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Bachirou Amadou Adamou : « Dans l’affaire Khashoggi, les dirigeants africains ont mis en avant leurs intérêts économiques »

Aboubacar Yacouba Barma

Publié le 26 octobre 2018 à 09:11 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:22

collage ali bongo macky sall sénégal gabon

collage ali bongo macky sall sénégal gabon

Reuters

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Docteur en droit public de l’Université de Toulon, Bachirou Amadou Adamou a consacré plusieurs articles et analyses aux enjeux géopolitiques contemporains de la gouvernance des Etats africains. Pour ce chercheur au Centre de droit et politique comparés Jean-Claude Escarras, l’affaire du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi comporte plusieurs leçons pour l’Afrique.

La Tribune Afrique : Alors que l'affaire Khashoggi continue de susciter un tollé général même sur le Continent, peu de dirigeants africains ont officiellement réagi. Qu'est-ce qui expliquerait, selon vous, cette attitude ?

Bachirou Amadou Adamou :

Cela est révélateur à la fois de l'hégémonie politique du régime saoudien en Afrique et de son succès économique dans le monde. C'est un partenaire privilégié que l'on ne veut pas irriter, et pas particulièrement en Afrique. Le succès de la politique de rigueur du régime saoudien, affecte certes et significativement les aspirations libérales, très longtemps étouffées, des populations du royaume saoudien, mais c'est sous le regard bienveillant d'une communauté internationale de plus en plus impuissante, parce que les intérêts économiques ont pris le devant. C'est d'ailleurs une réalité observable dans bon nombre de pays du Continent, où les intérêts économiques des grandes puissances prennent le dessus sur les questions de démocrate ou de droits humains.

L'Arabie Saoudite a, en effet, réussi à asseoir une politique économique et commerciale attractive avec les grandes puissances, en particulier, les Etats-Unis, l'Allemagne et la France, dont la propagande pour la démocratie et les droits de l'homme ne s'impose désormais plus que dans des pays aux faibles potentialités économiques. C'est d'autant plus vrai que ces puissances se retrouvent obligées, au nom de leurs intérêts commerciaux, de détourner leur regard sur certaines pratiques internes, ce qui n'est pas une première, même à l'égard des autorités saoudiennes.

Il faut se rappeler par exemple en 2015 lorsque, à la surprise générale et alors même qu'un jeune opposant, Ali Mohammed Al-Nimr, accusé d'avoir participé en 2012 à une manifestation contre le régime dans la région de Qatif, lorsqu'il était âgé de 17 ans, était sur le point d'être décapité, l'Arabie saoudite avait été désignée pour présider le groupe consultatif du Comité des droits de l'homme.

Donc malgré les discours sur la démocratie et la bonne gouvernance, finalement comme en Afrique, ce sont les intérêts économiques qui priment...

Profitant de leur puissance économique, basée notamment sur leurs pétrodollars qui leur offrent une certaine stature internationale, les dirigeants saoudiens ont instrumentalisé la religion aux dépens des droits de l'homme, aux seules fins de perpétuer leur contrôle politique de la société. Ils ont détourné le discours des droits de l'homme en le soumettant aux règles juridiques de l'Islam, leur permettant ainsi d'asseoir ouvertement une politique répressive et étouffer les aspirations libérales. C'est, à bien d'égards, ce qui se passe dans certains pays africains, avec des dirigeants qui continuent à faire fi du respect des droits de l'homme et des libertés publiques, en mettant en avant certaines réussites économiques et que pour certains intérêts économiques ou géopolitiques, la communauté internationale ou les pays occidentaux ne prennent pas position. C'est en tout cas une perception très prégnante dans l'opinion africaine.

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Il ne faut donc pas s'étonner que l'Arabie saoudite ait plus d'admirateurs en Afrique où l'aspiration d'un rattrapage économique tend à se réaliser au détriment de la sauvegarde des droits civils et politiques et au prétexte d'une spécificité culturelle locale fondée sur des valeurs plus collectives qu'individuelles.

Cette indifférence peut-elle être justifiée par certains impératifs, autres qu'économiques ?

L'indifférence de la plupart des gouvernements africains sur cette funeste affaire qui cristallise pourtant l'actualité et les relations internationales depuis quelque temps, est caractéristique de leur degré d'attachement aux valeurs de libertés. Car cette tragédie, au-delà de la vie d'un homme, apparaît comme un projet politique avec pour objectif inavoué : la mise à mort de la liberté de penser. C'est pourquoi il était important pour la communauté internationale en général, et tous les Etats attachés aux valeurs de démocratie et de droits de l'homme en particulier, d'œuvrer à la manifestation de la vérité.

