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Relations économiques UE-Russie : l'Union européenne a-t-elle le pouvoir de faire plier Vladimir Poutine ?

Victor Warhem et André Wolf

Publié le 07 avril 2022 à 06:42 - Mis à jour le 07 avril 2022 à 07:07

Europe Russie

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OPINION. L'Union européenne bénéficie d'un ascendant économique très clair sur la Russie, qu'il conviendrait d'exploiter encore, pour accentuer la pression financière sur le gouvernement russe et mettre toutes les chances du côté de l'Ukraine dans cette guerre. Par Victor Warhem et André Wolf, Centre de Politique Européenne (cep) Paris.

Alors que les images du massacre de Boutcha continuent de secouer les esprits sur le continent, l'Union européenne (UE) a adopté un cinquième paquet de sanctions contre la Russie mardi dernier. Il inclut un embargo sur le charbon et d'autres imports russes - pour un montant excédant 9,5 milliards d'euro par an -, ainsi qu'un embargo sur certains exports européens vers la Russie (semiconducteurs avancés, équipement industriel et de transport) - pour un montant de 10 milliards d'euros par an.

Ces efforts sont les bienvenus, mais tout laisse penser que les opinions publiques européennes, très sensibles aux horreurs de la guerre en Ukraine, seraient enclines à soutenir un embargo plus large, incluant par exemple toutes les énergies fossiles russes, dont la valeur approchait 100 milliards d'euros en 2021. Rien qu'en Allemagne, entre 55% et 77% des Allemands sont favorables à un embargo sur le gaz russe, malgré la forte dépendance allemande en la matière (55% de sa consommation) et malgré la difficulté à trouver de nouvelles sources d'approvisionnement.

Décider l'impensable

Si le conflit dure au moins « plusieurs mois de plus », comme le pense le gouvernement américain, et que les Russes continuent de commettre des atrocités, la pression pesant sur les gouvernements européens pourraient les inciter à décider l'impensable : mettre en place cet embargo, voire à termes mettre purement et simplement fin aux relations économiques entre l'Union et la Russie.

Comment caractériser les pertes potentielles des deux puissances dans le cadre cet arrêt pur et simple des relations économiques bilatérales ? Pour en donner une certaine idée, le Centres for European Policy Network définit l'impact de ce scénario maximaliste en termes de patrimoines et de revenus financiers et commerciaux, définissant ainsi un « prix maximal » aux effets directs des sanctions que l'Union européenne pourrait infliger à la Russie. Le scénario établit que l'Union bénéficie d'un ascendant économique très clair sur la Russie, qu'il conviendrait d'exploiter encore, pour accentuer la pression financière sur le gouvernement russe et mettre toutes les chances du côté de l'Ukraine dans cette guerre.

Quelles conséquences directes d'un arrêt pur et simple de toutes relations économiques entre l'Union et la Russie ?

Si les relations financières cessaient du jour au lendemain, et que le capital respectif de chaque puissance était « piégé » chez l'autre, les richesses de l'Union saisies par la Russie pourraient excéder 100 milliards d'euros, soit moins de 1 % du PIB de l'Union de l'an dernier. Cette perte sèche de patrimoine est plausible, puisque l'État russe a déjà saisi la flotte aérienne étrangère présente sur son sol. Cependant, dans l'Union, plus de 300 milliards d'euros de patrimoine russe - soit environ 20 % du PIB russe de l'an dernier - pourraient être indéfiniment gelés - incessibles ni transportables -, alors qu'il est essentiellement localisé dans les centres financiers (Pays Bas, Chypre, Irlande, Luxembourg) et appartient selon toute vraisemblance aux oligarques russes. Ce patrimoine est déjà en partie gelé compte tenu des sanctions prises par l'Union et il revient aux États Membres de les appliquer de sorte que sa liquidation, et son rapatriement vers la Russie pour venir en aide à l'économie russe en péril, soit impossible. Les Russes y ont ici beaucoup plus à perdre que les Européens.

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10% du PIB russe

En outre, si les relations commerciales cessaient totalement entre l'Union et la Russie, la Russie devrait trouver de nouveaux débouchés pour plus de 160 milliards d'euros d'exports vers l'Union (68,5 milliards d'euros hors pétrole et gaz en 2021), soit plus de 10 % du PIB russe (4,5% hors pétrole et gaz en 2021) tandis que l'Union devrait trouver des débouchés pour près de 90 milliards d'euros d'exports vers la Russie, soit moins de 1 % du PIB de l'Union de l'an dernier. Ici encore, l'économie russe serait en bien plus grande difficulté.

De surcroit, si la valeur du rouble reste durablement inférieure à celle de l'euro, la dépendance de l'économie russe aux exports énergétiques vers l'Union pourrait même augmenter en 2022 si aucune mesure n'est prise pour les stopper, octroyant un ascendant économique grandissant aux Européens sur la Russie.

