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Prospérités nouvelles : quand les robots remplacent les abeilles

Margot Dentan, Institut catholique de Paris

Publié le 09 juillet 2017 à 06:00

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Aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence de 2017 comme les années précédentes, le Cercle des économistes intègre au débat prospectif les idées et propositions des jeunes. C'est pourquoi il a créé « La parole aux étudiants ». Pour inviter ces jeunes à prendre part aux débats, un appel à idées est lancé chaque année sur un thème précis. Pour 2017, il s'agissait de réfléchir à la problématique « De quelles nouvelles prospérités serez-vous les acteurs ? ». Les étudiants de 18 à 28 ans, de tous horizons,...

Dans le jargon économique, les abeilles sont désignées comme un capital naturel favorisant la production d'un revenu. Véritable outil au service de l'Homme et de la croissance, elles sont d'ores et déjà considérées comme des machines par une majorité des acteurs du secteur agricole. Les abeilles sont d'une productivité exemplaire puisqu'elles sont disponibles gratuitement, travaillent sans conditions et augmentent même le profit de l'agriculteur voisin. Aussi, l'aliénation de cet animal s'accompagne-t-elle d'une appropriation sans contrepartie de son ouvrage. L'abeille ne travaille pas pour l'Homme et une compensation possible serait de lui permettre de satisfaire son véritable employeur, la Nature. Dans un raisonnement d'abord économique, l'Homme a tout intérêt à faciliter la vie de l'abeille, notamment en limitant l'utilisation de pesticides car leur désutilité pourrait supplanter l'avantage productif à court terme. Tout comme les Habitats Bon Marché logeaient les ouvriers du XIXe siècle, la Nature héberge les abeilles travailleuses et un environnement sain favorise leur rendement. Mais, pour cela, il est nécessaire de reconnaître l'animalité de l'abeille. Cela semble évident et simple. Pourtant, comment s'imaginer qu'un mouvement prochain en ce sens aura lieu lorsque l'on a connaissance des efforts qu'il a fallu aux salariés, dotés de parole et de moyens de négociations, pour humaniser leurs tâches ? Tout l'enjeu semble donc de réconcilier ce double sens d'outil technique et d'être vivant, qui n'est en aucun cas un contresens.

Malgré la tendance à la reconnaissance de l'urgence environnementale, notre monde pourrait s'engager dans une voie incertaine en considérant qu'il ne faut pas protéger la planète car les innovations techniques futures se substitueront au capital naturel.

En effet, étant donné que les abeilles ne sont pas des machines, pourquoi ne pas les remplacer par des machines ? Les robots-abeilles sont une parfaite illustration de la courbe environnementale de Kuznets puisque la croissance et le progrès technique apparaissent comme des solutions aux enjeux environnementaux. L'économie et l'ordre social établi seront préservés et le progrès technique favorisera la croissance sans compromis ; les robots remplaceront les abeilles et la planète sera sauve. Cela serait oublier de nombreuses limites à cette théorie telles que l'hypothèse du « havre de pollution » dans les pays en développement, où les pays occidentaux délocaliseraient les activités les plus polluantes ; ou encore la non prise en compte des effets d'irréversibilité qu'entraînerait un modèle de soutenabilité faible. Certes les robots-abeilles joueraient le rôle d'outil technique des abeilles, mais ne les remplaceraient pas en tant que ressource naturelle essentielle à la chaîne alimentaire et à l'écosystème.

Les effets pervers du progrès technique

Les robots-abeilles tels qu'ils sont présentés aujourd'hui par les scientifiques ne semblent pas être une solution miracle puisqu'ils ne considèrent pas les effets pervers de ce progrès. Alors que la technique avait toujours permis aux hommes de répondre à leurs besoins et de les affranchir de la nécessité grâce à la transformation de la Nature, ils sont aujourd'hui plus dépendants que jamais des ressources de la planète. Le paradoxe du progrès technique est ainsi d'avoir mené à la surexploitation de la Terre et à la menace de la disparition de l'espèce humaine. Prenons l'exemple du cheval remplacé par l'automobile : cette innovation est apparue comme une manière d'accroître la croissance en se substituant à une ressource naturelle. Pourtant, de nos jours, l'essor de la voiture électrique prouve la non-anticipation des conséquences en termes de pollution de l'air. Nous devrions retenir cette leçon de l'Histoire avant d'aller vers toujours plus de progrès technique et toujours moins de Nature.