S'agissant des Etats africains, ce qui est frappant, c'est que même l'organisation régionale qu'est l'Union africaine n'a daigné réagir en conséquence. Cette attitude est en effet regrettable et conforte la thèse selon laquelle les valeurs de droits de l'homme seraient exogènes sur le Continent.

L'Afrique du Sud et la Tunisie se sont officiellement positionnées en condamnant le meurtre, alors que les présidents du Gabon et du Sénégal, par exemple, ont maintenu leur participation au «Davos du désert» à Riyad. Cela ne traduirait-il pas un embarras au niveau des gouvernements africains ?

Il n'est pas surprenant que l'Afrique du Sud et la Tunisie, au regard de leurs histoires respectives, faites notamment de luttes pour la liberté, aient ouvertement pris position. Il y a tout aussi lieu de voir dans ces deux positions le signe d'une indépendance économique, car comme je le disais plus haut, ce sont certes les intérêts économiques en présence qui semblent davantage expliquer l'indifférence de la plupart de gouvernements africains, mais pas seulement.

L'Egypte a presque apporté un soutien aux autorités saoudiennes, en raison du soutien que celles-ci ont apporté à l'actuel régime, alors que certainement pour des intérêts financiers et pour ne pas froisser leurs partenaires, la Mauritanie et Djibouti se sont contentés de faire part de leur confiance à la justice saoudienne.

En ce qui concerne la participation du Sénégal et du Gabon au «Davos du désert», on peut appréhender leur position par le fait que les turbulences politiques propres aux Saoudiens n'affectent en rien leurs relations économiques avec ses partenaires. Bien que c'est imprudent de tout généraliser, car les contextes et les enjeux diffèrent en fonction des pays, mais lorsqu'on va un peu plus loin dans l'analyse, on peut clairement déceler d'autres enjeux géopolitiques.

La participation, par exemple, du Sénégal peut s'expliquer aussi par ses relations séculaires avec l'Arabie Saoudite. A cela s'ajoute le fait que le président Macky Sall, qui s'apprête à affronter une année électorale, ne peut pas négliger un soutien aussi important que celui de l'Arabie Saoudite. C'est sans doute, dans cette perspective que s'inscrit sa démarche et que s'apprécie cette participation : la recherche de soutiens au volet économique du Programme Sénégal Emergent dans la perspective d'une réélection en 2019.

Dans le cas du Gabon, la raison de la participation du président Ali Bongo à cette conférence sur les investissements peut être recherchée ailleurs. Il convient en effet, de faire remarquer qu'en dépit du boycott manifeste de plusieurs responsables de grandes entreprises et de hauts responsables politiques occidentaux, Total est l'une des rares entreprises occidentales qui a maintenu sa participation. Au regard des intérêts gabonais communs avec l'entreprise française, très active dans la production pétrolifère du pays, on peut aisément comprendre la raison de la participation du Gabon à ce forum.

En somme, ce sont les intérêts particuliers et dans certains cas, des intérêts personnels, qui révèlent encore une fois les divergences politiques des Etats africains qui, au lieu de s'unir pour donner de la voix, se confortent dans leur place marginale, mais de confort dans le nouvel ordre mondial.

En s'abstenant de commenter ou de prendre position dans cette affaire, les Etats africains ne font-ils pas preuve, dans une certaine mesure, de pragmatisme, au regard de leurs intérêts et notamment de leurs relations avec le régime saoudien ?

On peut être tenté de voir dans l'attitude africaine une certaine prudence. Mais cette vision s'estompe quand on se rappelle de la promptitude avec laquelle en juin 2017, au plus fort de la crise diplomatique entre l'Arabie Saoudite et le Qatar, plusieurs gouvernements africains ont pris parti, alors même qu'ils ont plus d'intérêts économiques avec l'émirat qu'avec le royaume.

En l'espèce, au-delà du simple fait de prendre position, l'attitude qui était attendue des gouvernements africains, c'est celle d'un continent pouvant faire le poids et faire entendre sa voix dans le concert des nations ou ce qu'on appelle la communauté internationale. Une position commune par exemple par le biais de l'Union africaine aurait eu à la fois le mérite de lier l'ensemble des Etats et de permettre le développement d'une pensée critique de la politique saoudienne, sans risque de crise diplomatique inter-Etats, ou de compromettre les intérêts économiques d'un pays.

Mais, avec ce silence, l'Afrique donne encore une fois, l'impression que sa voix ne porte que peu, surtout dans une affaire où l'enjeu central est le respect des droits de l'homme, qui sont pourtant des valeurs universelles.

