Comprendre la transition écologique en 3 questions

Ancrée dans la conscience collective depuis une dizaine d’années, la transition écologique n’est pourtant pas si simple à cerner. D’autant plus qu’elle concerne toutes les franges de la société : élus, dirigeants, entrepreneurs et citoyens. Le point sur un nouveau modèle de vie durable. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°6 Octobre 2021)

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(Crédits : Istock)

1/ Quel est le rôle de l'État ?

Face à une menace planétaire, l'échelon des nations n'est pas forcément pertinent... Ce qui n'empêche pas les États de donner, sous forme d'incitations et de contraintes, un cadre général, qui doit ensuite se traduire par des mesures concrètes - et efficaces. Ainsi, l'État français a fixé, depuis une vingtaine d'années, des règles de base. Las, les résultats n'ont pas été à la hauteur des ambitions... Il a donc fallu recommencer. Plusieurs lois ont ainsi précédé la loi Climat et Résilience du 20 juillet 2021. La France s'est ainsi dotée, en 2000, d'un programme national de lutte contre le changement climatique. Puis, elle a adopté un nouveau Plan Climat en 2004. Elle a ensuite continué avec, en 2007, le Grenelle de l'environnement, qui s'est traduit par des objectifs plus ambitieux, inclus dans la Loi Grenelle I en 2009, puis étendus, en 2010, par la loi Grenelle II. Il s'agissait de préparer l'économie à émettre moins de gaz à effet de serre, que ce soit dans les bâtiments (avec des mesures incitatives sur la rénovation thermique) ; les transports, grâce à la création d'un système de taxe favorisant les véhicules les moins polluants ; l'énergie, en dynamisant le développement des énergies renouvelables ; l'agriculture, en misant sur le bio et la réduction des pesticides. Avec, une fois de plus, des résultats peu évalués mais toujours décevants... Se sont donc ajoutés un Plan national d'adaptation au changement climatique, en 2011, et un Plan Climat, annoncé en 2017 par Nicolas Hulot, alors ministre de la Transition écologique, dans le but d'accélérer la mise en œuvre de l'Accord de Paris de 2015... S'il a fallu régulièrement renouveler ces efforts, c'est qu'ils étaient simplement « en phase avec la compréhension du phénomène climatique du moment, estime Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique. Et leur seul but était de donner de grandes orientations ». Cette fois-ci, elle en est certaine, la loi qu'elle a portée devrait, enfin, se traduire par des résultats, concrets et d'ampleur, dans la vie quotidienne des Français.

Mais il y a sans doute d'autres explications à ces échecs répétés. « L'écologie a longtemps eu des difficultés à entrer dans le champ politique et parlementaire, avance ainsi Juliette Grange, professeure des universités à Tours et chercheuse au CNRS, qui a publié Pour une philosophie de l'écologie, en 2012. Contrairement à d'autres revendications - salaires ou temps de travail - les doléances écologiques n'avaient pas de conséquences électorales et étaient peu identifiables et peu audibles ». Le sont-elles plus aujourd'hui ? « La transition écologique n'est toujours pas intégrée dans toutes les politiques, au niveau de chaque ministère », répond Anne Bringault, coordinatrice des opérations pour le Réseau Action Climat. D'ailleurs, le Haut Conseil pour le Climat (HCC), qui s'est félicité de l'engagement du gouvernement pris début 2020 d'exiger de chaque ministère une feuille de route climat, considère qu'il se concrétise trop lentement...

Quant aux régions, si 11 des 13 métropoles ont mis à jour un plan de développement durable, selon le dernier pointage du HCC - « une avancée qui doit progressivement converger avec la stratégie et les calendriers nationaux », précise son rapport - elles pâtissent de différents maux, dont le fait que certains efforts, concernant la pollution des rivières, notamment, lesquelles traversent plusieurs régions ou plusieurs pays, ont du mal à se fédérer.

Sans oublier, selon Juliette Grange, « le manque de culture scientifique des élus, sur le climat ou les effets des néonicotinoïdes (une classe d'insecticides neurotoxiques très fréquemment utilisés dans le monde, ndlr), qui fait qu'ils hésitent à se saisir de ces enjeux ». Et bien sûr, dans une France historiquement centralisée, l'articulation entre Paris et les régions reste complexe. Le HCC précise d'ailleurs que « l'État doit garantir le transfert de moyens et accompagner la montée en compétences des collectivités territoriales ».

