Vers des nouvelles gouvernances urbaines  : comprendre le métabolisme urbain, pour anticiper les mutations

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Le phénomène d'urbanisation, expression agrégative des hommes, marqueur de son existence, vient cadencer l'ensemble de ses activités : le bâti se verticalise (ici, le « Bosco Verticale », à Milan), l'économie devient tertiaire, le centre-ville se gentrifie, des infrastructures relient ce qui était autrefois des villes séparées, une nouvelle redistribution se produit dans ces espaces urbains consolidés.
Le phénomène d'urbanisation, expression agrégative des hommes, marqueur de son existence, vient cadencer l'ensemble de ses activités : le bâti se verticalise (ici, le « Bosco Verticale », à Milan), l'économie devient tertiaire, le centre-ville se gentrifie, des infrastructures relient ce qui était autrefois des villes séparées, une nouvelle redistribution se produit dans ces espaces urbains consolidés. (Crédits : Reuters)
A l'heure des réflexions sur les gouvernances métropolitaines, il est impératif de créer des nouvelles formes pertinentes de gestion sociale, politique, économique, écologique de ces entités territoriales qui sont à construire et qui seront ainsi complexes et composites, même parfois contradictoires.

Nous vivons depuis la fin de la dernière glaciation, il y a 10.000 ans, dans un période géologique appelée l'Holocène. Sa caractéristique principale a été un changement climatique important, une période chaude, suivie d'un fort accroissement démographique humain, donnant lieu à une transition agricole, puis la sédentarisation. La maîtrise par l'homme des matériaux, le feu, la pierre, mais aussi l'art, se traduit par affirmer sa présence permanente dans des surfaces restreintes. De la croix sur un mur de la grotte de Gorham à Gibraltar, marquée il y a 39.000 ans et servant à délimiter un espace d'habitation, à aujourd'hui, les processus d'occupation du sol par les humains sont associés à sa propre activité transformatrice.

Le prix Nobel Paul Jacob Kruzen a proposé en 2000 avec le biologiste Eugène Storemer, une autre appellation à notre ère, l'Anthropocène, pour souligner le rôle que l'homme joue dans la transformation de son propre environnement. La conquête par l'homme de son espace sédentarisé a donné lieu à des nombreuses expressions socio - territoriales, toutes liées à des conquêtes, confrontations, guerres, dans l'objectif de se procurer plus des ressources, plus des moyens, pour conforter sa puissance.

L'humanité a mis ainsi 40.000 ans pour devenir 3 milliards d'individus occupant les 5 continents, vivant sous tous les climats et latitudes, sur des surfaces délimitées. Mais cette même humanité, au XXe siècle, a mis uniquement 50 ans pour multiplier par deux sa présence, devenant, essentiellement un homme urbain. Ainsi, les villes, millénaires pour beaucoup d'entre elles, ont survécu aux royaumes, aux empires, aux nations, aux états et aussi aux guerres, aux crises et à toute sorte d'événements. La ville, de manière intrinsèque, est sans aucun doute plus durable que tout autre structure socio-territoriale. Elle est un repère solide et constitue le socle majeur de l'expression des habitants face aux défis d'hier, d'aujourd'hui et de demain.

Crises des gouvernances étatiques et mégalopolisation planétaire

La révolution industrielle au XIXe siècle, la consolidation des États-nations à la première moitié du XXe, l'émergence de la révolution numérique au XXIe siècle, et les crises des gouvernances étatiques qui se succèdent vont de pair avec le développement de la urbanisation du monde et sa mégalopolisation planétaire. Une nouvelle temporalité a vu le jour dans la vie des hommes et cette émergence est devenue irréversible à l'échelle de la planète. Même dans des grands espaces et à faible densité, nous constatons ce phénomène d'urbanisation, comme expression agrégative des hommes, marqueur de son existence. Il vient cadencer l'ensemble de ses activités : le bâti se verticalise, l'économie devient tertiaire, le centre - ville se gentrifie, des infrastructures relient ce qui était autrefois des villes séparées, une nouvelle redistribution se produit dans ces espaces urbains consolidés. Ce processus urbain se généralise et produit la naissance du phénomène de la ville moderne, dite « conurbaine », « métropolitaine », « mégalopolitaine » ou « hyper régionale » selon l'échelle que nous utilisons pour les étudier. Le changement exponentiel en un si court espace de temps, avec un modèle de production - consommation tournée vers l'homme, a généré 4 grands nouveaux marques de risques accompagnateurs : un environnement menacé, une stratification sociale forte, une ségrégation spatiale dangereuse, une perte d'identité culturelle.

