projet de l'arbre aux hérons dans le quartier du bas Chantenay à Nantes. Initié en 2017 au cœur de la carrière Misery au bord de la Loire, le projet, une structure de métal et de bois de plus de 30 mètres de haut, imaginée par les artistes Pierre Oréfice et François de la Rozière, devait venir compléter le bestiaire des machines de l'île de Nantes. Dès son annonce, le projet fut la cible de multiples oppositions.

Premiers mobilisés, les riverains privés d'accès à la carrière Misery, se sont organisés contre ce projet qui allait profondément transformer leur cadre de vie et la sociologie du quartier par un processus de gentrification, provoqué par la création d'une nouvelle centralité culturelle et touristique. Rejoints par les élus verts de la majorité municipale, et par des organisations et collectifs de luttes écologistes et sociales, ils ont dénoncé le coût financier et écologique de ce projet qu'ils qualifiaient « d'un autre temps ».

Les contestations des grands projets d'aménagement comme celui-ci se multiplient dans les métropoles françaises. Celles-ci s'opposent à des infrastructures commerciales comme le centre commercial Neyrpic et des projets de transports urbains tels que le Métrocable à Grenoble ou encore la construction du quartier économique et résidentiel Euratlantique à Bordeaux.

Ces contestations portent sur les projets qui relèvent d'agendas urbains tournés vers la croissance et la compétitivité économique visant à créer des conditions urbaines favorables à l'attractivité métropolitaine par le développement de politiques urbaines d'offre économique.

C'est le cas de l'arbre aux hérons qui s'inscrit dans la continuité du travail initié par Jean-Marc Ayrault, ancien maire de Nantes, de revalorisation de l'imaginaire et du patrimoine local à des fins culturelles et touristiques. Celui-ci est dénoncé par les habitants du collectif de la commune de Chantenay comme un projet de « touristification », un processus par lequel « le lieu touristique remplace les lieux ordinaires de la vie » et contribue par extension, à la gentrification du quartier et l'exclusion de ses habitants.

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Les effets de l'attractivité mis en cause par les opposants aux projets

Ailleurs aussi, l'attractivité pose question. À Bordeaux, les logements et les bureaux prévus dans l'opération d'aménagement Euratlantique afin de répondre à l'arrivée de nouveaux habitants et attirer de nouvelles entreprises, suscitent également des indignations. « A-t-on réellement besoin d'attirer de nouveaux arrivants ? », s'interroge un habitant dans une réunion de concertation en octobre 2020. À Grenoble, le projet de Métrocable est dénoncé comme un projet vitrine qui s'inscrit dans « une logique qui pousse à faire de Grenoble une ville « innovante » et « attractive » au détriment de solutions moins coûteuses et moins polluantes existantes sur le territoire.

Les opposants dénoncent ces projets comme résultant de la volonté politique de rendre le territoire plus attractif pour d'autres publics (les touristes, les investisseurs, les grandes entreprises, les « classes créatives »...) au détriment des besoins réels et immédiats des habitants sur leur territoire. Ceux-ci soulèvent également la question de l'utilité de tels projets face à l'urgence climatique et sociale. Le coût écologique induit par « la bétonnisation » des sols, la destruction de terres maraichères et le manque d'espaces verts dans les projets d'aménagement sont également dénoncés. Les conséquences sur la qualité de vie des habitants (hausse démographique, nuisances, hausse des besoins et des prix des logements...), la densification des espaces urbains et les coûts financiers liés aux projets sont également mises en cause comme les conséquences d'une attractivité métropolitaine devenue indésirable.

Les coordinations comme modalité d'organisation

Si la critique des projets d'attractivité du territoire est présente, celle-ci n'est pas portée unilatéralement par l'ensemble des organisations qui s'opposent aux projets. Certaines seront plus sensibles au cadre de vie, d'autres au coût ou encore à l'impact écologique. C'est pourquoi les opposants sont tentés de se rassembler dans des coordinations de collectifs, comme Action Neyrpic à Grenoble.

Le fonctionnement par coordination permet l'articulation de positionnements entre les organisations membres pour un objectif commun : l'arrêt du projet. Ces coordinations rassemblent alors des organisations qui doivent dépasser leurs divergences politiques au nom de leur opposition au projet. Ce fût le cas avec la coordination STOP transfert CHU à Nantes qui rassemblait des forces municipalistes de gauche, des associations écologistes, et des élus locaux de la droite et du centre.

L'existence de ces coordinations reste alors bien souvent conditionnée à l'arrêt ou au lancement du chantier du projet. En dépit de ces divergences, les coordinations créent des liens avec d'autres organisations en menant des actions collectives qui leur permettent de gagner en visibilité sur le territoire et d'obtenir du soutien matériel et organisationnel de la part d'autres collectifs et d'experts.

Une évolution des modes d'action

Pour se faire entendre, les opposants vont jouer sur la coexistence de moyens d'action institutionnels et extra-institutionnels. Les riverains, aidés d'associations spécialisées dans l'appui juridique des luttes écologistes, vont être mobilisés pour porter les recours contre les projets. En amont, les militants interpellent les élus et lancent des pétitions en ligne.

Toutefois, animés par la nécessité de rassembler contre le projet, et de médiatiser la mobilisation, les militants opèrent une transformation de répertoires d'action qui s'apparente à ce que la politiste Eleonora Pasotti qualifie « d'outils expérimentaux » dans son ouvrage Resisting Urban Redevelopment. Il s'agit de formes d'actions collectives artistiques, voir festives qui renforcent le réseau d'opposants et qui s'émancipent des codes de protestation traditionnels tels que l'occupation ou la manifestation.

Ainsi, on voit apparaître dans les métropoles de plus en plus d'actions collectives festives qui cherchent à visibiliser et mettre en scène la mobilisation, à créer de nouvelles convergences avec des collectifs autour d'une action commune et à impliquer davantage de citoyens séduits par l'aspect artistique et convivial de l'action.

C'est le cas des « vélorutions », les manifestations à vélo, qui permettent d'allier convivialité, occupation de l'espace urbain et défense de l'usage du vélo contre un projet urbain. Les performances artistiques comme le « désenvoutement » de l'arbre aux hérons organisé par le collectif de Chantenay en mars 2022 permettent aux habitant·e·s de se réapproprier les espaces d'implantation des projets et d'interpeller médias et élus locaux.

Les opposants élargissent leur mobilisation par l'articulation de revendications plurielles contre les grands projets avec la contestation des effets de l'attractivité métropolitaine. Par le développement de coordination d'organisations et la mise en œuvre d'actions collectives originales, ces mouvements tendent à gagner en visibilité dans les métropoles.

Par Marine Luce, Doctorante en science politique au centre Emile Durkheim, Sciences Po Bordeaux.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Marine Luce

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