Une histoire du progrès
Laurent-David Samama
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Voilà une notion qui semblait jaunir dans le grenier de ces idées partagées partout, par tous, jusqu'à ce qu'elle se retrouve contestée, voire combattue, par de féroces bataillons aux quatre coins du globe. À la faveur de la crise de la Covid-19, par l'entrechoc de la crise et du réel, du monde qui s'arrête, des vies confinées, des variants inquiétants, des millions de morts à l'échelle de la planète et des théories conspirationnistes, le progrès s'est mis à ne plus couler de source. Et quand bien même la science trouvait, en un temps record, le remède permettant de préserver l'humanité d'une hécatombe annoncée, on se mit à douter collectivement de l'intérêt d'un vaccin dans des proportions inquiétantes pour des sociétés dites avancées... Comment expliquer cette défiance ? Pourquoi, dans le pays des Lumières, d'Auguste Comte, de Pierre et Marie Curie et de Louis Pasteur, s'est-on mis à rejeter, parfois violemment, la notion même de progrès ? Les réponses à apporter sont évidemment complexes. Elles s'appuient tout à la fois sur un rejet des élites, la diffusion des fake news à grande échelle, une peur panique alimentée par quelques esprits cyniques, de manipulations à grande échelle et l'huile sur le feu lancée par des populistes de droite ou de gauche, bien décidés à surfer sur l'ascension politique du mouvement « antivax » à des fins électoralistes. La Covid a ainsi représenté une aubaine pour les antiprogrès. Une possibilité de faire vaciller une technocratie jugée étouffante. Une opportunité de renverser un pouvoir désormais abusivement taxé de « dérive dictatoriale »... Pour décrire ce moment si particulier, cette brèche dans l'histoire du progrès, le directeur de Conspiracy Watch, Rudy Reichstadt, a une formule. Il parle « d'épidémie dans l'épidémie », comme si, en se propageant, la Covid avait handicapé autant les esprits que les corps... Sur cette même idée, Reichstadt poursuit : « Il était prévisible que l'apparition d'une nouvelle épidémie sécrète une flambée de complotisme. Sans même remonter à la peste noire qui a décimé une large fraction de la population européenne au xive siècle, des accusations de complot se sont manifestées aussi bien lors des épidémies de choléra au xixe siècle que lors de l'apparition du sida, du virus de la grippe A (H1N1) ou du zika. » Dans une note pour la fondation Jean Jaurès, le même Rudy Reichstadt, accompagné de Jérôme Fourquet, date du 20 janvier 2020 l'émergence des premières spéculations conspirationnistes dans l'espace public français autour du nouveau coronavirus. « Sur les réseaux sociaux a commencé alors à circuler un complotisme de basse intensité, se coulant dans des structures d'accueil préexistantes, permettant ainsi de lui donner, fût-ce de manière illusoire, un semblant de sens et de consistance. Ainsi fut émise la thèse selon laquelle cette nouvelle maladie avait été inventée par les laboratoires pharmaceutiques pour augmenter leurs profits, qu'elle s'insérait dans un plan de déstabilisation de la CIA destiné à déstabiliser le régime chinois, ou encore qu'elle constituerait un moyen, pour le gouvernement de Pékin, de réguler sa population excédentaire. Bien que les experts aient récusé, dès le mois de janvier 2020, l'idée que le nouveau coronavirus pouvait avoir été créé par l'homme, les spéculations conspirationnistes présentant le virus comme une "arme biologique" se sont multipliées, incriminant aussi bien les États-Unis que Bill Gates, George Soros, l'État d'Israël ou encore l'Institut Pasteur. » Ainsi vacille l'idée de progrès, jadis promesse de bienfaits pour les générations futures, aujourd'hui affublée de tous les maux. Mais à vrai dire, rien de nouveau ! L'histoire de l'humanité fut en effet traversée par ce combat féroce entre progressistes et réactionnaires, croyants en l'avenir et adeptes du statut quo si ce n'est du retour au stade antérieur...
Laurent-David Samama