Un Chinois à Bruxelles (5/6) : Où Yen apprend qu'on peut divorcer sans quitter la communauté

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Pour l'instant, la balle est dans le camp du gouvernement britannique qui semble avoir été surpris par le choix de son propre peuple.
Pour l'instant, la balle est dans le camp du gouvernement britannique qui semble avoir été surpris par le choix de son propre peuple. (Crédits : CC0 Public Domain.)
[ Série d'été - FICTION ] Yen Zhu est un jeune Chinois que son oncle Hu Zhu, dirigeant d'un fonds d'investissement, envoie au coeur des institutions européennes avec pour mission d'explorer le "centre" de l'Europe. Chaque soir, Yen Zhu écrit à son cher cousin resté en Chine, Xiao, à qui il confie ses impressions. Mais un mystérieux hacker -qui se fait appeler Alis Pink- a intercepté ses mails...

Bruxelles, le 19 juillet 2016

Cher Xiao,

Pour la deuxième fois depuis mon arrivée, j'ai eu hier l'impression d'entrer en contact avec la « vraie » ville. J'avais rendez-vous avec un économiste, un certain Martin Nerov, qui vit entre Bruxelles et Washington. J'avais du temps. J'ai jeté mon Samsung au fond de mon sac et marché au hasard jusqu'à une place pleine de monde. Le décalage entre le décor -une église, de vieux immeubles bourgeois- et la population -visiblement musulmane- ne semblait troubler que moi. Les gens avaient l'air de vivre là depuis longtemps, toujours peut-être. Il était 11 heures. J'ai échoué au « Tekince Kebap » devant une assiette d'agneau grillé. N'eût été le serveur qui m'a jeté un regard étonné, je me suis vu chez nous, dans une de ces échoppes ouïgours où nous nous retrouvions près du marché. Cette vie grouillante, les étals de fruits et légumes qui débordaient, l'omniprésence des enfants, m'ont fait oublier quelques instants les raisons de ma présence. Seuls les douze coups sonnés à l'église ont réussi à me sortir de ce songe.

Nerov fait partie de cette majorité d'experts qui pensent que le vote des Britanniques ne déclenchera pas de déflagration. Tu as suivi cette affaire ? Le 23 juin, ils ont opté à 52% pour une « sortie » de l'union. Le Royaume-Uni étant la deuxième plus grande province, par la taille de son économie, des vingt-huit que compte leur union et la troisième par sa population, tu imagines bien que ce n'est pas une mince affaire. D'autant plus que, partout sur le continent, de nouveaux partis fleurissent qui tantôt demandent eux aussi un référendum, tantôt se contentent de critiquer sévèrement le centre. De là à provoquer une insurrection, il y a un pas qui n'est pas prêt d'être franchi, assure Nerov. "Ces partis siègent au parlement, vous savez. Ils sont maintenant partie prenante du jeu politique. Ce serait une erreur de penser que toute critique de l'union revient à préconiser une sortie. Presque aussi absurde que de dire d'un homme politique américain qui critique Washington qu'il veut faire sécession !" Sauf qu'ici la sécession est possible. Enfin, apparemment.

Brexit ? Défaire, c'est encore faire...

Selon lui, la réaction immédiate des peuples, une fois passé le choc du 23 juin, était plutôt favorable à l'Union dans les deux autres grandes provinces : la France et l'Allemagne. Je dois dire qu'ici, je n'ai perçu aucun signe de panique. « Pas d'exitose en vue », m'avait également assuré un journaliste que Paulson m'a présenté cette semaine. Il voulait parler d'un effet de contagion qui frapperait les élites politiques des autres peuples et les amèneraient à suivre le même chemin. C'est qu'en fait ce « chemin » est tout sauf tracé d'avance. La traduction de cette consultation populaire dans les faits s'annonce si compliquée, si laborieuse, si risquée, qu'elle pourrait bien décourager les autres. C'est au moins ce que je ne cesse d'entendre ici.

Pour l'instant, la balle est dans le camp du gouvernement britannique qui semble avoir été surpris par le choix de son propre peuple. Des années durant, il l'avait bercé au son de : "L'Union nous détourne de ce que nous sommes, nous valons mieux que cela." Une crise de leadership qui a tourné au débat identitaire, une technique classique pour rejeter la responsabilité de ses propres turpitudes sur d'autres. Pendant ce temps, les fonctionnaires et les lobbyistes britanniques s'activaient et jouaient les premiers de la classe à Bruxelles. Mais cela, personne n'en parlait. Et personne n'a rappelé non plus qu'une très longue négociation attendait les Britanniques s'ils voulaient vraiment sortir des frontières de l'Union tout en conservant des relations avec le Continent. Défaire, c'est encore faire, comme dit l'oncle Zhu. On ne revient jamais en arrière.

Un droit garanti mais si difficile à exercer

Les dirigeants britanniques assurent que leur appartenance à cette union fait ployer leur pays sous le poids d'une immigration massive et leurs banquiers sous celui d'une réglementation tatillonne. « C'est absurde. Leurs hôpitaux fonctionnent grâce à des infirmières venues de Pologne et il y a 300.000 Français travaillant à Londres, dont un grand nombre, grassement payés, à la City. Franchement, de quoi veulent-ils sortir ? D'eux-mêmes ? Je leur souhaite bon courage », s'était énervé Tresengue, l'autre soir. Il est d'autant mieux placé pour le dire qu'il va se retrouver en première ligne pour trouver un nouvel « arrangement ».

Pour l'instant, les autorités britanniques tergiversent sur la manière de mener les négociations, dont on ne sait pas encore quand elles seront lancées, probablement à la fin de cette année ou au début de la prochaine. C'est qu'ils n'auront alors plus que deux ans pour trouver un arrangement. Or, le parlement provincial veut avoir son mot à dire et ne semble pas partager le ressentiment du peuple à l'égard de Bruxelles. Quant à leur poumon économique, la place financière de Londres, Paulson m'a assuré qu'elle espérait une solution la plus proche possible du statu quo. On entend même que leur gouvernement pourrait décider en définitive de ne pas aller au bout des négociations... et de rester « dedans », ce qui apparemment n'est ni illégal ni impossible. Si tel était le cas, le but recherché par les rédacteurs du fameux « article 50 » (garantir le droit à la sécession, tout en dissuadant les nations de l'exercer) serait peut être atteint. Mais à quel prix !

La date de mon départ approche. Je comptais profiter de la journée de demain pour sauter dans un train jusqu'à la mer. Bruxelles est près de la côte, à moins de 2 heures des grands ports de commerce. Mais Paulson veut me revoir. Je me demande bien pourquoi. A très vite, mon cher,

Yen

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