Reste le niveau local. Les municipalités agissent, d'autant que les dernières élections ont consacré la percée des écologistes, à Lyon, Strasbourg, Bordeaux, Annecy, Besançon, Poitiers, sans oublier Grenoble, qui a pour maire l'écologiste Éric Piolle depuis 2014. Mais ces avancées, louables, sont géographiquement limitées...

2/ Que font les entreprises ?

Puisque c'est l'activité humaine, avec ses usines, ses transports et son empiètement toujours plus grand sur la nature qui est responsable de la situation actuelle, c'est aux humains d'effectuer une transition vers un nouveau modèle de production et de consommation plus frugal et plus respectueux de l'environnement. Autant dire que les entreprises ont un rôle majeur à jouer. D'autant que salariés et consommateurs les pressent d'agir et que leurs responsabilités ne cessent de s'étendre. Petites ou grandes, nombreuses sont celles qui se sont dotées, au fil des années, d'une politique RSE (Responsabilité sociale et environnementale) et plus récemment, d'une « mission », prévue par la loi Pacte de 2019, en ce sens. Enfin, plusieurs entreprises, dont Kering, Saint-Gobain et même le pétrolier Total, ont annoncé leur volonté d'atteindre la neutralité carbone en 2050...

Autant d'initiatives qui se concrétisent sur le terrain. Ainsi, alors que le transport reste un secteur très émetteur de gaz à effet de serre, le groupe ID Logistics, qui compte quelque 21500 salariés, a nommé Gilles Delaval directeur RSE en 2021. « Mais cela fait 20 ans que nous structurons nos efforts », précise-t-il d'emblée. Aussi bien en interne qu'auprès des clients, en France comme à l'international, puisque le groupe opère dans 17 pays, sous forme de gestion des déchets (cartons, emballages, etc.), de réduction de la consommation d'énergie, en matière d'éclairage notamment, ou de fonctionnement des chariots élévateurs, équipés de batteries lithium-ion. Sans oublier bien sûr les véhicules de transport. « Une bonne partie de nos livraisons à domicile est faite avec des véhicules électriques ou hybrides, et un tiers de notre flotte de poids lourds fonctionne au gaz naturel ou au biogaz », précise Gilles Delaval. Nous privilégions également le rail-route autant que possible. De surcroît, nous étudions l'hydrogène. » Certes, il faut que les filières suivent pour que les transporteurs puissent avoir accès aux approvisionnements nécessaires pour faire fonctionner leurs flottes et que les clients acceptent le surcoût, au moins temporaire, qu'engendre le recours aux renouvelables, « mais nous avons les moyens de remplir notre contrat. Nous aspirons, à terme, à pouvoir atteindre la neutralité carbone en 2050 », assure le directeur RSE d'ID Logistics.

Autre secteur émetteur, la construction et le bâtiment. Si, par son business model, fondé sur la mutualisation des matériels, Kiloutou peut déjà se prévaloir d'une action positive en faveur de l'environnement, Olivier Colleau, président exécutif du groupe de 6 000 salariés, n'a pas voulu en rester là... « Dès 2010, aiguillonnés par nos collaborateurs, nous nous sommes posé la question : "Et nous, que faisons-nous ?" », relève-t-il. Kiloutou s'est d'abord fixé une trajectoire, périodiquement actualisée. Ainsi, « en 2020, nous nous sommes donné l'objectif de réduire nos émissions directes de carbone de 40 % à l'horizon 2030, afin d'atteindre la neutralité carbone en 2050 », détaille-t-il. À la faveur des confinements de 2020, la direction a peaufiné son plan d'action en vue de 2030, d'abord en ce qui concerne ses émissions directes, principalement dues à l'usage de véhicules de livraisons. « Les flottes fonctionneront au gaz naturel, moins émissif », indique le président exécutif. En outre, pour le petit matériel, la société expérimente de nouvelles façons de livrer, sous forme de vélo-remorque. Par ailleurs, le groupe réduit la consommation d'énergie et récupère les eaux de pluie pour laver les machines au sein de ses agences. Et celles qui seront construites seront encore plus économes. Mais restait à embarquer les clients. « À 94 %, notre empreinte carbone est indirectement constituée des émissions de nos clients, utilisateurs de nos matériels », précise Olivier Colleau. En mai 2021, Kiloutou a organisé les « Rencontres du matériel durable », dans le but d'inciter les constructeurs à produire de façon plus respectueuse de l'environnement et à accompagner les utilisateurs et l'évolution de leurs modes opératoires pour qu'ils puissent adopter les énergies renouvelables sur les chantiers. « Et nous ferons un bilan de l'état d'avancement à la fin 2021 », prévient le dirigeant. Autant d'initiatives, comme bien d'autres de la part des entreprises, dont les consommateurs ne sont pas forcément conscients, mais qui contribuent à œuvrer pour le bien de la planète...

