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"La COP de Marrakech est celle de l'implémentation"

Photo de Aziz Saïdi

Propos recueillis par Aziz Saidi

Publié le 17 novembre 2016 à 09:18 - Mis à jour le 17 novembre 2016 à 09:53

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Entretien avec Nizar Baraka, président du Conseil économique, social et environnemental et président du Comité scientifique de la Cop22.

LTA : Marrakech accueille la COP22. Selon vous, quels sont les enjeux de cette édition?

Nizar Baraka : Alors que la Cop de Lima était une Cop de négociation, que celle de Paris était une Cop qui a permis d'aboutir à un Accord, la Cop de Marrakech est une Cop de la mise en œuvre de cet Accord. Nous vivons à ce titre un moment historique, puisque cet Accord de Paris, adopté il y a moins d'u an et qui devrait entrer en vigueur le 4 novembre, à la veille de la Cop22, représente un engagement des pays du monde à agir pour limiter le réchauffement global en deçà de 2°C. Naturellement, cette entrée en vigueur n'est pas une fin en soi, mais le moyen d'assurer aux objectifs et aux aspirations de cet Accord une concrétisation au profit des générations à venir.

Il s'agit donc, pendant cette Cop, de catalyser ce nouvel élan mondial pour ancrer cet Accord dans une mise en œuvre claire et transparente, pour consolider la résilience, pour protéger les plus vulnérables, pour apporter le soutien nécessaire aux pays dans la mise en œuvre de leurs engagements, pour inclure les acteurs non étatiques et s'inscrire dans l'action.

Quelles sont les priorités fixées pour la Cop22 par la présidence marocaine ?

La priorité est bien évidemment d'opérationnaliser les différents aspects relatifs à l'Accord de Paris, notamment l'adaptation, la concrétisation des contributions nationales, la mobilisation du financement, le renforcement de compétences, le transfert des technologies et l'agenda pré-2020.

Le renforcement de la thématique de l'adaptation est un des axes prioritaires de la présidence marocaine, notamment à travers le rééquilibrage du financement, l'homogénéisation de la formulation des Plans nationaux d'adaptation, la définition de liens avec les Objectifs de développement durable, et l'établissement d'une typologie détaillée pour les demandes de financement.

Concernant l'agenda de l'action, le Maroc lancera, pendant la Cop22, plusieurs initiatives pour l'adaptation dont l'initiative triple A (Agriculture- Adaptation- Afrique) qui est construite selon une approche intégrée et qui tient compte de la valorisation optimale des ressources en eau et de la préservation des sols, de l'équilibre des écosystèmes, de l'amélioration et de la sécurisation des revenus des agriculteurs, de la lutte contre la migration alimentaire et/ou climatique, et de l'anticipation (la protection contre les risques climatiques) ainsi que des initiatives pour la protection des oasis, des forêts, de la ceinture bleue pour la défense des zones maritimes, de la mise en œuvre des NDC, avec la mise en place d'un navigateur dédié, le financement avec le guichet unique de la finance climatique et la mobilisation des capitaux verts, l'efficacité énergétique, sans oublier le renforcement des capacités, avec la création et la mise en réseau de centres d'excellence.

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D'ailleurs, concernant les Contributions déterminées au niveau national (NDC en anglais), il s'agit de clarifier et d'homogénéiser leurs formulations, hisser leurs ambitions et établir des mesures de suivi et de contrôle (MRV).

Sur le volet du financement, une feuille de route a été établie et le Maroc a mis l'accent sur l'importance d'augmenter l'effet de levier du financement public, qui augmentera de 54% entre 2015 et 2020, pour atteindre les cent milliards de dollars annuels à l'horizon 2020, ce qui implique des actions liées aux garanties et à la mise en place de politiques publiques adéquates et de gouvernance. Il s'agit, parallèlement à cela, de faciliter l'accès au financement et d'homogénéiser les critères d'éligibilité.

Le Maroc souhaite également avancer sur le renforcement des Capacités, avec l'identification et la mise en réseau de Centres régionaux dans le cadre du Comité de Paris et selon des critères de complémentarité, ainsi que l'établissement de ponts entre recherche scientifique et politiques publiques. Nous souhaitons également que cette COP contribue à promouvoir le transfert de technologies/Innovation à travers des mécanismes d'industrialisation de l'innovation pour les pays en voie de développement et une tarification différenciée d'accès aux brevets en fonction du niveau de développement du pays.

