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Musée Jean Couty : l'oeuvre d'un fils d'artiste

Maïté Darnault/We Report

Publié le 17 mars 2017 à 05:00 - Mis à jour le 17 mars 2017 à 15:24

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Deux années de travail acharné auront été nécessaires pour faire éclore le projet d’une vie. Ce vendredi est inauguré, à Saint-Rambert, face à l’île Barbe, dans le 9e arrondissement de Lyon, le musée tout entier dédié à l’œuvre du peintre Jean Couty, étendard de l’école lyonnaise, disparu en 1991. Un musée porté par son fils, Charles-Olivier, autodidacte, tenace et patient. Un projet mûrement réfléchi. L’œuvre d’une vie.

Jean Couty a fait le tour du monde en peignant. Son fils, lui, a fait un tour du monde des musées. Pour peaufiner le projet d'une vie : la création d'un musée, justement, dédié à l'œuvre paternelle. "Mon père pensait que chacun avait un don et que lui avait eu la chance de découvrir le sien", raconte Charles-Olivier Couty, en parcourant l'espace inauguré ce vendredi et ouvert au public dès demain.

La première salle, conçue comme une introduction générale, réunit de grandes toiles témoignant des multiples voyages de l'artiste, de son appétit de mettre en couleurs le quotidien, qu'il s'agisse de scènes de guerre ou d'ouvriers au travail, des manifestations de Mai 68 ou d'instantanés domestiques croqués dans les années 1930. Un talent reconnu du vivant de Jean Couty, qui obtint notamment, en 1950, le Grand Prix de la critique de Paris, devenant ainsi l'un des étendards de l'école lyonnaise.

À l'étage, les œuvres sont déroulées par thématique : les églises romanes (avant de se révéler au pinceau, Couty fut formé à l'architecture), les chantiers (celui du métro de Lyon lui valut le Grand Prix des peintres témoins de leur temps, en 1975), sa ville natale - cette capitale des Gaules berceau puis port d'attache, qui lui consacra une grande rétrospective quelques mois avant son décès, en 1991. Enfin, une alcôve reconstitue l'atelier du créateur, où trône une palette épaissie de quelques années de pigments.

Don

En tout, 180 toiles, dessins, pièces d'archives. Au gré de la visite, des citations de Jean Couty ornent les murs. L'une d'elles dit :"La peinture a trois règles : l'humilité du premier regard, l'impassibilité qui mène à l'absolu et la force." S'il n'est jamais venu à l'esprit de Charles-Olivier Couty de s'installer devant un chevalet, ces valeurs se retrouvent pourtant en filigrane lorsqu'on le questionne sur sa démarche.

Quel est son don à lui, qui fêtera cette année ses 50 ans, tandis que seront célébrés les 110 ans de la naissance de son père ? L'intéressé botte en touche. On sollicite les contacts de proches, pour compléter son portrait façon kaléidoscope. Charles-Olivier Couty se met alors à réciter par cœur une dizaine de numéros de téléphone. On reste coi, à l'heure où le smartphone a annihilé toute mémoire en matière de répertoire.

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Exposition Jean Couty Musée Saint-Rambert
Exposition Jean Couty Musée Saint-Rambert (Crédits : Laurent Cerino / ADE)

Radio

Le voilà, son don : les chiffres. "C'est quelqu'un qui calcule très vite", confirme Laurent Chabbat, avec qui il a créé Tonic Radio à Lyon et la régie publicitaire du groupe Espace.

"C'est un acharné de travail, mais c'est d'abord un passionné : la radio, ce n'est pas un métier comme les autres,souligne son associé.Quand il aime, quand il veut, il va jusqu'au bout. Et si le dossier ne l'intéresse pas, il n'y va pas. Il a besoin d'une étincelle."

L'humilité de l'autodidacte - "Oui, je me suis cherché avant de rencontrer, par hasard, l'univers de la radio", commente Charles-Olivier Couty -, la ténacité, la patience - "l'argent se fait sur la durée", dit-il - seraient peut-être restées vaines sans le réseau, fidèle, qu'il a su tricoter au fil des années. Chez Couty, l'étincelle est bien humaine, pour transformer un bilan comptable raisonnable en aventure entrepreneuriale hors normes. C'est aussi cela que raconte l'histoire du musée nouveau-né. "Depuis le décès de son papa, le projet a mûri doucement. C'est resté durant des années dans un coin de sa tête. La « première priorité » était de trouver un lieu cohérent", raconte son épouse, Myriam Couty, directrice artistique des collections. En 2015, l'opportunité se présente. Le domaine mitoyen de la maison familiale, à Saint-Rambert, face à l'île Barbe, dans le 9e arrondissement de Lyon, est à vendre. Charles-Olivier Couty y installe les bureaux de ses sociétés. Le bâtiment du fond deviendra le musée.

"Acquérir cette propriété, c'est la continuité d'un bon voisinage, retrace l'homme d'affaires. Cela faisait plus d'un siècle que nos deux familles se côtoyaient." Une heureuse coïncidence pour la ville de Lyon qui avait déjà prévu, dans le cadre du projet de réhabilitation des quais de Saône, l'arrivée cette année du vaporetto dans ce quartier excentré - afin que la ligne du bus 31 ne soit plus le seul moyen de l'atteindre et que la navette fluviale se mue définitivement en croisière de charme.

