« Le progrès améliore concrètement nos vies »

L’un est économiste et essayiste, l’autre est chirurgien et énarque. Les deux sont des grands défenseurs de l’idée de progrès. Ils s’accordent sur la critique de la décroissance et s’interrogent sur le rôle des élites dans la place du courant « anti-progrès ». Avec Nicolas Bouzou et Laurent Alexandre, nous avons parlé transhumanisme, progrès, décroissance et intelligence artificielle. Entretien croisé. (Cet article est issu de T La Revue de La Tribune - N°7 Décembre 2021)
Nicolas Bouzou est économiste, essayiste et directeur du cabinet de conseil Asterès .  Laurent Alexandre est chirurgien, énarque, fondateur de Doctissimo et plusieurs entreprises high-tech, spécialiste des nouvelles technologies.
Nicolas Bouzou est économiste, essayiste et directeur du cabinet de conseil Asterès . Laurent Alexandre est chirurgien, énarque, fondateur de Doctissimo et plusieurs entreprises high-tech, spécialiste des nouvelles technologies. (Crédits : DR)

Quelle est la définition que vous donnez au transhumanisme ?

Nicolas Bouzou : C'est la mise à disposition des technologies pour augmenter l'humain, c'est-à-dire de lui donner des caractéristiques qui vont au-delà de ses propriétés naturelles. Cela va donc au-delà des aspects curatifs. Jusqu'à présent, nous réparions l'humain, le transhumanisme tente de l'augmenter en lui donnant des capacités corporelles et cognitives supérieures à celles que lui a accordées son patrimoine génétique. Cette définition me paraît être la plus honnête aujourd'hui. Le transhumanisme a mauvaise presse en France car nous gardons en arrière-plan du sur-moi français une éthique naturaliste dans laquelle on considère tout ce qui est susceptible d'être vu comme une manipulation de la nature comme quelque chose de dangereux. Regardez, par exemple, les débats suscités autour des OGM qui ne sont que la manipulation de génomes de plantes pour de bonnes raisons comme celle de les rendre plus résistantes aux sécheresses ou autres aléas climatiques et permettre ainsi de meilleures récoltes. Quand on parle d'OGM, les gens s'inquiètent. D'ailleurs, le mot qui revient le plus quand on demande aux Français ce qui constitue pour eux une bonne alimentation est le mot « naturel ». Pas étonnant donc que lorsqu'il s'agit de raisonner sur des capacités cognitives augmentées du type de celles imaginées par Elon Musk dans Neuralink cela suscite - à tort selon moi - de la peur.

Laurent Alexandre : Le transhumanisme c'est la philosophie politique des gens qui assument le fait que l'homme devienne Homo Deus. Ils considèrent qu'il ne faut pas s'opposer à l'apparition de pouvoirs démiurgiques, mais qu'il faut les réguler, sans déni. Ce que l'on peut observer, que l'on ait peur ou non du progrès, c'est qu'Homo Deus est en fait né au milieu du xxe siècle. Entre 1940 et 1950, les six technologies fondamentales qui permettent Homo Deus sont apparues : la médecine moderne avec la découverte de l'ADN, les codes de la pénicilline, l'informatique avec le premier ordinateur, les bases de l'intelligence artificielle, le premier circuit intégré en 1947 avec Shockley et son transistor. Nous avons là toutes les bases des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, ndlr). C'est également le début des « space tech » avec les premières fusées (la V2), le premier dépassement de la vitesse du son en 1947. Les six technologies démiurgiques émergent donc simultanément. Et au départ, leur potentiel et leur nécessaire régulation ne sautent pas aux yeux. Nous réfléchissons encore à la régulation de l'atome et de l'espace, alors qu'Elon Musk sera bientôt l'un des premiers propriétaires de satellites et fournira l'Internet le moins cher pour la terre entière. Finalement, pour résumer, les transhumanistes prennent acte qu'Homo Deus est là depuis longtemps, mène la réflexion politique spécifique qui sied quand l'homme conquiert des pouvoirs naguère réservés aux Dieux.

Quand on dit cela de cette façon, il est possible de comprendre que certains soient effrayés... N'existe-t-il pas une autre façon de le raconter ? Comment ne pas en avoir peur et comment penser cette nouvelle philosophie politique ?

Laurent Alexandre : Les vieilles filles et les curés ont toujours eu peur du progrès et de la technologie. Quand apparaît la première ligne de chemin de fer en France, on explique que les vaches vont être stériles, que les femmes vont perdre leurs bébés et que l'on va mourir dans les tunnels. L'histoire est remplie d'exemples similaires. C'est un invariant de l'histoire. Le fait nouveau est que les élites désormais écoutent les anti-progrès, ce que jadis elles ne faisaient pas. Cela change tout ! Sandrine Rousseau n'aurait pas été écoutée sous Napoléon III et cela n'aurait pas ralenti le développement du chemin de fer. L'idéologie anti-progrès des ayatollahs verts pollue tout !

Vous êtes d'accord avec cette analyse, Nicolas Bouzou ?