3/ Quel est le pouvoir des consommateurs ?

Si les citoyens ont le sentiment que les enjeux climatiques les dépassent, ils peuvent cependant agir. Et nombreux sont ceux qui font évoluer leurs habitudes de consommation et de transport : achats de produits bio ou en circuit court, réparation et récupération d'appareils ménagers, rénovation des logements et économies d'énergie, acquisition d'une voiture électrique et voyages en train plutôt qu'en avion sont autant de ces gestes individuels et quotidiens. De même, les étiquetages, qui seront rendus progressivement obligatoires par la loi Climat et Résilience sur les vêtements et les produits alimentaires, apporteront aux consommateurs la certitude qu'ils sont fabriqués de façon responsable et durable. De quoi guider leurs choix. Déjà, certains se détournent des produits contenant de l'huile de palme, qui contribuent à la déforestation en Asie du sud-est ou préfèrent les produits élaborés par des agriculteurs respectueux de l'environnement et correctement rémunérés, tels ceux proposés par « C'est qui le patron ? ».

Mais comment embarquer toute la population, sachant que, selon la philosophe de l'écologie Juliette Grange, la transition est encore, malgré des progrès sur fond de Covid-19, le fait d'acteurs « urbains et privilégiés » ? « Par le passé, les avancées sur les retraites ou l'assurance maladie ont aussi été le fruit de la mobilisation des coopératives ouvrières », fait-elle remarquer. Dans ce cas, les associations, nombreuses, en matière de préservation de l'environnement, doivent-elles jouer un plus grand rôle ? « Absolument, répond Anne Bringault. Elles sont sur le terrain et elles ont eu un apport certain dans la contribution des États lors de l'Accord de Paris sur le climat et pour le programme Fit for 55 de l'Europe. » Le Réseau Action Climat auquel elle appartient a d'ailleurs fait du plaidoyer en faveur de politiques publiques pro-environnement son cheval de bataille. Il reste encore beaucoup à faire, sur la mobilité, l'agriculture, les habitudes de consommation (avec moins de viande, notamment), mais les associations permettent de conscientiser les citoyens et de faire en sorte que ceux qui agissent déjà se sentent moins seuls...

Au-delà de leurs choix de consommation, les citoyens ont un autre pouvoir : leur épargne. En particulier en France, puisqu'avec un taux d'épargne de 14,3 % en 2019, le pays fait partie du peloton de tête en Europe. Les épargnants peuvent certes se diriger vers les quelque 600 produits labellisés (Investissement Socialement Responsable, Greenfin...). Mais ils peuvent aussi agir directement. Là aussi, l'offre est abondante et les plateformes de finance participative se multiplient. À l'image de Lendosphere, lancée en 2014 par Laure Verhaeghe, et agréée par l'Autorité des Marchés Financiers. Les offres de la plateforme consistent, dans le cadre de la transition énergétique, à financer directement les projets locaux : parcs photovoltaïques ou éoliens, unités de méthanisation ou de biomasse. « Depuis 2014, notre base d'investisseurs a financé 280 projets en dette et en capital via Lendosphere, pour un total dépassant 100 millions d'euros », indique Laure Verhaeghe. Mieux, les deux tiers des participants (près de 20 000 personnes) reviennent régulièrement apporter les uns 50 euros, les autres bien davantage, pour que leur épargne « ait du sens ». Outre la motivation écologique, les investisseurs ne perdent pas de vue l'aspect financier. « Le retour sur investissement fait partie de notre modèle, poursuit la dirigeante, et le rendement est de 5 % en moyenne. » Elle insiste en outre sur la transparence et la traçabilité des investissements proposés par Lendosphere. Ce qui, souligne-t-elle, « vient apporter une solution à ceux qui cherchent à réduire l'impact environnemental de leur épargne. En effet, l'argent placé par les Français via les banques est indirectement responsable de l'émission de 11 tonnes en équivalent CO2 par an, selon un rapport Oxfam. Soit davantage que pour notre propre consommation (transport, alimentation, habillement, etc.)... »

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°6 - PLANETE MON AMOUR - Réparons les dégâts ! Octobre  2021 - Découvrez la version papier

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