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Pour les "Gilets jaunes", "Nous ne sommes pas en démocratie !"

Beatrice Mabilon-Bonfils

Publié le 22 décembre 2018 à 07:06 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:09

Les "gilets jaunes" toujours soutenus par 70% des francais

Les "gilets jaunes" toujours soutenus par 70% des francais

Pascal Rossignol

Le Quotidien Numérique

27 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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En ces moments de rupture sociétale peut-on questionner la démocratie représentative ? Et comment ? Par Beatrice Mabilon-Bonfils, Auteurs fondateurs The Conversation France

« Nous ne sommes pas en démocratie » est l'un des leitmotivs des gilets jaunes, mettant en question la démocratie représentative dans sa consistance et sa forme en appelant parfois de leurs vœux la tenue d'un référendum d'initiative citoyenne (RIC), voire même l'idée d'une assemblée constituante tirée au sort. Les réponses bien pensantes les renvoient immédiatement dans les cordes :

« Nous vivons un état de droit, nous avons la liberté de paroles et d'opinions, ils ne savent pas ce qu'est LA démocratie ».

Un peu comme si la voix des sans voie(x), que nous décryptions dès 2002 dans un article sur la sociologie des votes « périphériques », trouvait aussi une autre alternative que le vote d'extrême-droite.

Bien sûr, la revendication d'un partage plus équitable des richesses est au cœur du mouvement mais cela est loin de l'épuiser. Peut-on questionner la démocratie représentative ? Tel est en substance l'un des enjeux de ce débat.

Démocratie participative

« Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. » écrit le philosophe Jacques Rancière.

Notre système serait-il alors d'essence aristocratique ? Le principe de l'élection de représentants implique en effet un choix et donc l'établissement de distinctions entre les citoyens. Ce serait donc une idée d'origine aristocratique qui s'oppose à celle, démocratique, d'égale compétence de chacun à prendre les décisions collectives. Pour les grecs et les romains « est démocratique le gouvernement auquel tous participent ». Pour Rousseau d'ailleurs, nul ne peut être obligé d'obéir, qu'aux lois dont il peut être tenu pour auteur.

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Or, notre démocratie représentative contemporaine est en crise qu'il s'agisse la montée des extrémismes (notamment de l'extrême droite qui parfois irrigue et/ou instrumentalise le mouvement de gilets jaunes) mais aussi de la montée des abstentionnismes.

L'abstentionnisme comme choix politique

Dans le moment de rupture sociétale que vivent nos sociétés, il est de moins en moins possible d'habiter le monde par les formes classiques de participation politique. Se combinent la montée de nouveaux types d'abstentions et de revendications de démocratie participative.

Il s'agit de ne plus réduire l'abstentionnisme électoral à un « cens caché », développé en son temps par Daniel Gaxie. Ce cens caché qui définirait une forme « censitaire » de suffrage serait constitué du capital culturel de l'individu, générant une désinsertion sociale et un sentiment de compétence politique liée à ce capital. Dès lors il y aurait lien entre abstentionnisme et faible capital culturel et c'est bien sûr une forme d'abstentionnisme « hors du jeu ».

Mais cela ne suffit pas ou plus à qualifier l'abstention politique. Celle-ci ne peut être pensée seulement comme un déni d'intérêt pour la politique professionnalisée et le vote, mais bien aussi comme un choix politique, une forme d'abstentionnisme « dans le jeu » et proprement politique.

Ce qui signifie que les abstentionnistes peuvent aussi se sentir compétents et revendiquer un autre mode politique organisationnel, même si leur position est toujours jugée illégitime au nom de la démocratie... représentative.

Vidéo du YouTubeur Jordanix, 2017.

Repenser la participation politique

Il s'agit donc de repenser le rapport au politique des abstentionnistes (voire d'autres citoyens) mus par des velléités de constructions du monde alternatives et qui ne sont pas nécessairement caractérisés par un faible capital culturel mais bien par une critique du système représentatif où les pouvoirs sont confisqués par une oligarchie verrouillant le système reproductif.

