La « Grande Aquitaine » face au défi de préserver la proximité

Jean-Philippe Déjean, à Bordeaux

Jean-Philippe Déjean, à Bordeaux
La fusion Aquitaine, Limousin, Poitou-Charentes va accoucher de la plus grande région de France, qui, avec une superficie de 84 060 km2, sera plus étendue que l'Autriche (83.878 km2), pays avec lequel on la compare souvent.
En attendant qu'elle ait un nom, cette future région a été administrativement siglée ALPC. Plus sobre et de meilleur goût que le « Apoil » (Aquitaine, Poitou-Charentes, Limousin) qui a circulé un temps sur les réseaux sociaux. La vitesse à laquelle va s'appliquer la réforme territoriale et l'ampleur de la fusion mettent sous tension le Ceser (Conseil économique et social régional) d'Aquitaine.
Luc Pabœuf, président de l'assemblée consultative, dénonce ainsi une mécanique qui pourrait réduire en charpie la représentation des socioprofessionnels auprès des exécutifs régionaux.
Un pessimisme qui n'est pas celui des présidents des trois régions qui, conscients de l'énormité des enjeux, ont lancé une sorte de procédure d'urgence matérialisée en juin par l'adoption d'une plateforme d'action commune. Rapprochement des outils des services d'appui, comme l'informatique, harmonisation des procédures... les sujets à préparer sont nombreux.
Avec un produit intérieur brut de 158,3 milliards d'euros, ALPC va s'imposer comme la troisième région la plus riche du pays, derrière l'Île-de-France et Auvergne Rhône-Alpes, malgré certains territoires appauvris.
Délimitée du nord au sud par Les Pays de la Loire, Centre, Auvergne Rhône-Alpes, Languedoc-Roussillon Midi-Pyrénées, et à l'ouest par l'océan Atlantique, la future région va faire le grand écart entre la Garonne au sud et le Marais poitevin au nord, les Pyrénées et le Massif central. L'ALPC, que certains élus se plaisent à qualifier de Grande Aquitaine, sera une superpuissance agricole, en tant que premier producteur national de maïs, melons, huîtres, moules, palmipèdes à foie gras (canards et oies), caprins, vin blanc (pour le cognac) et vin rouge de qualité.
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Mais avec des distances dépassant 500 km entre ses points les plus éloignés, elle n'aura pas la partie facile.
Cette grande taille ne risque pas simplement de poser des problèmes de mobilité aux habitants, mais aussi de compliquer la projection des pôles de compétitivité dans ce nouvel espace.
Les élus veulent croire que les pôles de compétitivité comme Aerospace Valley (aérospatial et défense) ou Agri Sud-Ouest Innovation (agriculture, agroalimentaire) ne seront pas affectés par une réforme qui va pourtant éloigner les deux régions dont ils dépendent : Aquitaine et Midi-Pyrénées. En début d'année, Agnès Paillard, présidente (aquitaine) d'Aerospace Valley, interrogée à ce sujet, ne cachait pas qu'il y aurait sûrement des difficultés, en évoquant le pôle aéronautique Aéroteam en Poitou-Charentes.
L'autre inconnue concerne la trajectoire que suivront les super-métropoles créées par la loi de Modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles (Maptam).
Dans la future région ALPC, Bordeaux est la seule métropole de ce type.
S'il oublie le rôle de bouclier des territoires ruraux face à Bordeaux revendiqué pendant des décennies par le Conseil général de la Gironde, c'est qu'il n'a pas encore pris la mesure de la crainte qu'inspire aux Girondins des campagnes l'hégémonisme de Bordeaux.
Au point qu'il a fallu que le gouvernement exerce une forte pression financière au printemps dernier, puis fasse promulguer le décret du 8 juillet, qui élimine du jeu les CCI de moins de 10 .000 ressortissants, pour contraindre les patrons de Libourne, après des années de guerre larvée, à fusionner leur chambre de commerce et d'industrie avec celle de Bordeaux, située à une trentaine de kilomètres... Acte solennel voté en assemblée générale le 8 octobre dernier.
Si ce nouveau risque de centralisation est plus réel que jamais, le thème de la menace bordelaise reste aussi un plat traditionnel très prisé en Aquitaine.
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Une grande région économiquement plus puissante, avec des capitales thématiques, c'est un rêve fédérateur en Aquitaine, Limousin et Poitou-Charentes.
La course à la taille critique des régions est justifiée par de nombreux élus, qui prennent pour exemple les länder allemands, États constituant la République fédérale d'Allemagne. Une sensibilité politique partagée par Alain Rousset, président
de la Région Aquitaine, de l'Association des Régions de France (ARF), et tête de liste PS aux Régionales. Le fédéralisme serait-il devenu à la mode dans l'Hexagone ?
Si les élus de Charente et Charente-Maritime ont fait des pieds et des mains, en Poitou-Charentes, pour rejoindre l'Aquitaine, les Deux-Sèvres et la Vienne ont suivi le mouvement. Car pour lancer cette nouvelle machine territoriale, il va falloir couper des têtes, priver Limoges et Poitiers de leur statut de capitale régionale.
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Cette conservation de compétences administratives suffisamment fortes s'est soldée par de sérieux accrochages entre les élus limougeauds et l'État, lors de l'installation de la future Draaf (Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt).
Finalement le calme est revenu.
La question qui obsède Alain Rousset, celle des moyens financiers dont disposeront les nouveaux exécutifs régionaux, reste posée.
Jean-Philippe Déjean, à Bordeaux