Au total, l'arrêt pur et simple de ces relations économiques impactent - sans tenir compte des effets secondaires - bien plus l'économie russe que l'économie européenne. Comment pourraient-elles y réagir ?

Comment peuvent réagir l'économie russe et l'économie européenne à un arrêt des relations économiques ?

Compte tenu de ses fondamentaux économiques impeccables leur octroyant une certaine crédibilité économique (dette publique très faible, faible exposition aux monnaies étrangères, compte courant très positif et qui devrait le rester), et grâce à la fermeture presque totale de son compte de capital, le gouvernement et la banque centrale russes ont le pouvoir de mener une politique monétaire indépendante tout en maintenant le rouble relativement stable. Ils nous le prouvent déjà en rétablissant un taux de change contre l'euro et le dollar proche de celui qui prévalait avant l'invasion du 24 février ces derniers jours, et ce alors que l'inflation est grandissante et que la banque centrale russe assure la liquidité du secteur financier grâce à des « repurchase agreements » quasi-illimités, ce qui peut aussi avoir des effets inflationnistes. Ces bons fondamentaux permettent également l'achat de bons du Trésor russes par la banque centrale permettant à terme au gouvernement russe d'engendrer des déficits budgétaires pour soutenir l'économie russe - et ce malgré le défaut probable sur sa dette libellée en monnaie étrangère.

Spirale prix-salaire hors de contrôle

Si les Russes gardent confiance dans leur système financier, comme cela semble être le cas, l'impact délétère d'un arrêt des relations économiques avec l'Union pourrait ainsi en partie être contrebalancé par une hausse de la consommation intérieure financée par de la dette publique. Cette dernière serait durablement rachetée par la banque centrale russe et résulterait en une hausse de la production intérieure et/ou des importations chinoises, alors que la Chine continue de soutenir la Russie. Cette stratégie laisse néanmoins courir le risque d'une demande excessive se transformant en spirale prix-salaire hors de contrôle menant elle-même à une hyperinflation typique des économies sanctionnées, comme en atteste notamment l'exemple vénézuélien.

Mais il est plus probable que l'arrêt des importations de biens et services occidentaux affectent grandement la consommation russe, qui en était très friande, conduisant à une forte récession. À ce stade, cet effet semble dominer et il est très probable que la Russie connaisse une très grande récession en 2022, avec des estimations allant pour l'heure de -15 à -30% du PIB.

En ce qui concerne la réaction macroéconomique européenne, la réponse de la Banque centrale européenne (BCE) semble pour l'heure se focaliser sur la hausse de l'inflation et non sur l'effet adverse attendu sur la croissance. Néanmoins, les politiques budgétaires devraient continuer à agir contre les flambées des prix des produits de base (pétrole, gaz, blé, ou autres matières premières). Une solidarité budgétaire européenne serait ainsi bienvenue pour contrer les effets délétères d'un embargo sur le gaz et le pétrole russe, voire un embargo total. Les experts tablent pour le moment sur une réduction de la croissance comprise entre 1% et 3% du PIB, avec une grande disparité entre les pays, dont certains - comme l'Allemagne - pourraient entrer en récession.

L'Union européenne a l'ascendant économique sur la Russie et devrait s'en servir davantage

Un arrêt des relations économiques avec la Russie, même en cas d'adaptation macroéconomique réussie des deux côtés, aurait ainsi donc des conséquences bien plus drastiques en Russie que dans l'Union. Ceci octroie un avantage décisif à l'Union européenne qu'elle devrait utiliser pour agir sur le cours de la guerre.

Il faut garder à l'esprit que moins la guerre durera, moins ses effets négatifs - incertitude économique en premier lieu - se feront ressentir dans les économies européennes, ce qui incite à pénaliser le régime de Moscou le plus possible dès maintenant. Enfin, un embargo élargi pourrait agir comme accélérateur de la transition du secteur énergétique vers la neutralité carbone.

La guerre asymétrique fonctionne

Quoi qu'il arrive, il semble donc adéquat d'imposer « tôt ou tard », comme le soulignait Charles Michel, un embargo de ce type sur les imports russes. La guerre asymétrique fonctionne : l'économie russe souffre de ces sanctions et a moins d'alternatives qu'elle ne le revendique. Il est donc probable qu'elle pousse Vladimir Poutine à la table des négociations beaucoup plus rapidement.

Enfin, même si ces sanctions ne font pas plier le régime de Vladimir Poutine immédiatement, elles auraient le mérite d'aider l'Ukraine à mettre fin à l'invasion russe, permettant à l'Union de préserver sa cohésion. Cette guerre n'est pas notre guerre, mais si l'Ukraine la perd, ou si le conflit se gèle, le projet européen en sera affecté durablement.

Un danger au moment où l'Union européenne aurait intérêt à s'affirmer comme puissance géopolitique pour arbitrer la confrontation entre les États-Unis et la Chine.

Victor Warhem et André Wolf

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