A cette aune, la participation politique peut être vue dans la lignée des travaux d'historiens analysant des pratiques de culture populaire, du carnaval aux soulèvements populaires ou aux arts engagés comme des pratiques renvoyant à la Polis au sens de la cité-état des Anciens Grecs et comme des représentations du monde débouchant sur d'autres formes de participation au Politique, que sont les demandes de démocratie participative et le tirage au sort.

La participation politique ne peut pas être envisagée comme un schème culturel imposé d'en haut par les dominants dans une visée de contrôle des périphéries par le centre mais au travers des modes pluriels d'expression politique échappant aux comportements attendus par l'État et l'idéologie dominante.

En attestent les exemples de démocratie participative et d'engagement citoyen comme nouveaux espaces d'élaboration politique qui plaident pour une rupture radicale : de Nuit Debout aux Indignés, de Luttopia à Montpellier (pour un autre accès à la culture) à l'Appel des jours heureux, de l'appel des solidarités au mouvement Colibris, d'Alternatiba (mouvement alternatif politique pour le climat) aux expériences de Fablab, à AequitaZ (associations de SDF qui visent à accroître leur pouvoir d'agir par l'art), à l'expérience « Parlement libre » et plein d'autres encore.

Vers un nouveau mode de gouvernance ?

Un nouveau mode de gouvernance émergeant de la société civile, un nouveau contrat qui fait le pari du collectif serait-il en train d'émerger ?

Le tirage au sort pourrait-il être une autre façon de faire société, de développer le pouvoir d'agir du plus grand nombre. Des exemples anciens et récents de tirage au sort citoyen existent : à Athènes, dans les cités italiennes, en Suisse (pour lutter contre la corruption des élus), dans la Constituante islandaise (2011), en Irlande (convention constitutionnelle), à la Réunion (liste Demorun), dans la ville de Porto Allegre (gestion du budget de la municipalité), dans l'administration de la ville de Berlin et dans les jurys populaires en justice en France, aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Belgique.

L'Islande a par exemple fait l'expérience du tirage au sort politique en 2010. Une Assemblée constituante est alors composée de citoyens volontaires élus par la population ; elle est précédée par la désignation d'une Assemblée nationale de 1000 personnes tirées au sort produisant un cahier des charges précisant les points qui doivent être traités par la nouvelle Constitution.

Des propositions abondent aussi sous des formes diverses, l'idée a été proposée par plusieurs candidats à la dernière présidentielle, par l'association ATTAC (remplacer le Sénat par une chambre ainsi constituée), par la Fondation Hulot (création d'une troisième chambre tirée au sort), par la Fondation pour l'innovation politique (désignation désormais 10 % des conseillers municipaux par tirage au sort,) par l'Institut Montaigne (conférence citoyenne pour discuter du financement de la protection sociale), par la Fondation Jean Jaurès...

Un nouveau système délibératif ?

Un nouveau « système délibératif « à l'instar de celui que propose le philosophe Jürgen Habermas est-il possible ? Le tirage au sort est-il une tentative crédible ? Tel est, a minima, le mérite des gilets jaunes que de mettre en débat un questionnement hautement politique...

Nous vivons une crise majeure de légitimité et d'efficacité des institutions traditionnelles de la représentation générant défiance, abstentionnisme, radicalisations mais aussi des demandes fortes de démocratie et de solidarité.

Les formes de solidarité de proximité en attestent malgré parfois, certains réflexes poujadistes ou xénophobes qui peuvent coexister.

Comment construire du commun dans une société plurielle, la question ne peut être laissée aux seuls « politiques ». La mise en questions des organisations politique partisanes, des « professionnels de la politique », des formes d'organisation top-down hiérarchisées ainsi que le développement des formes de démocratie participative et d'engagements citoyens différents, constituent un contexte politique favorable à l'émergence d'une autre manière de penser le Politique.

The Conversation ______

Par Beatrice Mabilon-Bonfils, Sociologue, Directrice du laboratoire BONHEURS - Université de Cergy-Pontoise, Auteurs fondateurs The Conversation France

 La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation

Beatrice Mabilon-Bonfils

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