La ville qui gagne, va de pair avec la ville qui perd, dans une dialectique urbaine indissociable. La richesse de la ville s'accompagne de la ville anxiogène socialement ; la ville reluisante avec son patrimoine est aussi la ville en proie à des incivilités majeures; la ville des affaires, va avec la ville où la pauvreté prospère. Ici, là ou ailleurs. New York et le Queens, Shanghai entre le Pudong et ses rues proches, Tokyo et tous ceux qui doivent enchainer trois jobs différents dans la journée. En France, c'est dans les villes - centres que les inégalités de revenus sont les plus fortes, telle que l'Observatoire des Inégalités le signale dans son rapport de 2017.

La grande richesse de quelques quartiers favorisés y côtoie l'extrême pauvreté. L'INSEE déjà en 2015 avait mis cette situation en exergue :

« Globalement, 77 % de la population pauvre réside dans les 230 grandes aires urbaines de métropole, dont 65 % dans les grands pôles urbains et 20 % dans l'aire urbaine de Paris... Dans l'espace urbain, les niveaux de vie médians sont dans l'ensemble un peu plus élevés dans les couronnes que dans les pôles. Dans les grands pôles urbains, ils sont presque toujours plus élevés en banlieue qu'en ville-centre. Font exception une dizaine de grandes aires urbaines, dont Paris et Lyon où beaucoup de ménages très aisés résident dans la ville-centre.»

 Oui, il est faux d'en rester à une vision binaire qui opposerait des territoires centraux riches et des territoires périphériques pauvres.

Concentration économique urbaine et exclusion sociale

L'étude de la Banque mondiale de 2008 « Repenser la géographie économique » sur le phénomène de l'urbanisation, avait introduit une notion majeure, la ville comme « catalyseur de développement et progrès» pour poser un regard positif envers la densification et les inégalités urbaines. La production se concentre dans les grandes villes, les provinces dynamiques et les pays riches. La moitié de la production mondiale provient de 1,5 % des terres de la planète. Le Caire produit plus de la moitié du PIB de l'Égypte, n'utilisant qu'à peine 0,5 % de son territoire. Trois États du Sud et du Centre du Brésil représentent 15 % de la superficie du pays, mais plus de la moitié de la production nationale. Et l'Amérique du Nord, l'Union européenne et le Japon — qui comptent globalement moins d'un milliard d'habitants — ses principaux centres urbain entrent pour les trois quarts de la richesse du monde.

Mais la concentration économique, devenue essentiellement urbaine signe également l'exclusion d'une partie des populations. La ville « catalyseur » est celle qui travaille au quotidien pour offrir des opportunités à tous. C'est la paradoxe de la ville « catalyseur ». Plus la ville, développe son métabolisme socio-économique, plus son attractivité, attire des candidats désireux de prendre part.

Il est impossible de comprendre l'évolution d'une puissance économique comme la Chine, sans comprendre le phénomène d'émergence de ces 3 grandes hyper-pôles urbains catalyseurs, porteur chacun d'un Produit Interne Brut, plus important que celui de beaucoup de pays siégeant à l'ONU : le Pôle Nord avec l'axe Beijing-Harbin, le Pôle du delta de Yangze avec Shanghai, Nimbo, Hangzhou et 150 autres villes et le Pôle du Delta de la Rivière des Perles avec l'axe Macao-Hong Kong. Prenons ce dernier, avec une population globale de 66 millions d'habitants. Elle est aujourd'hui la plus grande région urbaine au monde.

Cette hyper région, s'est urbanisée en quelques années devenant la plus rapide croissance urbaine de l'humanité. Comme les deux autres pôles, c'est en réalité un réseau maillé des villes, ports, zones spéciales économiques. La migration massive des millions des personnes, chinoises, venues s'installer va de pair avec la croissance et le palmarès de cette zone urbaine. La décentralisation administrative de l'hyper région du delta s'est accompagnée d'un développement fondé sur les bourgs et les villages qui ont converti l'héritage industriel des communes populaires vers les besoins du marché national et international devenant la plus puissante et large région polynucléaire. Elle tire sa force économique d'un paradoxal éclatement structurel. En 2015, la région avait un PIB la hissant parmi les nations les plus riches du monde, classée en 39ème place.

La "Randstad", classée paysage d'intérêt national

Nous pouvons penser que ce processus hyper urbain se produit loin de nos zones géographiques.