Nicolas Bouzou : Je ne suis pas certain que cela soit « très écouté ». Je pense que Laurent exagère un peu. Je veux croire qu'il reste une appétence forte pour le progrès. Mais pour répondre à cette question, il faut finalement déplacer le problème et montrer à nos concitoyens que le progrès peut avoir des conséquences concrètes sur leurs vies. Ce que je veux dire c'est qu'il est clair que le progrès comme abstraction avec un grand P, n'existe plus. Toute l'histoire du xxe siècle l'a démontré. L'idée de Condorcet selon laquelle toutes les formes de progrès s'enchaînent automatiquement n'est plus applicable. Cela dégrade la valeur perçue du progrès. Surtout en Europe d'ailleurs.

Laurent Alexandre : Je suis tout à fait d'accord avec Nicolas. La philosophie du progrès est telle au xviiie siècle que lorsque Lavoisier est envoyé à l'échafaud, il demande quelques heures de délais pour pouvoir terminer une expérience. C'est extraordinaire ! Ce qui change aujourd'hui fondamentalement, c'est que les technologies changent au cours d'une vie, d'où la difficulté à la dompter. De plus, nous avons basculé dans un règne de pouvoirs démiurgiques que l'on ne sait pas décortiquer ni réellement manager. Cependant, je persiste, la peur a toujours existé. Ce qui se modifie est la façon dont les technophobes sont écoutés désormais. En 1850, l'équivalent des savants comme Cédric Villani ne se serait pas opposé à l'émergence de technologies nouvelles. Aujourd'hui, il demande un moratoire sur la 5G. C'est un fait nouveau que les élites soient contre le progrès.

Comment l'expliquez-vous ?

Laurent Alexandre : L'air du temps est au catastrophisme. Avez-vous entendu un seul politique expliquer que la pollution de l'air a été divisée par 1000 depuis 1955 selon les statistiques officielles d'Air Parif ? Non. Tout le monde affirme qu'elle augmente. Juste parce que le catastrophisme doit être alimenté. Le fond de l'air est anti-progrès. Récemment une étude est sortie et elle démontre qu'un tiers des adolescents ne veut pas avoir d'enfants pour sauver la planète. Dans le même ordre d'idée, je suis toujours étonné de voir que l'opinion est persuadée que les catastrophes naturelles tuent de plus en plus de monde. Tout cela est faux. En réalité le nombre de morts par catastrophe naturelle est en chute libre depuis 90 ans. Nous sommes au moment où il faut gérer un progrès technologique qui ne va pas s'arrêter de sitôt. Les Chinois et les Californiens, quoi qu'il en soit, ne s'arrêteront pas. Tout cela dans un contexte où les opinions publiques sont paniquées contre le progrès.

Nicolas Bouzou : La problématique à laquelle nous faisons face est celle de savoir comment on reconnecte les gens aux progrès. D'abord, il convient de montrer comment le progrès améliore concrètement nos vies. À mon sens, les questions de santé sont un bon moyen de le faire. Les nouveaux traitements en oncologie avec l'immunothérapie sont des exemples concrets. La Covid-19 nous aide un peu d'une certaine manière car les vaccins ARN messager sont les plus efficaces et sont une forme d'avatar des NBIC. Quand on ne savait pas séquencer un génome, on ne pouvait pas mettre au point de tels remèdes. Sur un autre sujet, l'accès à la culture aussi a été facilité par nos progrès. Tout le monde râle contre Netflix, mais il faut tout de même bien se rendre compte de la hausse phénoménale du niveau créatif à laquelle nous avons assisté. Il y a donc une grande pédagogie à faire.

La deuxième chose qui me paraît importante est de s'intéresser à la question de la décroissance pour montrer à quel point ce « déprogrès » n'est pas une option. Si l'on veut diminuer les émissions de CO2 par la décroissance, c'est quasiment impossible. La récession de 2020 due à la pandémie devrait se répéter une trentaine de fois de suite pour que nous puissions atteindre la neutralité carbone. Donc cela n'est pas possible. Les partisans de la décroissance se trompent sur un plan philosophique, mais aussi sur la question de l'efficacité. Le seul chemin est de faire des investissements dans les technologies pour devenir plus efficaces dans la réduction de nos émissions.

Laurent Alexandre : Oui ! Il faut cesser d'idéaliser le passé ! Dans le passé l'hygiène n'était pas là. Les gens vivaient mal en réalité. Le niveau de vie était faible et l'environnement était épouvantable. Au xixe siècle, les riches partaient de la ville pour la campagne. La pollution bactériologique et chimique était telle que le parlement britannique ne pouvait pas se réunir pendant l'été, et il y avait régulièrement des épidémies de choléra avec 1000 morts par jour à Paris. C'est bien la technique, la science et les épidémiologistes qui ont permis de sortir de cela. Ces derniers se sont notamment rendu compte que les infections avaient lieu en aval de Londres et pas en amont. Les gens qui prenaient l'eau en amont des latrines ne mourraient pas du choléra quand ceux qui la prenaient en aval, eux, tombaient malades. C'est après ces constatations qu'un tout-à-l'égout a été installé !

