Un Chinois à Bruxelles (2/6) : Où Yen s'étonne que liberté puisse rimer avec indifférence

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« Ce n'est pas en lisant ni même en flânant avec application qu'on fait la connaissance d'un peuple ou d'une ville dans leur être le plus secret, mais uniquement et toujours en fréquentant leurs meilleurs représentants »
« Ce n'est pas en lisant ni même en flânant avec application qu'on fait la connaissance d'un peuple ou d'une ville dans leur être le plus secret, mais uniquement et toujours en fréquentant leurs meilleurs représentants » (Crédits : Reuters)
[ Série d'été - FICTION ] Yen Zhu est un jeune Chinois que son oncle Hu Zhu, dirigeant d'un fonds d'investissement, envoie au coeur des institutions européennes avec pour mission d'explorer le "centre" de l'Europe. Chaque soir, Yen Zhu écrit à son cher cousin resté en Chine, Xiao, à qui il confie ses impressions. Mais un mystérieux hacker -qui se fait appeler Alis Pink- a intercepté ses mails...

Bruxelles, le 16 juillet 2016

Cher Xiao,

Te rappelles-tu le nom de cet auteur pour qui « ce n'est pas en lisant ni même en flânant avec application qu'on fait la connaissance d'un peuple ou d'une ville dans leur être le plus secret, mais uniquement et toujours en fréquentant leurs meilleurs représentants » ? Je n'arrive pas à m'en souvenir. Quoi qu'il en soit, j'ai eu aujourd'hui l'occasion de vérifier à quel point il avait raison. David Paulson m'avait donné rendez-vous place du Luxembourg, du nom d'une de leurs provinces, à dix minutes de marche de mon hôtel, à côté de leur parlement. Quelle ne fut ma surprise de tomber sur une manifestation des Falun Gong ! Ils étaient une cinquantaine, assis sur l'herbe au centre de la place, à pratiquer leurs exercices de Qi Qong et à psalmodier leurs mantras. J'ai fait mine d'être un Chinois de la diaspora et j'ai engagé la conversation avec un homme qui distribuait des flyers. Il m'a parlé de ce politicien canadien, David Kilgour, selon lequel 60.000 à 90.000 prisonniers politiques, pour la plupart des adeptes de Li Hongzhi, sont tués chaque année chez nous pour alimenter ce qu'ils appellent un trafic d'organes. Je l'ai écouté, j'étais bien le seul à sembler compatir. Les manifestants n'attiraient l'attention de personne d'autre, pas même des militaires qui patrouillaient juste à côté. On les aurait crus invisibles.

Liberté de manifester... et indifférence du public

Chez nous, les Falun Gong sont pourchassés; ici, ils connaissent à la fois la liberté et... l'indifférence.

David Paulson, que je retrouvais dans un petit restaurant avec une vue imprenable sur le Parlement européen - c'était la première fois depuis mon arrivée que je voyais des bâtiments neufs ayant une certaine allure! - m'a appris que la secte avait ses entrées auprès de certains députés et tenait même des conférences au Parlement. Lui-même ne semblait pas faire grand cas de leur activisme. « Vous savez, un autre jour, sur cette même place, vous auriez aussi bien pu tomber sur des Kurdes criant des slogans - que personne ne comprend - contre le président Erdogan... ou sur un apéritif géant organisé par les collaborateurs des députés. Quand ce ne sont pas les producteurs de lait en colère qui viennent y parquer leurs tracteurs ! Mais, ceux-là, ils sont drôlement efficaces: en un an et demi, ils ont soutiré 1,5 milliard d'euros d'aides de l'Union européenne. L'agriculture est restée le refuge de l'économie administrée de l'après-guerre et elle continue d'absorber le tiers du budget de l'Union européenne.

Réseau d'intérêts privés et corporatistes

Le milliard et demi d'euros des laitiers, c'est la moitié de ce que nous avons promis aux Turcs pour retenir les réfugiés syriens. Les temps changent, l'Europe fait face à de nouveaux défis, mais on continue à envoyer l'argent dans les mêmes tuyaux. Les corporations et les intérêts privés forment un réseau de contraintes politiques plus difficile à reconfigurer que les conduites d'une infrastructure gazière! » Il était bien placé pour le dire, comme tu vas le comprendre.

Paulson est un personnage étonnant. On ne saurait trop lui donner un âge tant il est svelte et vif. Un peu comme l'oncle Zhu, il semble travailler comme il respire... sans arrêt. Il a probablement dépassé les 70 ans car il a commencé sa carrière il y a plus de quarante ans, en travaillant pour des entreprises américaines qui voulaient faire des affaires en Europe. "A l'époque, elles étaient les seules à suivre vraiment ce qui était en train de se passer ici, et le potentiel que cela représentait pour une grande entreprise", m'a-t-il dit. "Les groupes européens ne s'y intéressaient pas, alors que les IBM, Honeywell, General Electric avaient compris que la Commission européenne avait le pouvoir de transformer les règles du jeu au point de leur offrir un point d'entrée unique sur ce marché comparable par sa taille à celui des Etats-Unis.

Des opportunités pour certaines entreprises

Et elles ont été d'autant plus promptes à l'encourager qu'elles avaient investi massivement, et que, comme il n'y a jamais eu d'autorité centrale pour décider de la taxation de leurs profits, elles étaient en situation de faire jouer la concurrence entre administrations. Elles savaient qu'elles ne seraient jamais tout à fait piégées." C'est en les "aidant" à faire leur place qu'il a fait la sienne... et son premier million. Je ne comprenais toujours pas vraiment en quoi consistait réellement son métier mais je crois avoir touché quelque chose d'essentiel que l'oncle Zhu n'a probablement pas saisi.

Je t'expliquerai pourquoi demain. Je suis attendu à dîner. Je te promets de te revenir très vite. En attendant, cher cousin, porte toi bien.

Yen

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