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Les jeunes et le politique : au-delà du vote, des formes d’engagement multiples

Patricia Loncle

Publié le 29 mars 2022 à 07:55 - Mis à jour le 29 mars 2022 à 07:59

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DECRYPTAGE. Si le vote reste l’outil de participation politique le plus massif, les différentes générations n’ont pas la même attitude vis-à-vis de cet outil. Par Patricia Loncle, École des hautes études en santé publique (EHESP)

Les jeunes Français et les jeunes Françaises, comme l'ensemble des jeunes Européens et dans une certaine mesure comme leurs aînés et aînées, tendent à s'abstenir toujours davantage de voter. Une attitude qui semble se renforcer au fil des décennies. Cet éloignement est encore plus prononcé chez les jeunes peu diplômés et rencontrant des difficultés d'intégration sociale.

Le phénomène a été étudié de manière approfondie par un certain nombre d'auteurs et d'autrices. Anne Muxel, en particulier, a souligné l'existence d'un moratoire concernant les jeunes et leur relation au vote (c'est-à-dire d'une période de transition pendant laquelle les jeunes ne votent pas) ainsi que le caractère politique de leurs abstentions.

À lire aussi : Retour sur les municipales : les jeunes à la pointe du vote vert ?

Analysant ainsi les raisons de l'abstention des jeunes lors des élections de 2017, elle montre que 48 % des jeunes se déclarent insatisfaits et insatisfaites de l'offre électorale : ils utilisent l'abstention pour manifester leur mécontentement (31 %) et expriment des doutes sur la capacité de l'élection à changer réellement les choses (31 %). Ainsi que le soulignent les résultats d'un tout récent sondage Ipsos, seulement 47 % des jeunes de moins de 24 ans se déclarent certains de se rendre aux urnes au printemps 2022 (contre 65 % de la population générale et 79 % des plus de 70 ans). Les jeunes insistent, comme en 2017, sur leur faible enthousiasme vis-à-vis des candidates et candidats déclarés.

Une conception exigeante de la démocratie

Comme le pointe Vincent Tiberj, si le vote reste l'outil de participation politique le plus massif, les différentes générations n'ont pas la même attitude vis-à-vis de cet outil - cet auteur rappelle qu'en 2020, à l'occasion des élections municipales et malgré l'épidémie de Covid, 20 millions de Françaises et Français se sont déplacés alors que les manifestations massives « Je suis Charlie » n'ont rassemblé « qu'un » million et demi de personnes.

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Alors que les plus âgés tendent à recourir au vote de manière systématique, les plus jeunes en font un usage intermittent, et ce même parmi les plus diplômés. L'explication de cet éloignement des jeunes vis-à-vis du vote est sans doute à rechercher du côté de la défiance institutionnelle de cette population vis-à-vis des responsables politiques.

Ainsi que le met en évidence Tom Chevalier, par le biais de travaux comparatifs, plus l'action publique se base sur des critères de citoyenneté socio-économique inclusive, plus les jeunes ont confiance dans les institutions et, à l'inverse, plus les jeunes se trouvent confrontés à des normes restrictives (une citoyenneté refusée pour reprendre les termes de l'auteur), plus la confiance des jeunes à l'égard des institutions tend à décroître.

Cela dit, pour comprendre les relations entretenues entre les jeunes et le politique, il faut sans doute sortir d'une perspective essentiellement dépréciative.

Tout d'abord, les travaux de recherche montrent que les jeunes, de plus en plus diplômés et au fait des enjeux sociaux, ont une conception exigeante de la démocratie, basée sur une relation à la fois distante et critique, alimentée par leurs capacités à décoder les discours, à comprendre les jeux de la scène politique et à remettre en question la capacité des gouvernants à vraiment agir sur les défis globaux.

En outre, ils et elles font preuve d'une plus grande tolérance vis‑à‑vis de certaines questions sociales comme celle de l'immigration par exemple. Dans la même veine, Camille Bedock souligne que, si les jeunes se disent moins attachés que leurs aînés à l'importance d'être gouvernés démocratiquement (8.3 sur une échelle de 0 à 10 pour les personnes nées après 1990 contre 8.6 en moyenne), ils et elles considèrent que l'égalité des droits entre les hommes et les femmes est particulièrement importante (8.6 contre 8.3 en moyenne), que la redistribution par l'impôt est un outil intéressant (6.2 contre 6 en moyenne) de même que l'égalisation des revenus (6.2 contre 5.8). Ils et elles se montrent donc dans le même temps plus détachés des règles démocratiques et plus attachés à des valeurs sociales fortes.

Ensuite, en dehors des rencontres électorales, les jeunes développent des formes d'engagement multiples. Là encore, un certain nombre de chercheurs et chercheuses ont pu mettre en évidence des évolutions dans les manières dont les jeunes s'engagent aujourd'hui. Dès les années 1990, Jacques Ion avait souligné une prise de distance vis-à-vis des modes classiques de représentation politique à travers le vote, l'adhésion à un parti politique, à un syndicat ou encore à une association nationale, et avait insisté sur l'émergence de ce qu'il a appelé des formes d'engagement « Post-it », plus réversibles, en pointillé et marquées par des exigences du point de vue de la délégation de la parole.

Grande diversité des engagements

Plus récemment, Sarah Pickard a proposé la notion de « Do it yourself politics » pour qualifier les comportements politiques des jeunes. Selon elle, ces derniers développent de nouvelles conceptions dans lesquelles l'engagement devient composite et multiforme dans la mesure où la même personne peut à la fois s'engager dans la sphère privée (en pratiquant la réduction des déchets par exemple) et au local (en adhérant à une association de son territoire) tout en militant à l'échelle nationale pour une cause particulière et en signant des pétitions internationales sur des sujets devenus globaux comme #Metoo, Black lives matter ou encore Fridays for Future.

Par ailleurs, il est possible d'insister sur le fait que l'engagement des jeunes peut s'exprimer à la fois dans une certaine proximité avec les institutions, car les jeunes s'impliquent dans les dispositifs de participation promus par les pouvoirs publics (qu'il s'agisse de Conseils de jeunes, du Service civique ou bien des bourses de soutien aux projets de jeunes) ou bien totalement en marge des pouvoirs publics ou encore en opposition avec ces derniers.

Dans une recherche européenne récente sur l'engagement des jeunes au niveau local en Europe, nous avons ainsi eu l'occasion de montrer la grande diversité de ces formes d'engagement dans les domaines de l'écologie, de l'accueil des personnes exilées, de la lutte contre la précarité ou bien encore pour la défense des personnes LGBTQ. Si, dans certains cas, peu fréquents, les responsables politiques s'appuient sur ces mouvements, dans la vaste majorité des cas, ils et elles ont tendance à les mettre de côté ou à simplement ne pas les considérer comme des formes d'expression politique.

Pourtant, les mobilisations de jeunes peuvent parfois jouer des rôles tout à fait importants alors même que les pouvoirs publics refusent de s'impliquer. C'est singulièrement le cas pour les personnes exilées déboutées du droit d'asile où la solidarité déployée par les jeunes vient pallier l'absence d'intervention publique.

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Il est donc sans doute nécessaire, pour comprendre quels sont les rapports noués entre les jeunes et le politique aujourd'hui, de reconnaître à la fois la distance critique qu'exercent les jeunes quand ils et elles s'abstiennent et l'importance de leurs capacités de mobilisation sur des sujets sociaux cruciaux et parfois peu couverts par les pouvoirs publics.

Par Patricia Loncle, Professeure en sociologie, École des hautes études en santé publique (EHESP).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Patricia Loncle

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