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Quand la géopolitique prend (trop) le pas sur l'économique

Marc Guyot et Radu Vranceanu

Publié le 04 octobre 2023 à 07:34 - Mis à jour le 04 octobre 2023 à 07:34

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

Marc Guyot et Radu Vranceanu.

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OPINION. Les forces pacificatrices des échanges équitables de marché sont remises en cause par les tensions, conflits, dérèglements qui viennent de l'action de dirigeants de pays non-démocratiques. Les pays de l'Union européenne doivent prendre la mesure de ce changement géopolitique majeur et se préparer à y faire face en prenant certaines mesures. Par Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l'ESSEC.

Le libéralisme économique fonctionne dans un monde de règles qui structurent les échanges, en garantissant l'exécution des contrats et le respect de la propriété. Kenneth Arrow avait justement pointé que la confiance est un ingrédient essentiel au bon fonctionnement des échanges car elle permet de réduire les frictions informationnelles. Si on ne peut pas observer la qualité d'un produit avant son utilisation, la confiance dans le vendeur permet d'économiser sur des coûts de contrôle et vérification. Les échanges marchands s'appuient sur la confiance et inversement la pratique des échanges crée à son tour de la confiance. La généralisation des échanges libres à l'échelle de la planète a le potentiel, toute chose égale par ailleurs, à rendre le monde meilleur.

Force est de constater qu'au vu de la situation géopolitique actuelle, les forces pacificatrices des échanges équitables de marché sont recouvertes par des forces opposées de plus en plus fortes. L'essentiel de ces tensions, conflits, dérèglements viennent de l'action de dirigeants de pays non-démocratiques dans le sens occidental du terme.

L'emprise de l'Etat chinois

Si la Chine a semblé jouer le jeu des échanges internationaux, cela n'était que dans des secteurs particuliers avec de solides subventions publiques, comme les panneaux solaires, les batteries ou les télécoms, subventions longtemps tolérées par les Occidentaux au titre de nation émergente. En revanche, les autorités ont toujours ouvertement contrôlé le taux de change, le système bancaire, les investissements étrangers et les partenariats économiques entre entreprises chinoises et occidentales. Cette forte emprise de l'État à tous les niveaux vient fatalement avec un niveau élevé de corruption de même que la planification et le maintien d'un secteur productif public massif et obsolète constituent une source permanente de gaspillage.

En Europe, la Russie a agressé militairement l'Ukraine et a instrumentalisé sa position de fournisseur important d'énergie pour faire pression sur les alliés européens de l'Ukraine. Le développement des échanges d'énergie entre la Russie et l'Europe depuis trente ans n'a pas eu l'effet pacifique escompté mais a été développé comme un instrument de pression dont le développement a été planifié méthodiquement par la Russie.

Depuis quelques années, les pays non-démocratiques comme la Chine, la Russie, la Corée du Nord, l'Iran ou la Syrie développent une alliance défensive d'intérêts mutuels pour faire pièce à l'alliance des pays démocratiques cimentées autour des échanges sous le leadership des Etats-Unis et de l'Otan pour la contrepartie militaire. Certains pays émergents démocratiques comme l'Inde ou le Brésil sont dans une position non-alignée avec les deux alliances et revendiquent la possibilité de continuer à avoir des échanges avec les deux camps.

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Le risque de faire passer les actions climatiques au second plan

Le coup de frein durable à la globalisation et la recomposition des flux économiques au sein de nouvelles alliances vont engendrer des coûts importants pour tous les pays. Il est à craindre que ce contexte fasse passer au second plan les actions contre le réchauffement climatique qui seront retardées par manque de moyens. Les difficultés économiques à venir des pays moins avancés économiquement et l'aggravation de la pauvreté devraient intensifier les flux migratoires de ces pays vers les pays développés et démocratiques.

Cette évolution géopolitique à la fois décevante et dangereuse doit être comprise et intégrée dans la réflexion stratégique sur l'avenir économique par les gouvernements et les entreprises. La Commission européenne étudie les moyens de baisser sa dépendance à certaines exportations chinoises de façon à baisser le risque de se retrouver dans la même posture fâcheuse qu'avec les hydrocarbures russes. Cette stratégie européenne de « dérisquage » s'affiche non-conflictuelle au rebours des Américains qui assument ouvertement une stratégie de découplage d'avec la Chine. L'administration Biden a pris des mesures très fortes sur exportations de technologie avancées avec potentiel d'utilisations militaires poursuivant la politique de fermeté de Donald Trump sur les télécoms et les panneaux solaires.

Le futur de l'Union européenne (UE) et des États-Unis s'inscrit sans les hydrocarbures russes et sans le déluge de biens manufacturés chinois. Il revient aux entreprises de conduire des stress tests, à l'images des banques, en se posant la question de l'avenir de leur business model si ces marchés se ferment progressivement mais irrévocablement, tant à l'import qu'à l'export. La même réflexion doit être étendue aux fournisseurs de l'entreprise si ces marchés se ferment. Face à des perspectives de pertes significatives, les entreprises doivent envisager des méthodes de production alternatives, des énergies alternatives et le maintien de stocks plus importants. Ce risque géopolitique ne doit absolument pas être sous-estimé.

Le nécessaire assainissement des finances publiques

Pour les institutions d'enseignement supérieur, il est nécessaire de renforcer les études de géopolitique et, dans les formations de gestion, de configuration et redéploiement rapide de chaînes logistiques face au risque géopolitique.

L'UE et chaque gouvernement européen, dont le nôtre, doivent prendre la mesure de ce changement géopolitique majeur et se préparer à y faire face. A minima, il faut remettre en ordre la maison et assainir les finances publiques pour que le gouvernement retrouve de la liberté d'action pour les investissements à venir. Pour donner toutes leurs chances à nos entreprises face aux restructurations à venir, le gouvernement doit assouplir le marché du travail, alléger les contraintes réglementaires et montrer l'exemple.

Marc Guyot et Radu Vranceanu

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