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La neuro-économie décortique l'irrationalité de l'Homo Economicus

Isabelle Boucq

Publié le 26 octobre 2018 à 05:41 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:22

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Des comportements individuels aux phénomènes sociaux, cette discipline a rapproché économistes, psychologues et neuroscientifiques pour comprendre comment nous prenons des décisions comme celle de resquiller dans le métro ou d'investir dans un plan retraite.

« La neuro-économie est un domaine émergent à la frontière des neurosciences cognitives et de l'économie traditionnelle. Le coeur du sujet est l'étude des décisions humaines et de l'architecture cérébrale qui permet de prendre des décisions, plutôt les décisions de haut niveau qui consistent à pondérer plusieurs choix possibles dans l'achat de biens, dans la décision d'agir maintenant ou plus tard, d'investir, de partager », expliquait Stanislas Dehaene, psychologue cognitiviste et neuroscientifique, en introduction d'un symposium sur le sujet au Collège de France en 2009. À l'époque, la discipline n'avait qu'une dizaine d'années, le mot ayant été employé pour la première fois à l'université George Mason aux États-Unis en 1998. La Society for Neuroeconomics, créée au début des années 2000, définit quant à elle la neuro-économie comme « la confluence de l'économie, de la psychologie et des neurosciences dans l'étude de la prise de décision humaine ». En somme, des disciplines qui s'intéressaient séparément à la prise de décision ont décidé de croiser leur regard avec l'objectif final d'informer les politiques publiques.

Où en est-on vingt ans après la création du terme neuro-économie ? Une chose est sûre, l'intérêt dans ce domaine a fait un bond exponentiel avec plus 8000 études publiées sur le sujet selon la Society for Neuroeconomics, qui a tenu son congrès annuel le week-end dernier à la Wharton School de l'université de Pennsylvannie. À l'université de New York, Paul Glimcher, un des fondateurs de la discipline, dirige l'Institute for the Study of Decision Making, où les chercheurs s'intéressent à la prise de décision « du niveau des neurones au niveau des politiques sociales ». La domination des Américains est incontestée (voir l'encadré ci-dessous). Mais en Europe aussi, des chercheurs se penchent sur ces questions. Par exemple, Kerstin Preuschoff, à l'université de Genève, se focalise sur la prise de décision dans des conditions de risque et sur la neurofinance, qui étudie comment la prise de décision financière est influencée par les émotions, les biais psychologiques, le stress et les différences individuelles telles que la neuroanatomie ou les gènes.

Analyser les comportements de fraude

En France, le sujet fascine aussi les chercheurs comme Hilke Plassmann (voir page 10). À Lyon, Marie-Claire Villeval dirige l'équipe GATE-Lab (Economic Theory and Analysis Group) au Labex Cortex. Économiste, ses travaux en économie comportementale et expérimentale portent notamment sur les comportements de tricherie et de coopération. « Certains collègues utilisent des mesures électrophysiologiques pour comprendre les émotions dans le fonctionnement des agents financiers sur les marchés. Les émotions importent, il faut les prendre en compte. Mais jusque là, les économistes étaient démunis », explique Marie-Claire Villeval.

De son côté, elle privilégie les expériences en laboratoire ou sur le terrain. Comme cette étude qui a montré que la fraude en laboratoire est corrélée avec les comportements de fraude des mêmes personnes dans les transports en commun. Ou cette étude sur l'homophilie : les individus ont tendance à se comporter de la même manière que leurs amis fraudeurs non pas tant à cause du mauvais exemple de ces derniers mais parce qu'ils choisissent des amis fraudeurs comme eux. Dans une nouvelle expérience de terrain, elle a montré que les passagers des transports en commun, fraudeurs et non-fraudeurs, se comportent de manière non-éthique dans la rue beaucoup plus fréquemment après un contrôle dans les transports. « Après avoir étudié ce phénomène sur le plan comportemental, nous allons creuser ce qui se passe dans le cerveau grâce à des protocoles utilisant soit de la TMS (stimulation magnétique transcrânienne), soit la TDCS (stimulation transcrânienne à courant direct) pour isoler les zones du cerveau activées lors du jugement sur le contrôle de l'honnêteté. »

Améliorer la prise de décision

Les études en économie comportementale ont déjà mis en lumière un certain nombre de phénomènes étonnants. Nos interactions sociales conditionnent nos choix au point que nous sommes capables d'accepter de subir un coût économique pour punir quelqu'un qui viole une norme. Créez des groupes artificiels en donnant à des sujets une étiquette bleue ou verte et vous les conduisez à faire preuve de favoritisme ou d'agression sur cette seule base. Nous sommes également capables de nous comporter de manière non éthique tout en conservant une bonne image de nousmêmes. D'ailleurs, la recherche montre que les gens égoïstes ont une mauvaise mémoire, l'hypothèse étant qu'ils pourraient ainsi mieux manipuler leurs souvenirs pour préserver leur image d'eux-mêmes. La discipline n'échappe pas aux phénomènes de mode : la méditation de pleine conscience est un domaine émergent, avec des études sur la qualité de prise de décision chez des sujets formés à la méditation.

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Au final, à quoi toutes ces études serventelles ? « On ne perd pas de vue les aspects monétaires et l'analyse des choix sur des gains espérés et des risques, répond Marie-Claire Villeval. Mais ces nouvelles approches expliquent mieux les comportements et comment améliorer la prise de décision en contournant les biais». À l'échelle individuelle et à l'échelle collective.

Isabelle Boucq

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