Nicolas Bouzou : Ce que dit Laurent m'évoque une réflexion complémentaire. La crise de la COVID-19 a été gérée de façon admirable, justement grâce au progrès. Je suis certain que cela sera étudié et loué par les historiens du futur. La crise a été magnifiquement gérée sur le plan sanitaire : très rapidement les mécanismes de transmission ont été établis, très rapidement on a compris qu'il convenait de porter des masques et utiliser du gel hydroalcoolique, le séquençage du virus a été réalisé en une semaine etc., etc.... Il en va de même pour le confinement. J'ai entendu dire que le confinement était une méthode « moyenâgeuse »... Cela est complètement faux. Quand on se confinait au Moyen Âge, c'était parce que les gens avaient peur et restaient chez eux. Nous, au contraire, nous étions dans une démarche intellectuelle pour rompre le mécanisme de transmission. Je ne parle même pas du succès économique. Nous avons protégé les emplois, les entreprises et globalement notre façon de vivre. Tout cela en assumant moralement d'accepter un coût collectif pour protéger les plus fragiles. Cela est profondément différent. Cela ne donne pas l'impression que la modernité soit en train de dérailler. Au contraire !

Laurent Alexandre : La grandeur de l'État providence est là : préférer les EHPAD au CAC 40 !

Dans la mouvance transhumaniste il y a un enjeu économique et géopolitique, quelle place pour l'intelligence humaine et comment gérer ce nouveau marché avec nos règles actuelles ?

Laurent Alexandre : La réponse est très simple. Qu'aurait été la France si la France de 1900 avait refusé l'automobile, l'avion, la chimie, le téléphone, le cinéma des Frères Lumière et toutes les technologies qui ont fondé la France à partir de 1870 ? Nous serions un pays sous-développé. Aujourd'hui, nous sommes face à un phénomène de même nature. C'est-à-dire face à l'apparition d'une vague technologique extraordinaire sur quelques décennies. Soit l'Europe et la France prennent cette révolution en main, la contrôlent et en tirent les profits maximums d'un point de vue social et géopolitique, soit l'Europe accélérera sa marginalisation et nous n'avons pas fini d'avoir des déceptions comme en Australie.

Nicolas Bouzou : Il est important de ne pas mélanger deux choses : la capacité à utiliser les technologies et la capacité à les produire. En France, nous avons beaucoup progressé dans notre savoir-faire pour utiliser les technologies. En revanche, nous n'en produisons pas. Cela est vraiment le sujet qui m'empêche de dormir. Quand j'ai regardé la dernière Keynote d'Apple, cela est encore revenu. En Europe, nous n'avons pas d'Apple, ni d'Amazon, ni d'Alibaba, ni de SpaceX, ni de Tencent, ni de Tesla ! OVH c'est super, mais c'est un peu court. La valorisation d'OVH pour son entrée en bourse équivaut au dixième du budget de recherche d'Amazon ! C'est dire la différence d'échelle colossale qui existe aujourd'hui entre les géants et ces quelques entreprises que l'Europe et la France ont réussi à créer. La question de la production des technologies doit être au centre de la présidentielle. Il est urgent de comprendre comment une puissance géopolitique est également issue d'une puissance technologique. C'est seulement avec ce dispositif-là que nous pourrons faire vivre nos valeurs morales. Cette prise de conscience de notre besoin de produire nous-mêmes des technologies est d'autant plus urgente que la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine accentue toujours plus leur avance. Dans les plans de relance de Biden, les budgets en plus consacrés à la R&D sont de l'ordre de 250 milliards de dollars.

Ce retard est-il rattrapable ?

Laurent Alexandre : Si l'on passe notre temps à disserter sur la décroissance et la fin du monde, certainement pas ! J'ai entendu récemment des gens sympathiques insister sur la nécessité de faire de Paris une ville autosuffisante sur le plan agricole et que l'on fabrique des immeubles avec de la paille... Je ne suis pas sûr que cela nous permette de rattraper SpaceX ! Je suis étonné de l'énergie que nous dépensons à soutenir des fantasmes de décroissance. La structure politique ne résiste plus aux lobbies.

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Cet article est extrait de "T" La Revue de La Tribune n°7 - DOIT-ON CROIRE AU PROGRES? Décembre 2021 - Découvrez sa version papier disponible en kiosque et sur notre boutique en ligne.

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Commentaires 3
à écrit le 07/02/2022 à 15:13
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« Le progrès améliore concrètement nos vies » c'est vouloir dire que la conséquence en est la cause? Alors, qu'améliorer nos vies est en fait un progrès!

à écrit le 07/02/2022 à 14:36
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"Les convictions sont pires que des prisons." Nietzsche

à écrit le 06/02/2022 à 13:05
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Laurent Alexandre est surtout un chancre du transhumanisme qui veut supprimer les inutiles (voir ses conferences sur youtube c'est abjecte). Cet homme est dangereux et avide de pouvoir et d'argent

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