La « data center nation » face à ses contradictions
Natasha Laporte

Charles Thibout, chercheur associé à l’Iris.
La Tribune
Natasha Laporte

Charles Thibout, chercheur associé à l’Iris.
La Tribune
C'est la carte que la France veut jouer pour devenir une puissance de l'intelligence artificielle (IA). Infrastructures indispensables pour le numérique, les data centers ont fait l'objet, à l'occasion du Sommet pour l'Action sur l'IA à Paris, en février dernier, d'annonces de plus de cents milliards d'euros d'investissements privés pour rivaliser avec le projet américain Stargate, tandis que 35 sites ont été retenus pour les accueillir. En filigrane, l'idée que ces bâtiments gigantesques pourraient donner les clés d'une certaine souveraineté numérique à l'Hexagone et favoriserait l'essor d'une IA plus « verte », grâce au mix électrique décarboné du pays via son parc nucléaire. Mais le « plug, baby plug » - expression utilisée par Emmanuel Macron pour vanter l'électricité bas carbone française, en opposition aux encouragements aux forages pétroliers de Donald Trump - ne suscite pas que de l'enthousiasme.
Le sommet de l'IA « est avant tout un grand exercice de mise en scène de la capacité du président de la République à être un mobilisateur en chef des investissements et des capitaux étrangers qui, grâce à son courage et sa vision, viendraient en masse abonder le tissu économique et technologique français », ironise Charles Thibout, chercheur associé à l'Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) et doctorant en science politique à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. « Toutes ces annonces restent pour l'heure rhétoriques et les investissements, spéculatifs. On peut d'ailleurs s'interroger sur l'identité, la nationalité de ces investisseurs », pointe-t-il.
Sur les 109 milliards d'investissements annoncés, près de la moitié proviendront des Emirats arabes unis. « Il s'agit malgré tout d'une dictature », analyse-t-il, en citant également « l'esclavage des travailleurs immigrés et la pratique de la torture ». Un Etat qui, par ailleurs, est aussi un partenaire du concurrent Stargate... Une autre portion de cette enveloppe est apportée par Brookfield, un fonds américano-canadien. « On peut se poser la question de savoir où est passé l'objectif de la souveraineté numérique », fustige le chercheur.
Autre écueil, la vision d'une France terre d'accueil des data centers grâce à son parc nucléaire ne serait-elle pas quelque peu réductrice quant à leurs effets sur l'environnement ? Clément Marquet, chargé de recherche en sciences, techniques et sociétés (STS) et coresponsable de l'option « Affaires publiques et innovation » aux Mines Paris, décrit les enjeux des futurs centres de données, plus grands que ce que l'on construisait jusqu'ici, dans le paysage français. Ceux de l'artificialisation des sols, de même que de la consommation d'eau utilisée par ces structures énergivores et les GPU pour les refroidir. « En France, nous avons la chance d'avoir une réglementation relativement protectrice permettant d'éviter la mise en place de systèmes très consommateurs ».
Sans oublier les minéraux requis par les serveurs informatiques dont l'extraction massive pose elle aussi le problème de la quantité d'eau nécessaire et, plus largement, celui de la destruction des territoires, analyse le chercheur. « Il faut avoir sur le numérique une vision du cycle de vie complet », dont des déchets, prévient-t-il. Et d'évoquer au passage des « absurdités administratives » liées à ces infrastructures. Exemple, « le décret tertiaire qui s'applique aux data centers comme à tout bâtiment et qui doit diminuer sa consommation énergétique, alors que la grande majorité des installations aujourd'hui sont optimisées et donc ne peuvent pas atteindre les objectifs qu'on leur donne ».
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« Le data center est un actif stratégique parce que c'est mieux de l'avoir sur son sol qu'ailleurs et qu'on en a besoin pour faire le reste, considère pour sa part Quentin Adam, PDG de Clever Cloud. Mais ce n'est pas ce qui nous donnera l'indépendance technologique ». Tout l'enjeu est de se concentrer sur « le logiciel et l'IP des puces qui font tourner l'IA », ajoute-t-il. D'autant que pour les centres de données, l'intelligence artificielle change le paradigme. « Ils vont consommer encore plus mais vont aussi se spécialiser », décrypte celui qui est également président de l'association Open Internet Project. Et leurs modèles économiques évolueront, s'approchant de ceux de la production des semi-conducteurs, un secteur lui-même en évolution, avec l'arrivée de nouvelles entreprises qui inventent des puces spécialisées, telles celles du français Vsora ou de Cerebras, utilisées par Mistral. Bref, c'est « tout le milieu qui est en train de changer ».
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Enfin, une certaine vision et des lignes directrices pour des applications concrètes manquent également à l'appel. « Que cherche-t-on à faire ? Il faut développer l'IA. Mais pourquoi faire, quelle technologie et quel usage ? J'ai l'impression de ne jamais voir de réflexion précise sur le sujet », déplore de son côté Charles Thibout. « On est dans une impasse. La croissance du numérique en termes environnemental ne fait qu'augmenter », conclut Clément Marquet. « Les promesses de l'AI for green sont aussi valables pour l''AI for gray'. L'IA sert aussi bien à faire de l'optimisation sur le côté environnemental qu'à extraire le baril de pétrole ». Autrement dit, l'intelligence artificielle ne fait qu'intensifier les problèmes préexistants.
Natasha Laporte