Obeo a emmené la CNAV sur la planète Saturne

Frédéric Thual, à Nantes

Frédéric Thual, à Nantes
« C'est assez rare que l'Etat, par ailleurs engagé dans la French Tech, s'implique dans une logique d'Open Innovation aux côtés d'une petite boîte... », relève Etienne Juliot, co-fondateur de la société nantaise Obeo, spécialisée dans la modélisation de systèmes complexes, à l'origine de la co-production de la solution Saturne choisie par la Cnav (Caisse nationale d'assurance vieillesse) pour piloter la mise en œuvre de la déclaration sociale nominative (DSN), devenue obligatoire pour les entreprises au 1er janvier dernier. C'était l'une des mesures phares du programme de simplification de l'économie présenté par le gouvernement Hollande en 2013. Désormais, les entreprises n'adressent plus les déclarations sociales à une dizaine d'organismes (CPAM, Urssaf, Agirc-Arrco, organismes complémentaires, Pôle emploi, centre des impôts, caisses régimes spéciaux, etc.), mais à la Cnav qui, pour le compte du Groupement d'intérêt public Modernisation des déclarations sociales (GIP-MDS), se charge de digérer plus de 1 million d'opérations par mois. Un chantier énorme concernant plus de 1,5 million d'entreprises et plus de 20 millions de salariés.
« Souvent, faute d'avoir une vue d'ensemble, les patrons ne savent pas comment les réorganiser. C'est tout le problème des projets d'envergure. Lorsque l'on met autour de la table les différents métiers qui composent l'entreprise, personne n'a le même vocabulaire et ne se comprend. Alors, on produit des centaines de page Word, des Powerpoint, des tableaux qui deviennent de véritables usines à gaz. Notre métier, c'est donc de mettre en œuvre des outils de modélisation qui permettent, à partir des technologies de l'Open Source, de schématiser des organisations et des procédures complexes », résume Etienne Juliot, dont l'entreprise Obeo, fondée en 2005, est devenue, en 2008, l'un des dix membres stratégiques de la fondation Eclipse, pilier du développement de l'Open Source, fondée en 2003 (Apache, autre grande fondation du logiciel libre, existe depuis 1999), où se croisent Google, Oracle, SAP et IBM...
« Obeo est présente au sein de nombreux projets de la fondation. Nous sommes le cinquième contributeur au niveau mondial. La société compte une vingtaine de « committers » [contributeur bénévole agréé, Ndlr] ayant le droit de modifier le code de la plate-forme et nous sommes leader sur des projets comme Sirius, Acceleo, EMF Compare... », explique le dirigeant d'Obeo.
Une partie des process de fabrication de l'Airbus A380 a recours aux savoir-faire développés par ce pionnier de la modélisation attaché à l'Open Source, qui préfère miser sur l'innovation en continu plutôt que sur les levées de fonds pour assurer son développement.
« Nous recrutons en moyenne cinq personnes par an et avons enregistré une croissance de 20% l'an dernier pour un chiffre d'affaires de 3,6 millions d'euros l'an dernier », précise l'actuel vice-président de cette PME de cinquante personnes, répartis sur trois sites à Nantes, Paris-Saclay et Toulouse. Laquelle PME, faut-il ajouter, fût aussi l'une des toutes premières startups de l'écosystème numérique nantais.
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« Outre ses compétences intrinsèques, son implication dans le logiciel libre et la souplesse d'une petite structure nous intéressaient », reconnaît Eric Le Bihan, directeur des Normes & Méthodes à la DSI de la Cnav.
Face aux gros intégrateurs habituels présent sur ce type d'appels d'offres, d'emblée, Obeo fait le choix d'investir dans le collaboratif et une équipe réduite de cinq personnes, mais très expérimentée, à qui on va laisser le choix d'être très créative.
Obeo a pris le temps de s'initier aux subtilités et arcanes des métiers de l'administration publique. La Cnav a , elle, envoyé ses équipes en formation dans la région nantaise, où le spécialiste de la modélisation emploie cinquante personnes. Les échanges vont durer deux à trois ans.
L'aubaine, car toutes les semaines, de nouvelles lois, publiées au Journal Officiel, imposent aux experts de la Cnav de modifier les règles, de contrôler l'impact de telle ou telle mesure.
(Romain Guider, ingénieur R&D et chef du projet Saturne chez Obeo)
Désormais, la solution génère du code informatique à partir d'un langage presque commun. Cette approche industrielle permet de gérer les flux, les contrôles, de produire automatiquement des documentations techniques au fur et à mesures des évolutions, des rapports d'anomalies, de maintenance, etc., d'orchestrer la simplification voulue par le gouvernement précédent.
Entré dans sa troisième version en début d'année, le système Saturne absorbe aujourd'hui 1,5 million de déclarations par mois.
« Il donne entière satisfaction et 98% des déclarations transmises par les entreprises sont contrôlées avec Saturne », se félicite Eric Le Bihan, dont le produit finalisé avec la Cnav lui appartient aujourd'hui totalement.
L'investissement n'aurait pas dépassé le million d'euros «...quand, habituellement, ce type de dossier peut se chiffrer en dizaine de millions d'euros», estime un expert du secteur. La Cnav préférant, quant à elle, rester floue sur ce sujet.
Cette brique a d'ailleurs été rendue générique par la Cnav, propriétaire de la technologie, de manière à pouvoir être utilisée par d'autres organismes et générer de nouveaux composants. Une autre forme d'économie.
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«C'est un produit sur lequel nous sommes ouverts à partager l'usage avec quelqu'un de la sphère sociale ou publique de manière à pourvoir créer une communauté d'utilisateurs. C'est la base de l'Open Source. Cela permettrait, aussi d'enrichir la solution avec des fonctionnalités supplémentaires », ajoute Eric Le Bihan.
Prochaine étape pour Saturne, le répertoire de gestion de carrières unique (RGCU). Une affaire à... 700 millions de reports de données par an !
Par Frédéric Thual,
correspondant des Pays de la Loire pour La Tribune
Frédéric Thual, à Nantes