Les délégations africaines ont-elles des doléances spécifiques ?

Il est bien connu que l'Afrique est le continent le plus exposé aux effets extrêmes du dérèglement climatique, même s'il n'est responsable que de 4% des émissions de gaz à effet de serre. Les conséquences sont visibles en termes de sécheresse, d'inondations, de menaces sur la biodiversité, de submersion des infrastructures côtières, de disparition des terres agricoles. Les répercussions économiques ou encore sociales, par exemple, en étant la cause directe de migration de millions d'habitants, sont éminemment importantes. Nous savons désormais qu'une hausse mondiale de 2° équivaudrait à une augmentation de 3° dans certaines régions africaines, d'où l'urgence d'agir pour limiter ce réchauffement à 1,5°.

Or, pour réaliser les objectifs climatiques en Afrique, notamment en matière d'adaptation, 5 à 10 milliards de Dollars par an sont nécessaires. Selon des estimations récentes de la Banque mondiale, les investissements nécessaires pourraient atteindre 20 à 50 milliards de dollars par an à l'horizon 2050 et plus de 100 milliards en fonction de la gravité du réchauffement climatique.

Aujourd'hui, les négociateurs africains demandent que les priorités de l'Afrique en termes de sécurité alimentaire, d'électrification, de réalisation de grands projets pour renforcer la résilience du continent, à l'instar du projet du Lac Tchad, soient à l'ordre du jour. Or, le continent a reçu moins de 5% des investissements mondiaux de la finance climat en 2014. Il est donc nécessaire que le continent puisse capter plus de fonds et que les flux financiers internationaux soient rééquilibrés puisque l'adaptation ne constitue pour l'instant que 20% des fonds.

Il est aussi nécessaire de mutualiser les compétences et les capacités d'innovation de nos pays et d'assurer le transfert de compétences et de technologies en matière de connaissances scientifiques des vulnérabilités climatiques territoriales et sectorielles et dans le montage technique et l'ingénierie financière des projets d'atténuation et d'adaptation.

Quelles retombées concrètes peuvent espérer les populations africaines en première ligne face à l'impact du dérèglement climatique ?

Certes, l'Afrique est en première ligne et doit renforcer sa résilience face aux menaces climatiques sans en être responsable, mais la lutte contre le dérèglement climatique constitue aussi une opportunité pour améliorer le bien-être et les conditions de vie des Africains, particulièrement en matière de santé, d'accès à l'eau et à l'électricité et d'amélioration des revenus à travers une valorisation responsable des ressources naturelles.

Dans ce cadre, nous considérons que la mise en place efficiente des NDCs et des Plans nationaux d'adaptation par les pays africains représente non seulement une voie vers des économies plus résilientes mais également une opportunité réelle de création de nouvelles filières industrielles vertes, de recherche et d'innovation et d'emplois verts.

La transition vers des économies vertes et la mise en place des politiques de lutte contre les changements climatiques devraient générer à l'échelle mondiale une hausse de l'emploi de l'ordre de 0,5 à 2 %, soit un nombre d'emplois potentiels compris entre 15 et 60 millions d'emplois nouveaux à l'horizon 2030 et sortir des dizaines de millions de travailleurs de la pauvreté. Mais les chances de se saisir de ces opportunités sont inégales entre les pays et les différents secteurs de l'économie verte et bleue offrent, en effet, de réelles opportunités en termes de croissance et d'emplois, que ce soit au niveau de la transition énergétique, de l'économie circulaire, des infrastructures ou des services.

Les nouvelles technologies représentent un levier de développement important pour les économies du continent. Quel apport peuvent-elles avoir dans le sens de leur durabilité ?

Les nouvelles technologies ont transformé, ces dernières années, nos modes de vie, de communication, d'apprentissage, de collaboration, de consommation et de production. Dans le sens de la durabilité, elles peuvent, par exemple, fortement contribuer à réduire la facture énergétique, que ce soit au niveau des habitations, des industries ou du transport..

