N'y a-t-il pas un paradoxe à encourager le basculement vers la voiture électrique alors que l'infrastructure, en bornes électriques notamment, est loin d'être opérationnelle ?
Laurent Chapelon : Il est vrai que le transport nécessite un système performant en accessibilité et pouvant être diffusé à grande échelle. Depuis le début du XXe siècle, on a priorisé l'automobile thermique, avec l'installation d'un système de transport diffusé massivement, jusqu'au fin fond des campagnes. Cela s'explique par l'infrastructure routière, qui offre une large accessibilité aux habitants. Cela implique une consommation de carburants exclusivement d'origine fossile. Et cela se traduit par un système de services en lien avec l'automobile, du concessionnaire au garagiste. Sous tous les angles, la dépendance au système auto thermique est grande. Même si depuis trente ans, on a pris conscience des conséquences du gaz à effet de serre sur notre environnement et donc notre avenir, la technologie ne sert pas encore ce besoin de transition écologique. Nous n'avons pas de système accessible, écologiquement propre, à faible coût, et pouvant être diffusé à grande échelle. Vous mentionnez les bornes électriques, mais il y a aussi les systèmes permettant de recharger les véhicules à domicile, ou d'autres. Ici se posent de nouvelles questions, comme la capacité de la France à produire assez d'électricité si toute la population se mettait à les utiliser d'un coup. D'autres innovations sont possibles autour du solaire ou de l'hydrogène, mais elles ne sont pas prêtes. Nous sommes dans cet entre-deux.
Les gilets jaunes doutent que la hausse des taxes alimente réellement la transition écologique. L'État manque-t-il de pédagogie sur ces questions ?
L. C. : On voit souvent des campagnes pour la sécurité routière destinée à réduire le nombre de morts. Mais on communique peu sur le coût réel de l'automobile, les conséquences environnementales, etc. Il est vrai qu'il est délicat de communiquer sur les conséquences négatives d'un système de transport alors que l'automobile est un pan majeur de l'économie française. C'est là la clef : nous avons des enjeux économiques, d'un côté, et les nouveaux enjeux écologiques qui ne coïncident pas, de l'autre côté. De leur confrontation naît une difficulté d'intervenir. Surtout que, depuis un mouvement comme celui des routiers en 1995, on pensait que seules les corporations pouvaient faire bouger les choses sur de tels sujets. On s'aperçoit, avec les gilets jaunes, que les citoyens ne sont plus aussi malléables et qu'ils trouvent des leviers d'action eux aussi. Il y a un vrai effet de surprise.