Ramon Fernandez : pour une politique européenne favorable au numérique

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Ramon Fernandez, directeur général adjoint d'Orange, en charge des finances et de la stratégie
Ramon Fernandez, directeur général adjoint d'Orange, en charge des finances et de la stratégie (Crédits : REUTERS)
Le numérique pourrait augmenter sa contribution au PIB -25 milliards d'euros supplémentaires, en France- si l'Europe était capable d'impulser une politique favorable à ce secteur. Par Ramon Fernandez, directeur général adjoint d'Orange, qui intervient ce mardi à l'IDATE dans le cadre du G9+

Beaucoup d'économistes soulignent le décalage entre une révolution numérique qui s'intensifie, théoriquement gage de progrès technique, et la grande faiblesse des gains de productivité récents, dans les pays industriels. Comment expliquer ce paradoxe ?

Il est assez difficile de mesurer aujourd'hui l'impact de cette révolution numérique. Nous la voyons bien dans notre vie quotidienne, mais les grands agrégats macro-économiques habituels -PIB, emploi- ont du mal à l'appréhender.
Ce que ces agrégats savent mesurer, ce sont les investissements en infrastructures. Jusqu'au milieu des années 2000, les statisticiens n'avaient donc pas de problème pour prendre en compte cette révolution. Mais, avec son intensification, le développement de nouveaux produits, ils sont aujourd'hui à la peine. Et il n'existe pas à ma connaissance d'étude récente évaluant précisément l'impact net de la révolution numérique sur les économies, s'agissant des pays industriels.

On le mesure dans les Pays en développement ?

Oui, le seul déploiement des infrastructures de télécom, par exemple, y a un effet important. Pour le Sénégal, par exemple, une étude a pu établir que 23% de la croissance de l'économie entre 2005 et 2013 est due au numérique (1)

Les pays européens semblent en outre en retard par rapport aux Etats-Unis ou l'Asie...

Absolument. En moyenne, au sein des pays de l'OCDE, le numérique représente 5,5% de la valeur ajoutée. Or, en France, nous ne sommes qu'à 4%. Si nous étions à un peu au-dessus 5,5%, cela représenterait 25 milliards d'euros de valeur ajoutée en plus.

Et ailleurs en Europe ?

Ce n'est pas beaucoup mieux. Seuls l'Allemagne et le Royaume Uni sont respectivement à 5 et 6%. L'environnement européen n'est clairement pas assez favorable au développement du numérique. Les Etats-Unis, le Japon, la Corée du Sud, ont su mettre en place des politiques industrielles, de concurrence, soutenant le numérique, qui le protègent et l'aident à créer de la richesse. Ce n'est pas encore le cas sur le Vieux Continent.

Que faudrait-il faire ?

Il faudrait définir un niveau optimal d'intensité concurrentielle, trouver le bon arbitrage entre protection du consommateur, via la concurrence, et protection de la capacité à investir. En Europe, il existe une véritable tension entre une politique de la concurrence qui prédomine, motivée par la recherche du prix le plus bas pour le consommateur, et la création de richesse pour le pays dans le numérique.
Ce qu'il faudrait donc mettre en œuvre, c'est une politique européenne développant le rôle des acteurs européens du numérique. Via une politique de la concurrence adaptée -cherchant peut-être moins à faire baisser les prix immédiatement- , des incitations à l'investissement, et une fiscalité plus favorable aux télécoms. Cette branche qui représente près de 60% du chiffre d'affaires du numérique paie presque 90% des impôts et taxes du secteur ! Pour remédier à cette distorsion, la fiscalité touchant les GAFA devrait bien sûr être revue aussi. Il faudrait enfin impulser une vraie politique de l'innovation. Au total, une stratégie en faveur du numérique aurait un impact positif sur l'investissement et in fine sur la croissance et l'emploi. Et même sur les prix, en dernier ressort, car l'innovation les ferait baisser.

Daniel Cohen le souligne après d'autres, le numérique va impacter fortement l'emploi dans des secteurs comme la banque et l'assurance. Compte tenu de la polarisation du marché du travail, des salariés à la qualification moyenne qui y sont aujourd'hui employés n'auront comme perspective que de retrouver des emplois peu qualifiés. D'où une perte de productivité globale pour l'économie. Comment y faire face ?

Incontestablement, il existe une polarisation du marché du travail. Mais de là à penser que cette révolution va plonger dans la misère des populations entières, c'est une vision un peu pessimiste. Les opportunités sont nombreuses. S'agissant du secteur financier, en Afrique, la banque mobile permet l'accès à la finance à des millions de personnes qui en étaient jusqu'alors exclues.

La France est plutôt bien positionnée en matière de « fintech » , secteur porteur de nouvelles opportunités, y compris d'emploi. Plus généralement, on constate effectivement une « ubérisation » de l'économie. Mais comment évaluer l'impact sur l'emploi d'Airbnb, par exemple ? C'est assez difficile à calculer. Ce qui est certain, c'est que le numérique est créateur de revenus, qui ne prennent pas la forme d'un salaire, mais correspondent bien à une création de richesse.

 Suivez la conférence de l'IDATE:

https://www.youtube.com/user/ArtsetMetiersAlumni/live

(1) "Assessment of the Economic Impact of Telecommunications in Francophone West Africa", Raul Katz (Columbia University) et Pantelis Koutroumpis (Imperial College Business School de Londres)

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Commentaires
a écrit le 30/11/2015 à 22:04 :
"correspondent bien à une création de richesse". Clair : le service a toujours été une "création de richesse"... Encore une comme ça et je me roule par terre.
a écrit le 30/11/2015 à 22:02 :
Hoouupss. Moi qui pensais qu'il allait faire la promotion des pizzas, je découvre à l'instant qu'Orange n'est pas une chaine de pizzeria...

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