Il est aussi important que le continent passe, globalement, de consommateur de technologies et de contenus à celui de producteur. Vous allez pouvoir constater, notamment pendant la CoP 22 de Marrakech, que l'Afrique regorge de talents, de solutions innovantes et d'initiatives intégrées pour lutter contre le dérèglement climatiques. En effet, les nouvelles technologies ne constituent pas, à elles seules, une solution miracle, mais restent un outil au service de l'innovation et de la valorisation responsable des ressources, dans le cadre d'un modèle d'émergence inclusif, durable et intégré sur le continent ; un modèle qui soit choisi, élaboré et mis en œuvre, de manière coordonnée et intégrée  par toutes les forces vives du continent, pour répondre aux besoins et aux attentes de la population.

Le continent accuse un retard certain au niveau des nouvelles technologies de l'information et de la communication. La donne climatique peut-elle représenter une chance pour passer directement aux technologies de dernière génération ?

Je voudrais, tout d'abord, insister sur le fait que notre continent regorge de talents et de solutions innovantes, qu'il s'agit de mettre en lumière, de développer et de partager. Il est aussi indéniable que les populations africaines ont une capacité d'adaptation certaine, qui nous a permis d'intégrer, très rapidement dans notre quotidien par exemple, l'utilisation des réseaux sociaux et d'autres applications mobiles.

Il est tout aussi évident que notre trajectoire d'émergence ne peut en aucun cas ressembler à celle des pays du Nord, pour des raisons de durabilité d'abord, mais, aussi pour des raisons issues du bon sens ; les nouvelles technologies offrant aujourd'hui des solutions plus adaptées et souvent largement moins coûteuses en matière d'accès aux savoirs, aux marchés et aux services.

Les opportunités offertes dans le cadre de la lutte contre le dérèglement climatique contribueront, j'en suis convaincu,  à accélérer la trajectoire d'émergence durable et inclusive du continent à travers notamment un afflux plus important de financements, de technologies et de savoir-faire vers le continent et c'est là un des enjeux et une des priorités de la présidence marocaine de la CoP 22.

Quels sont les obstacles qui pourraient freiner ou retarder ce saut de grenouille digital (Leapfrog) ?

L'émergence de l'Afrique est en marche, notamment à travers les raccourcis qu'offrent l'innovation et les technologies et permettez-moi de mettre les sauts et les grenouilles au pluriel, car il s'agit d'une évolution digitale pluridimensionnelle et multisectorielle et que la fracture numérique n'est pas seulement une fracture entre le Nord et les Sud ; elle existe aussi dans tous les pays et touche essentiellement les populations les plus vulnérables.

Pour accélérer cette marche du continent vers l'émergence durable et inclusive, et donc multiplier ces fameux «sauts de grenouille», nos pays doivent travailler, ensemble et selon nos propres  priorités et objectifs, pour améliorer la qualité du cadre de gouvernance et des infrastructures, notamment numériques, tout en multipliant les écosystèmes favorisant la recherche, le développement et l'innovation et en renforçant et modernisant nos systèmes d'éducation et de formation.

Quels sont, selon vous, les secteurs qui peuvent bénéficier en priorité du processus de transformation digitale ?

La transformation digitale, qui est d'ores et déjà en marche sur le continent, est à mettre au service de l'amélioration du bien-être et de la réponse aux attentes et aux besoins légitimes des Africains.

La transformation digitale offre, par exemple, des possibilités infinies de partage du savoir et doit être mise au service de nos systèmes d'éducation, de formation, de recherche et d'innovation.

La transformation digitale facilite aussi l'accès de tous aux marchés, aux financements et à certains services de base, particulièrement à travers le e- ou m-commerce, le mobile banking et l'e-gov.

Les sauts numériques permettent, enfin, de rationaliser la gestion de multiples secteurs, qu'il s'agisse de l'agriculture, de l'eau, de l'énergie, du transport, du bâtiment, des services, de la logistique, etc.

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Pour que l'Afrique puisse pleinement bénéficier des opportunités offertes par la transformation digitale, la généralisation de l'accès à Internet n'est plus suffisante et devrait être accompagnée par de la recherche et de la production de contenus, localement aussi diversifiés qu'adaptés aux contextes et besoins des bénéficiaires cibles, avec une évolution qui accompagne, voire anticipe sur l'évolution desdits contextes et besoins.

Propos recueillis par Aziz Saidi

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