ENTRETIEN. Plus de deux ans après l’arrivée ChatGPT, les usages de l’IA en entreprise restent peu discutés, voire vécus comme une honte. Yann Ferguson, chercheur à l’Inria et Isabelle Hilali, CEO de Datacraft, se sont penchés sur cet usage caché et ses effets.Cet onglet ChatGPT en permanence ouvert vous procure un léger sentiment de culpabilité au point de le cacher à vos collègues et à votre patron ? Pas de panique, vous n'êtes pas seul. La pratique a même un nom : le « shadow AI ». L'Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (l'Inria) et le club de data scientists Datacraft y consacrent une enquête publiée ce mercredi 4 juin, issue de plusieurs mois d'observation des usages de l'intelligence artificielle (IA) au sein de 14 entreprises.
Pour les auteurs, l'utilisation dissimulée de la technologie n'est pas à bannir totalement mais, dans la durée, elle présente le risque de nuire aux collectifs de travail en enfermant certains salariés dans des monologues intérieurs avec la machine, les éloignant ainsi de leurs collègues. Il est urgent, disent-ils, de créer des espaces de parole pour définir ce qu'est le bon travail à l'ère de l'IA générative. Yann Ferguson, directeur scientifique du LaborIA (laboratoire de l'Inria consacré aux effets de l'IA sur le travail) et Isabelle Hilali, fondatrice et CEO de Datacraft nous livrent en détail leurs conclusions.
LA TRIBUNE - Comment définissez-vous le shadow AI précisément et quelle est l'ampleur de ce phénomène ?
YANN FERGUSON : Selon le baromètre de Talan sur les Français et l'IA, quatre utilisateurs de l'IA sur dix n'ont pas averti leur patron de leurs usages. Et encore, ce chiffre correspond à la définition la plus explicite du shadow AI : « Je le cache à mon manager. » Mais il existe d'autres formes de cette pratique. Par exemple, quand un collaborateur utilise un outil non validé sans le cacher, mais sans détailler ses usages. Ou encore lorsque l'entreprise autorise un outil, mais que les managers ignorent ce que les salariés en font vraiment.
« Parfois, employeurs et salariés sont au courant, mais s'accordent pour ne pas le dire au client, car on ne sait pas encore bien facturer l'usage de l'IA, ni techniquement, ni moralement. Les entreprises craignent que le client fasse baisser le prix, ou s'inquiète de la qualité. »
Propos recueillis par Marine Protais