Une aubaine que salue Hubert Julien-Laferrière, maire de l'arrondissement : "Je remercie Charles-Olivier Couty car il offre à la ville un nouveau lieu important pour les arts plastiques. Son père est une figure lyonnaise, et d'abord du 9e, un quartier très industriel jusqu'à la crise des années 1970 : c'est sa peinture qui a notamment fait découvrir l'île Barbe, la gare d'eau de Vaise. Jean Couty a par ailleurs beaucoup valorisé le Lyon nocturne, avant même le plan Lumière."

Taille critique

"J'ai un avantage : le projet plaît à tout le monde", souligne Charles-Olivier Couty. En particulier aux différentes collectivités territoriales qui se félicitent de la mise en valeur de ce pan du patrimoine local... sans avoir eu à débourser un sou. "Tout est payé, l'achat du bâtiment, la rénovation, le fonds d'œuvres, les produits dérivés... On part avec zéro dette et tout ce qui va rentrer sera pour le musée", détaille l'entrepreneur. Et quand on avance un chiffre de la mise de départ (trois millions d'euros ?) ou une estimation du contenu de ses réserves (plusieurs centaines d'œuvres ?), il répond avec le même sourire hilare qui plisse son regard au point de faire disparaître un instant les prunelles claires. "Il y a du travail...", lâche-t-il, sans rien confirmer. Puis ajoute : "Au niveau des toiles, j'ai quelques années d'avance pour faire en sorte que les gens ne soient pas lassés."

Charles-Olivier Couty
Charles-Olivier Couty (Crédits : Laurent Cerino / ADE)

Près d'un quart du fonds vient de rachats effectués ces 20 dernières années auprès de collectionneurs par Simone Couty, la femme de l'artiste, puis par son fils.

"Depuis que j'ai rencontré Charles-Olivier, en 1993, j'ai toujours entendu parler de ce projet,confie Myriam Couty.Du vivant du peintre, Simone a également mis des pièces de côté, en disant : « Celle-ci, c'est une grande toile ». Aujourd'hui, elle est très émue que cet hommage aboutisse."

En bon commercial, Charles-Olivier Couty s'est livré à une "petite" étude de marché. Une fois l'endroit acquis, il a visité durant deux ans, attentivement, une trentaine de grands musées à travers le monde. "Puis j'ai fait une synthèse des idées que je trouvais bonnes", dit-il. Afin d'alimenter la boutique en trouvailles (comme ces albums de coloriage proposant un tour de Lyon ou un tour du monde vus par Jean Couty), mais surtout de se faire une idée de la taille critique de l'équipe nécessaire :

"Il n'était pas utile d'imaginer une mégastructure de 25 personnes,explique-t-il.Mon modèle économique se rapproche de celui du musée Paul Dini à Villefranche-sur-Saône ou du musée du Vieux Saint-Étienne, qui comptent une dizaine d'employés. Chez nous, nous commencerons avec une équipe de quatre à cinq salariés."

Ambition artistique

Les recettes seront constituées des entrées, de la vente des produits dérivés, des différents projets éditoriaux (livres, bande-dessinée) et du fruit du mécénat - des entreprises locales et nationales sont sur les rangs, précise Charles-Olivier Couty. Pas question de solliciter la manne publique :

"Le musée doit s'assumer tout seul. Ce que je demande aux collectivités, c'est simplement de faire venir le public."

Pour cela, il est évidemment en contact avec l'office de tourisme : le lieu est déjà inclus dans la Lyon City Card et référencé par les tour-opérateurs. "Les coûts fixes s'élèvent à moins de 10 000 euros par mois, calcule-t-il. Partant sur l'objectif de 20 000 entrées par an, à six euros, cela fait déjà 120 000 euros, pour un chiffre d'affaires de 150 000 à 200 000 euros."

Autre source de revenus qu'il souhaite privilégier : l'événementiel. Pour cela, il a veillé à faire installer, au rez-de-chaussée des locaux, une salle de séminaire de 180 places assises, équipée d'une estrade, de cloisons modulables et de vidéoprojecteurs. Le planning devrait sans doute rapidement se remplir, compte tenu des nombreux ponts et amitiés dont dispose, dans les milieux économiques, l'entrepreneur.

Voir plus loin

Pour autant, Charles-Olivier Couty n'oublie pas que le succès du musée se fera d'abord sur son ambition artistique. Si la première année sera entièrement dédiée à son père, il pense déjà aux futures expositions temporaires : "On peut imaginer des allers-retours avec d'autres créateurs, sur des thématiques comme des villes du monde ou les natures mortes, en confiant le commissariat d'exposition à des artistes renommés ou débutants, des collectionneurs, des historiens ou des critiques d'art", détaille-t-il. Cycle de conférences et ateliers pour enfants font aussi partie des options qu'il souhaiterait tester, afin que l'animation nourrisse la fréquentation - et vice-versa.

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"Perfectionnistes l'un comme l'autre", les époux Couty se disent "soulagés" de l'aboutissement de "deux années de travail acharné, pour ne rien laisser au hasard, pour que tout soit parfait". Et Myriam Couty de préciser : "Moi, je suis plus dans l'ombre. Forcément, je vais vous faire un éloge : Charles-Olivier est un grand monsieur. C'est difficile de passer derrière un papa illustre, mais le fils l'est aussi à sa manière." Philippe Blum, l'ami de jeunesse qui n'est ni du sérail affairiste ni de la sphère culturelle, avec qui Charles-Olivier Couty a bourlingué à la fin des années 1980, le dit ainsi : "Il a cette faculté de voir plus loin." Une question de perspective, comme en peinture.

Maïté Darnault/We Report

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