Prenons à quelques heures de Paris, la Randstad (« conurbation en anneau») qui existe, bien que n'ait été organisée aucune centralisation institutionnelle entre Amsterdam, Rotterdam, La Haye et Utrecht. Elle totalise à elle seule environ 7,5 millions d'habitants, soit environ deux cinquièmes de la population des Pays-Bas. Il s'agit en effet de l'une des plus grandes aires urbaines de l'Europe. Reliant par ce maillage, le plus grand port d'Europe, Rotterdam, le 3ème aéroport d'Europe, Amsterdam - Schipol, avec des villes en réseau et gardant un cœur peu peuplé dans son centre géographique, le Cœur vert (Groene Hart), cette conurbation est la 4ème zone économique urbaine de l'Union Européenne, après Paris, Londres, Milan. Le cœur vert fait partie de la spécifié de cette zone urbaine. En effet, la Randstad est une zone urbaine étroitement liée à la préservation de la nature avec son cœur vert, faisant d'elle un laboratoire vivant en grandeur nature. Elle est classée paysage d'intérêt national et représente un patrimoine majeur environnemental avec la préservation des tourbières, la conciliation d'une agriculture performante et d'une intense fréquentation récréative, aménagement de corridors écologiques et d'une trame bleue-verte dans ce « grand jardin de la ville ».

Encore très près de nous, le cas de la zone urbaine de Milan reste un cas très intéressant d'étude. A l'heure de la complexité de la situation politique italienne et son dépérissement, la vie urbaine de cette capitale du Nord de l'Italie, est un exemple d'un dynamique métabolisme socio - territorial.

Milan, métropole polyfacétique etséduisante

L'exposition universelle de 2015 a été le point d'orgue d'un processus de renouvellement urbain menée sur un espace de dix ans. Il y a eu l'apparition de 42 palmiers, suivie des bananiers, sur le parvis de la fameuse cathédrale de Milan, le Duomo, provoquant le rire des italiens. Sous la bannière « Milan qui ose », le Maire de Milan a continué à porter une action, puisant dans son ADN, pour faire surgir une ville à mentalité de métropole, polyfacétique, séduisante, culturelle, académique, industrieuse, créative, accueillante et capable de s'adapter aux changements. Siège d'importantes sociétés, capitale de la mode, du design, sociétés d'édition, une puissante université, Bocconi, et munie d'importants lieux artistiques comme la Scala, Milan devient un pôle urbain majeur en Europe, exemplaire par rapport à la crise endémique de la gouvernance italienne. Les deux premiers bâtiments-forêts urbains, porteur d'une nouvelle écologie urbaine, le « Bosco Verticale » (photo ci-dessous. © Reuters), ont vu le jour en 2014.

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Quand l'Italie sombre dans la crise identitaire, Milan reste ouverte vers l'Europe. Un système de transports efficace, dans la région où la deuxième autoroute au monde a été construite. Capitale de la Région de Lombardie, avec ses 1,3 millions d'habitants, elle est au centre du 4ème bassin urbain européen avec 7,1 millions d'habitants.

La ville possède l'un des plus importants réseaux de tramways d'Europe occidentale avec 115 km d'infrastructures et 18 lignes. Prix du Forum international des transports, par son système, le diesel sera interdit à partir de 2019. En centre-ville, en 2012, « l'Area C » a renforcé le contrôle de son accès avec l'extension du péage urbain « l'Eco Pass», créé en 1998. Son succès est tel, que la municipalité envisage de l'étendre. Le contrôle est assuré, à chacun des 43 points d'entrée dans la zone « Area C », par un système de vidéosurveillance qui analyse les plaques minéralogiques des voitures entrant dans la ville et les compare avec la base de données des personnes ayant réglé le droit de péage.

Vers une gouvernance à l'image de la complexité du monde d'aujourd'hui

Voilà quelques exemples du pourquoi, à l'heure des réflexions sur les gouvernances métropolitaines, sortir des sentiers battus pour ne pas avoir un regard figé, institutionnel, vertical, cloisonnant. Il est impératif de créer des nouvelles formes pertinentes de gestion sociale, politique, économique, écologique de ces entités territoriales qui sont à construire et qui seront ainsi complexes et composites, même parfois contradictoires.

Pour reprendre la proposition du collègue, Pr Jérôme Monnet, il devient aussi indispensable d'inventer une "mégapolitique", que nous évoquons dans nos travaux respectifs, comme « une politique qui donne une représentation à chaque agglomération dans son ensemble tout en donnant une représentation à chaque type de composante, qu'elle soit géographique (les quartiers et les autres échelons d'organisation de la vie urbaine) ou socio-culturelle (les différents groupes -origines, générations, etc.- qui donnent vie à sa réalité cosmopolite). Cela seul permettra d'imaginer que les mégapoles seront gérées de façon responsable comme des milieux sociaux et physiques où se reproduiront les conditions favorables à la créativité, à l'intégration sociale».

Il s'agit d'imaginer ainsi une vie urbaine avec aussi un gouvernance à l'image de la complexité du monde d'aujourd'hui, maillée, en réseau, car « dans un pays où se pratique la démocratie locale, la qualité de gouvernance d'un territoire dépend moins de l'organisation institutionnelle choisie que de la capacité des responsables politiques, économiques, sociaux ou associatifs à travailler ensemble pour mettre en œuvre une stratégie urbaine commune ».

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