Une abstention hautement politique
Beatrice Mabilon-Bonfils et Virginie Martin

Photo d'illustration
Reuters
Beatrice Mabilon-Bonfils et Virginie Martin

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Les estimations au second tour de l'élection présidentielle montrent une forte abstention, soit environ 28%. Un chiffre inégalé depuis 53 ans et 1969, qui avait vu plus de 30% de l'électorat décider de ne pas se déplacer aux urnes.
Ce taux d'abstention serait supérieur de près de 2,5 points à celui observé lors du scrutin qui avait déjà opposé Emmanuel Macron et Marine Le Pen en 2017.
Depuis une trentaine d'années, l'abstention est un comportement qui se développe dans toutes les démocraties occidentales (sauf bien sûr celles qui ont mis en place un vote obligatoire : Italie, Belgique, Grèce).
Nous l'observons au même titre que la volatilité électorale, désignant la possibilité pour des électeurs de modifier leurs préférences politiques ou leur vote d'une échéance électorale à l'autre, tout comme le vote protestataire. En France l'abstentionnisme politique structurel a ugmente depuis les années 1990.
Nous vivons une crise de la représentation, une défiance vis-à-vis du politique, mais surtout la crise d'un système qui n'entend pas les besoins et les attentes des citoyens. L'ampleur des vagues abstentionnistes, élection après élection, ne peut s'interpréter qu'à l'aune d'une nouvelle forme d'abstention, une abstention politique.
L'argument le plus souvent évoqué pour expliquer l'abstentionnisme serait l'absence d'intérêt pour la politique presque toujours complétée par l'expression de l'incompétence personnelle des citoyens.
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Pour le politiste français Daniel Gaxie le «cens caché» - en ce que le capital culturel possédé, cens caché, engendrerait une forme de suffrage censitaire - est un déterminant de l'abstention électorale : la différence de politisation entre classes sociales serait liée aux inégalités culturelles, elles-mêmes principalement déterminées par les inégalités scolaires qui séparent les groupes sociaux et donc au sentiment de compétence politique des sujets.
Le capital culturel engendrerait une inégale maîtrise des instruments de la politique, tels que le fait de s'inscrire au bon bureau de vote, de prendre la parole en public, de se sentir légitime à avoir une opinion. Ainsi les citoyens qui s'auto-excluraient le plus des processus démocratiques seraient ceux qui disposent d'une (perception de leur) compétence politique faible. Si le suffrage est universel de droit il deviendrait, par l'exclusion et l'auto-exclusion du vote, comme «censitaire de facto» selon Gaxie, c'est-à-dire réservé aux plus favorisés. On constate, certes, de manière générale une corrélation entre l'absence de diplôme et l'abstention ; moins la personne est diplômée, plus elle s'abstient.
Pourtant, certains travaux de recherche et notamment ceux du politiste Santiago Oliveros qui a travaillé sur les élections américaines. Selon lui, les liens entre participation politique, recherche d'informations et type d'électorat (électeur aux préférences idéologiques prononcées versus électeur non partisan) sont contre - intuitifs : information et abstention ne sont pas nécessairement corrélées négativement : certains électeurs sont plus susceptibles de s'abstenir quand ils sont plus informés...
Émerge ce que nous avons appelé, dans une recherche en cours et à paraître un «abstentionnisme hétérodoxe», qui désigne la non-participation électorale de catégories diplômées. C'est ce que montrent nos entretiens avec des personnes diplômées et de très diplômées intéressées à la chose politique, engagées dans le débat d'idées, et qui définissent l'abstention comme un choix politique.
Il s'agit dans cette étude d'interroger des abstentionnistes réguliers dotés d'un capital culturel élevé, voire très élevé pour saisir leurs motivations.
Interrogé sur sa participation à l'élection présidentielle 2022, un citoyen répond :
Comme le montre la sociologue Anne Muxel, il existe dans le jeu politique une nouvelle forme d'expression : une abstention «dans le jeu» qui est même l'expression d'une certaine vitalité démocratique.
L'abstention-protestation peut être le fait d'un «mécontentement» selon le politologue Alain Lancelot mais elle peut aussi s'apparenter à une forme de contestation du système. Alors que le mécontentement ponctuel, lié à des évènements politiques ou au questionnement des élites, n'obère pas l'adhésion au système, la contestation du système politique en lui-même est une remise en cause de la démocratie représentative au profit des formes de démocratie directe.
En l'espèce, les dernières années ont vu la parole politique perdre en crédibilité : de Nuit debout aux Indignés, des «gilets jaunes» aux Convois de le liberté, c'est bien la question la démocratie représentative qui a été posée. «Nous ne sommes pas en démocratie» était l'un des leitmotivs des «gilets jaunes»
, mettant en question la démocratie représentative dans sa consistance et sa forme en appelant parfois de leurs vœux la tenue d'un référendum d'initiative citoyenne (RIC), voire même l'idée d'une assemblée constituante tirée au sort
Ces mouvements successifs sont mus par «l'exigence radicale d'une reprise en main par les citoyens de leur destin» comme le rappelle par ailleurs Bruno Cautrès:
Se combinent aujourd'hui la montée de ces nouveaux types d'abstentions et des revendications de démocratie participative.
Quand la politique est vécue comme lieu d'une violence symbolique suprême de plus en plus sensible, le consensus politique qui fait le socle de la démocratie représentative va-t-il céder ?
Déjà des indices, comme certaines des universités occupées renvoient dos à dos deux radicalités «la radicalité néolibérale ou la radicalité fasciste» et récusant par là-même le choix électoral proposé.
L'élection a longtemps été pensée comme procédé aristocratique : pour Montesquieu dans L'esprit des lois, «le tirage au sort est de la nature de la démocratie : le suffrage par choix est de celle de l'aristocratie». Puis un nouveau consensus sur la notion de démocratie s'est établi ; opérant l'exact contre-pied de la théorie classique. L'élection y devenait l'instrument de la démocratie.
Un certain nombre d'indicateurs témoignent de la désaffection de la «politique professionnelle» dans ses modalités représentatives sans pour autant être le signe d'un désintérêt pour le politique.
La montée de l'abstentionnisme est patente dans les démocraties représentatives et en France en particulier. Les abstentionnismes ne sont pas nécessairement mus par une posture apolitique mais revendiquent un choix politique de remise en cause du modèle de contestation des pouvoirs par une «élite» élue, au profit de demandes de démocratie directe et de démocratie participative. Bref la crise de la représentation politique repérable dans l'ensemble des pays européens n'est pas signe d'un «déficit démocratique», mais d'une demande de démocratie.
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Par Beatrice Mabilon-Bonfils, Sociologue, Directrice du laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université et Virginie Martin, Docteure sciences politiques, HDR sciences de gestion, Kedge Business School.
Béatrice Mabilon-Bonfils vient de publier un roman graphique sur le sujet des nouveaux modes de démocratie.
Beatrice Mabilon-Bonfils et Virginie Martin