Si les Etats africains avaient eu le courage de prendre collectivement position, ils auraient eu là une occasion de réitérer leur attachement aux grands principes démocratiques, en dépit de leur grande diversité culturelle et sociale. Plus qu'une nécessité, la moralisation des relations internationales avec des pays comme l'Arabie saoudite est un impératif. C'est en substance, l'enseignement qu'il convient de tirer de cette funeste disparition du journaliste Jamal Khashoggi.

En Afrique, il y a eu pourtant des cas presque similaires de disparitions de journalistes ou de défenseurs de droits humains, sans que la communauté internationale se mobilise, même de la part des pays occidentaux. Pourquoi, le Continent devrait-il alors donner de la voix dans une affaire qui ne le concerne, a priori, que de loin ?

L'affaire Khashoggi, si elle a eu un tel retentissement, c'est sans doute parce que la victime collaborait avec un grand journal, en l'occurrence le Washington Post. La mobilisation qui a suivi l'alerte sur sa disparition a aussi été accompagnée d'une forte médiatisation qui a sans doute permis aux autorités saoudiennes, après plus de deux semaines de dénégation, de reconnaître certains faits, notamment le meurtre du journaliste.

C'est vrai qu'en Afrique, l'on assiste fréquemment à des cas de disparitions mystérieuses de journalistes, le plus souvent dans l'indifférence générale de la communauté internationale. Le cas le plus emblématique de ces années de démocratie, c'est l'assassinat, le 13 décembre 1998, du célèbre journaliste d'investigation burkinabé Norbert Zongo dont le dossier judiciaire est encore ouvert et n'a toujours pas permis d'inquiéter les auteurs présumés, qui sont pourtant connus de tous.

Dans les deux cas, même si le modus operandi diffère, les mobiles du crime sont les mêmes : faire taire des opposants à des régimes oppressifs, et la nature des crimes est tout aussi identiques : des assassinats qu'on peut qualifier de politiques. Si dans le cas de Jamal Khashoggi, les nouvelles technologies de l'information et de la communication ont permis de relayer largement l'information dans l'opinion internationale, rendant difficile toute dénégation, et favorisant ainsi la pression internationale, dans l'affaire Norbert Zongo, le contexte de l'époque était moins favorable à une telle médiatisation. Il était alors plus facile pour les auteurs de couvrir leur forfaiture, n'eût été la vigilance et la détermination de l'opinion publique, particulièrement l'opinion africaine qui, il faut le rappeler, continue à se mobiliser pour que la lumière soit faite sur cette affaire, comme dans beaucoup d'autres.

Contrairement au silence des chefs d'Etat, l'opinion africaine s'est fortement émue de ce meurtre. Pensez-vous qu'avec la pression internationale qui a suivi, les dirigeants africains seront désormais plus attentifs aux atteintes à la liberté d'expression ou à l'imposition des restrictions aux activités des journalistes, et au-delà des activistes et autres défenseurs des droits humains ?

L'opinion africaine a toujours été sensible aux questions et aux affaires qui concernent les droits de l'homme. Par conséquent, les peuples africains ne peuvent pas, contrairement à leurs dirigeants, rester indifférents face à des opérations aussi malsaines que celles qui consistent à éliminer physiquement des opposants politiques.

Outre la pression internationale, la pression interne est de plus en plus pressante, car il y a une conscience populaire qui est en train d'émerger et qui impose de plus en plus aux dirigeants d'accorder une plus grande attention aux respects des libertés publiques qui ne sont plus une ouverture que l'on offre aux populations quand la nécessité se fait sentir.

En somme, tout ce que l'Homme peut vouloir, aussi bien en Afrique qu'ailleurs, est subordonné à la liberté, et les Africains sont de plus en plus conscients qu'ils peuvent prétendre aussi comme partout au monde, à jouir de leurs droits.Il est désormais clair, au regard de la situation actuelle, qu'aucun gouvernement ne peut désormais s'adonner à ce genre de politique, qu'on connaît pourtant bien en Afrique, sans se mettre l'opinion à dos, même dans un pays. L'embarras actuel des autorités saoudiennes en est la parfaite illustration.

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Le défi que doit aujourd'hui relever le continent africain pour sortir de l'impasse dans laquelle il se trouve est d'une telle ampleur qu'il impose de se débarrasser des régimes maquillés comme démocratiques qui tiennent souvent en laisse les libertés individuelles. C'est au prix de cet effort que sera assurée la garantie des droits et libertés fondamentaux.

Propos recueillis par Aboubacar Yacouba Barma

Aboubacar Yacouba Barma

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