Quelle est la définition que vous donnez au transhumanisme ?
Nicolas Bouzou : C'est la mise à disposition des technologies pour augmenter l'humain, c'est-à-dire de lui donner des caractéristiques qui vont au-delà de ses propriétés naturelles. Cela va donc au-delà des aspects curatifs. Jusqu'à présent, nous réparions l'humain, le transhumanisme tente de l'augmenter en lui donnant des capacités corporelles et cognitives supérieures à celles que lui a accordées son patrimoine génétique. Cette définition me paraît être la plus honnête aujourd'hui. Le transhumanisme a mauvaise presse en France car nous gardons en arrière-plan du sur-moi français une éthique naturaliste dans laquelle on considère tout ce qui est susceptible d'être vu comme une manipulation de la nature comme quelque chose de dangereux. Regardez, par exemple, les débats suscités autour des OGM qui ne sont que la manipulation de génomes de plantes pour de bonnes raisons comme celle de les rendre plus résistantes aux sécheresses ou autres aléas climatiques et permettre ainsi de meilleures récoltes. Quand on parle d'OGM, les gens s'inquiètent. D'ailleurs, le mot qui revient le plus quand on demande aux Français ce qui constitue pour eux une bonne alimentation est le mot « naturel ». Pas étonnant donc que lorsqu'il s'agit de raisonner sur des capacités cognitives augmentées du type de celles imaginées par Elon Musk dans Neuralink cela suscite - à tort selon moi - de la peur.
Laurent Alexandre : Le transhumanisme c'est la philosophie politique des gens qui assument le fait que l'homme devienne Homo Deus. Ils considèrent qu'il ne faut pas s'opposer à l'apparition de pouvoirs démiurgiques, mais qu'il faut les réguler, sans déni. Ce que l'on peut observer, que l'on ait peur ou non du progrès, c'est qu'Homo Deus est en fait né au milieu du xxe siècle. Entre 1940 et 1950, les six technologies fondamentales qui permettent Homo Deus sont apparues : la médecine moderne avec la découverte de l'ADN, les codes de la pénicilline, l'informatique avec le premier ordinateur, les bases de l'intelligence artificielle, le premier circuit intégré en 1947 avec Shockley et son transistor. Nous avons là toutes les bases des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, ndlr). C'est également le début des « space tech » avec les premières fusées (la V2), le premier dépassement de la vitesse du son en 1947. Les six technologies démiurgiques émergent donc simultanément. Et au départ, leur potentiel et leur nécessaire régulation ne sautent pas aux yeux. Nous réfléchissons encore à la régulation de l'atome et de l'espace, alors qu'Elon Musk sera bientôt l'un des premiers propriétaires de satellites et fournira l'Internet le moins cher pour la terre entière. Finalement, pour résumer, les transhumanistes prennent acte qu'Homo Deus est là depuis longtemps, mène la réflexion politique spécifique qui sied quand l'homme conquiert des pouvoirs naguère réservés aux Dieux.