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"Il faut réfléchir aux conséquences sociales de la ville intelligente"

Photo de Jean-Yves Paillé

Propos recueillis par Dominique Pialot

Publié le 10 novembre 2014 à 06:52 - Mis à jour le 10 novembre 2014 à 06:55

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Le #ForumSmartCity, organisé par La Tribune le 20 novembre prochain, est l'occasion de revenir sur les problématiques et les perspectives de la ville de demain. Pour le sociologue Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, l’urbanisation accélérée du monde risque de se traduire par un déséquilibre accru entre quartiers hyperconnectés et zones en déshérence.

LA TRIBUNE - Pourquoi avoir intitulé votre dernier ouvrage « La Ville des flux » ?

OLIVIER MONGIN - De Shanghai à Paris en passant par São Paolo, on observe aujourd'hui trois tendances lourdes et universelles qui traversent les villes du monde entier. D'abord, contrairement à ce qui se passait, par exemple dans le cas de la ville portuaire de Venise au Moyen Âge, les flux matériels et immatériels ont pris le pas sur les lieux. Par ailleurs, nous ne sommes pas dans la discontinuité avec la société industrielle car les flux immatériels contemporains exigent des supports matériels. Enfin, après les découvertes de la Renaissance et la révolution industrielle, notre époque, marquée par la prééminence de la télématique, constitue ce que j'appelle avec d'autres la « troisième mondialisation », imprégnée avant tout par la mobilité des flux.

Dans ce contexte, la ville - quelle qu'en soit la dimension - doit-elle s'abandonner à une orgie de mobilité en captant et en absorbant tous les flux possibles ? Les hubs, les aéroports, les ports, les gares (ce qu'on appelle des hyperlieux, des connexions) sont conçus pour gérer parfaitement cette situation d'articulation des réseaux et ­d'accès aux mobilités. Mais nous ne vivons pas dans des connexions ! Il nous faut donc reconfigurer intelligemment des territoires pour répondre à ce déséquilibre croissant entre les flux et les lieux qui découle d'une accumulation sans fin, effectuée sur un mode capitalistique et dynamisée par la révolution numérique. Alors que la ville européenne s'efforçait d'associer les rythmes et les modes de présence urbaine, chaque citoyen devient aujourd'hui un petit terminal muni d'un portable où se croisent des données. De fait, les nouvelles technologies de la commu­nication favorisent la privatisation des territoires ; c'est une deuxième tendance lourde de la mondialisation urbaine. Tout est fait pour favoriser la désintermédiation et, donc, la surprivatisation. C'est pourquoi la ville intelligente peut aussi être l'occasion de repenser l'articulation entre public et privé, les conditions de l'accès aux espaces publics, etc.

LT - Vous dites que la mondialisation urbaine n'est rien d'autre que l'urbanisation galopante, mais aussi que nous sommes dans l'après ville. Qu'entendez-­vous par là ?

OM - En un sens, c'est une manière d'éclairer ce que j'entends par « La Ville des flux ». En effet, la ville européenne a été classiquement marquée par des limites. Si elle a évidemment été de tout temps touchée par des flux, elle est toujours parvenue à les contrôler. Mais avec la révolution numérique, nous sommes de facto dans un monde de flux, dans lequel les échanges immatériels et matériels (les flux de tous ordres) deviennent prévalents. Une conclusion hâtive pourrait nous conduire à affirmer que nous sommes dans un monde de cité virtuelle. Mais en tout état de cause, il est certain que nous sommes dans l'après ville classique, haussmannienne, européenne. Une nouvelle intelligence cognitive, actionnée par les outils des nouvelles technologies de la communication, est mise à disposition de l'urbain. C'est un fait. Et la ville intelligente est indissociable de ces outils. Mais l'intelligence urbaine ne doit pas puiser dans cette énergie supplémentaire que donnent les nouvelles technologies comme s'il ne s'agissait que d'une affaire de techniques (meilleures communications, meilleures informations) ; la question est d'abord de mieux habiter le territoire urbain. S'il est légitime d'améliorer l'information, la communication et la circulation, qui sont les piliers de la ville intelligente, cela doit s'accompagner aussi d'une amélioration des modes d'accès, car ce qui se joue dans l'univers immatériel et dans l'espace matériel, c'est la nécessité d'accéder aux connexions, comme l'a écrit Rifkin dans « L'Âge de ­l'accès ». Ceux qui n'ont pas accès sont rapidement hors jeu.

LT - La ville intelligente est-elle nécessairement solidaire ?