Voulons-nous une prospérité sans nature ?

Il est impossible de connaître la nature des innovations techniques futures, peut-être permettront-elles de recréer un écosystème artificiel. Cependant, il est nécessaire de réfléchir d'une part aux implications de tels progrès et d'autre part au monde dans lequel nous souhaiterions vivre. Comme le montrent les sociologues Luc Boltanski et Laurent Thévenot, l'essor de la « cité écologique » semble préfigurer une nouvelle manière de justifier la société, une nouvelle prospérité. En effet, le système de valeurs des pays occidentaux fait les premiers pas vers une économie sociale et solidaire, où le développement n'est plus seulement envisagé comme devant être viable de par ses modes de production et de consommation, mais également vivable et équitable. Ces trois piliers définis par John Elkington préconisent, en un mot, un développement durable. Y répondre implique nécessairement un modèle de soutenabilité forte où le capital naturel est considéré comme irremplaçable. Il peut être avancé que les robots-abeilles n'ont pas vocation à remplacer les abeilles mais seulement leur fonction agricole. Cependant, « d'inutiles à "en trop", il n'y a qu'un pas » explique l'économiste Pierre-Noël Giraud en évoquant les hommes qui ne parviennent pas à employer leur force de travail. L'analogie conduirait à parler d'un « chômage des abeilles » risquant de les transformer en insectes indésirables qui ne valent plus la peine d'être protégés.

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La nécessité d'une éthique du progrès technique

La question du progrès et de ses risques est posée depuis bien longtemps, cependant elle n'investit pas tous les domaines alors même que l'expérience humaine nécessite une réflexion éthique multiniveaux. Les concepteurs des robots-abeilles devraient être accompagnés par un comité d'éthique afin d'avoir une vision globale de cette innovation et de ses impacts. Il s'agirait d'aller au-delà de l'attrait d'abord révolutionnaire d'un progrès technique afin de veiller au sens que ce dernier revêtira pour les populations. Cela permettrait à la technique de continuer à servir les hommes, et non le capital ou les élites, et d'améliorer leur existence selon ce qu'ils considèrent eux-mêmes comme étant digne d'être appelé un progrès. Il s'agirait de définir une éthique représentative des avis des populations, et non d'appliquer ce que certains considèrent comme représentatif du Bien. Car l'entomologiste ou l'apiculteur n'ont pas nécessairement le même avis que l'agriculteur ou le scientifique et toutes les opinions ne se valent pas, la prise en compte des perceptions sociales est donc indispensable. Cependant, il semble nécessaire de se méfier d'une éthique guidée par l'intérêt individuel. Sinon il faut se donner les moyens de penser un monde sans progrès technique que les hommes ne parviennent pas à inclure un raisonnement éthique dans les avancées scientifiques ou qu'ils choisissent un modèle économique de décroissance. Inspirée du modèle des sociétés « stationnaires » défini par l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, cette nouvelle prospérité se fonderait sur un équilibre qu'une découverte technologique jugée inutile ne viendrait pas bouleverser.

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Comme l'a montré le rapport Stiglitz, le PIB n'est plus un instrument de mesure de la prospérité adapté puisqu'il limite cette dernière à la production de richesses. Certes, nous pouvons nous attendre à une reprise de la croissance avec entre autres, la commercialisation des robots abeilles, cependant cela n'indique en rien une amélioration de la qualité de vie des populations. Les outils économiques ne sont pas uniquement primordiaux pour mesurer la prospérité, mais également afin de définir comment l'Homme oriente son mode de pensée. Décider que la croissance est la finalité de notre modèle sociétal revient à tout mettre en oeuvre afin de l'atteindre. La manière dont une société fera face au défi de la disparition des abeilles dépendra de la façon dont les indicateurs économiques interprètent la prospérité : suivre la logique du PIB impliquerait d'encourager le développement des robots-abeilles. Alors qu'il ne semble pas possible de s'entendre sur une prospérité universellement bonne, comment expliquer que l'indicateur économique occidental du 21e siècle n'en prenne encore qu'un seul aspect, celui de l'accumulation des richesses ?

Margot Dentan, Institut catholique de Paris

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