OM - Au-delà du slogan « ville intelligente » élaboré par les acteurs d'un marché qui est déjà une réalité et chéri par de nombreux maires, il serait bon de réfléchir aux conditions sociales d'une telle ville. Que veut-on en faire ? C'est une question politique incontournable. Au centre de la ville intelligente se rejoue donc la question primordiale de la connexion et des accès. Or, aussi utiles soient-ils, ces outils de communication ne rendent pas systématiquement les villes plus égalitaires ni solidaires. On s'installe dans la machinerie et la technicité, mais cela permet‑il de créer plus d'agrégation, de favoriser plus de mixité, ou cela contribue-t-il à renforcer les inégalités qui sont la troisième tendance de la mondialisation urbaine que je décris dans « La Ville des flux » ? La ville connectée, aussi bien sur le plan matériel qu'immatériel, est-elle synonyme de plus de justice sociale ?

Si l'accès immatériel s'élargit sans doute, il ne résout pas systématiquement le problème de l'accès matériel (par exemple, pouvoir sortir de sa favela pour accéder au centre-ville, puis aux modes de circulation publics). Une ville intelligente effective devrait donc favoriser les connexions et créer les conditions maximales d'une bonne articulation entre les pratiques matérielles et immatérielles dans le but de réduire les inégalités sociales et urbaines. Pour le moment, les nouvelles technologies vont plutôt dans le sens de la ségrégation et d'un monde à plusieurs vitesses. Dans les villes d'aujourd'hui, cette tendance est plus forte que celles qui favorisent la mixité. Ce sont des villes à trois vitesses pour reprendre la formule du sociologue Jacques Donzelot (celle des mondialisés, celle des relégués, celle des périphériques). Certains vivent dans l'hyper­mobilité en voyageant sans cesse autour du monde mais sans habiter nulle part ; d'autres sont dans une hypermobilité contrainte, c'est typiquement le cas des périurbains ; d'autres enfin sont dans l'immobilité, tels que les gamins des cités ou des favelas qui n'en sortent jamais. Ces vitesses et ces rythmes différents correspondent à des couloirs de circulation qui ne se rencontrent pas nécessairement. Comme dans les aéroports où il y a en apparence de plus en plus de fluidité mais où les différentes files et classes se distinguent de plus en plus nettement. De manière large, une ville réellement intelligente devrait au contraire être capable de rendre possible des process de décélération et d'agrégation dans ce monde d'hypermobilité. Le savoir, la mémoire, la solidarité, ce sont des choses qui nécessitent un peu de temps.

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LT - La ville intelligente doit-elle se concevoir à l'échelle de la métropole ou peut-elle se limiter à une partie de la ville seulement ?

OM - C'est toute la question. Dans le deuxième cas de figure, au travers des écoquartiers par exemple, la ville intelligente devient une enclave et la juxtaposition de quartiers exemplaires, regardés depuis l'extérieur, contribue au fractionnement. L'image de la ville, qui libère désormais un imaginaire très mondialisé (celui de Dubaï), peut se réduire alors à ces morceaux, ce qui favorise sa position dans les classements internationaux en termes d'attractivité...

« Globale, verte et connectée », Singapour (une île, lieu de prédilection pour les écoquartiers) est l'exemple ultime de la ville intelligente. Mais quid de la démocratie ? Des pratiques habitantes ? La ville intelligente se caractérise par plus de lisibilité, elle est plus transparente et contrôlable. Mais l'espace urbain ne peut pas être entièrement contrôlable, le mode d'habitation d'un territoire commun ne se limite pas à l'intelligence et au rationnel. Le citadin doit aussi pouvoir se perdre, errer dans des zones grises. Veut-on un monde de la transparence ou veut-on protéger et réinventer des milieux urbains, des territoires communs, qui se situent à distance des non-lieux (ceux des pirates de la toile et des pirates marins) et des hyperlieux hyperconnectés ? La ville intelligente se pense comme un univers liquide, mais il y perdure des pratiques opaques qui font qu'elle n'est ni fluide, ni transparente.

LT - Vous avez exploré de nombreuses villes, existe-t-il un modèle de ville intelligente ?

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OM - Cela ne peut pas exister. Le paysage est un élément primordial. Le site précède le programme, dit-on désormais. Dès lors, qu'est-ce qu'une ville intelligente qui ne s'inscrit pas dans un site ? Une cité virtuelle inhabitable. D'ailleurs, on ne s'intéresse en général qu'à la partie visible de la ville, alors qu'elle est aussi très souvent souterraine. Nous ne sommes pas toujours dans les hauteurs des skyscrapers de Pudong, mais tout autant dans les bas-fonds. C'est assez évident si l'on considère le projet actuel de rénovation du forum des Halles. Tout le monde ne retient que la canopée, la couverture jaune qui ouvre la perspective alors qu'il y a en dessous quatre étages ­souterrains.

_____

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Propos recueillis par Dominique Pialot

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