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Ibrahima Diouf : « Il appartient désormais aux banques africaines de conquérir le monde »

Photo de Ristel Tchounand

Ristel Tchounand

Publié le 27 mai 2019 à 14:10 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:35

Ibrahima Diouf

Ibrahima Diouf

Vincent Bourdon

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Depuis septembre 2016, Ibrahima Diouf est directeur général d’EBI SA, la filiale internationale du groupe Ecobank basée à Paris. En présentant, le 16 mai dernier, les résultats annuels 2018 de la banque dont il a la charge, il s’est fait le chantre d’un appel à l’internationalisation des banques africaines. Dans cet entretien avec La Tribune Afrique, il étaye son propos, rappelle les préalables à une ouverture sur le marché bancaire international et évoque les défis d’une telle orientation. Entretien.

La Tribune Afrique - Vous plaidez actuellement pour « l'entrée sur la scène internationale » des banques panafricaines. Pourquoi maintenant ?

Ibrahima Diouf - D'entrée de jeu, je dirais qu'en Asie, la première banque est une banque asiatique. En Europe, la première banque est européenne, c'est le cas aussi aux États-Unis. Il fallait reproduire le modèle en Afrique, ce qui explique l'émergence de ces grands groupes africains qui font bénéficier la finance internationale de leur expertise locale.

Pour revenir précisément à votre question, l'internationalisation des banques panafricaines aujourd'hui trouve son sens tout d'abord dans la situation macroéconomique du continent qui s'est améliorée au cours de ces dernières années, permettant de renforcer la structure financière de ces banques. De plus, l'Afrique est devenue la destination privilégiée des investissements internationaux. À cela, je pense qu'il faut également ajouter le renforcement de la réglementation bancaire au niveau des pays africains et le travail extraordinaire réalisé par toutes les banques centrales africaines et les régulateurs africains. Ce sont eux qui ont permis au système bancaire africain de se hisser au niveau des standards internationaux.

Il faut aussi dire qu'au centre de notre métier, il y a le client. Et ce client se globalise, il s'internationalise, fait tomber les frontières. Le monde est devenu un grand village et cela a suscité la nécessité de construire des partenariats, le besoin d'importer et d'exporter ou les deux à la fois. Dans ce contexte, notre devoir est d'accompagner notre clientèle dans toutes les juridictions où elle opère.

Le quatrième point serait peut-être le renforcement des capacités technologiques et humaines. La technologie fait des miracles aujourd'hui et les hommes acquièrent de plus en plus de compétences. Le banquier africain est devenu multiculturel. Nous avons tous à la fois cette expertise locale là où nous opérons et une solide connaissance de la finance internationale. Cela facilite également l'émergence de cette internationalisation.
Enfin, je dirais simplement qu'alors que pendant longtemps les grands groupes bancaires internationaux ont dominé le système bancaire africain, et qu'à présent cette situation a même été renversée, il nous appartient désormais de conquérir le monde et d'aller à l'international.

Vous soutenez également que cette orientation des banques africaines vers les marchés occidentaux serait « l'un des vecteurs essentiels de la montée en gamme du capitalisme africain », permettant ainsi de booster le faible taux de bancarisation (30%) de l'Afrique. Comment l'expliquez-vous ?

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Tout à fait. Le développement de l'Afrique, à mon avis, passera par les Africains eux-mêmes et surtout par l'émergence d'un secteur privé fort et engagé. Le développement par les États a montré ses limites. Je pense qu'il faut qu'on soit décomplexé et qu'on favorise et développe ce capitalisme africain. Nous avons cette particularité à Ecobank d'avoir inscrit dans notre mandat, la nécessité de promouvoir le développement économique et financier de l'Afrique. C'est dans notre ADN, notre mandat... Je pense que nous devrions transformer les richesses naturelles de l'Afrique en disponibilité en capital et en cash-flow, afin de doper les investissements privés et d'accroître les productions nationales et, bien sûr, par ce biais, augmenter le pouvoir d'achat des Africains. Tous ces éléments réunis permettront le développement économique.

Le dernier volet à mon avis concerne la révolution digitale. Et dans ce domaine, l'Afrique est bien partie, en tout cas mieux partie que d'autres continents. Nous n'augmenterons pas le taux de bancarisation en ouvrant des agences physiques. Nous le ferons par la digitalisation, le mobile banking, l'internet banking. Il faut également mettre en perspective, dans cette stratégie, la révolution digitale avec plus de 600 millions de smartphones en circulation en Afrique d'ici 2025.

L'Europe, les États-Unis ou l'Occident en général sont connus pour générer des coûts d'exploitation bien plus importants que ceux que l'on observe en Afrique. C'est d'ailleurs ce qui explique, en partie, la ruée vers le Continent pour de nombreuses multinationales. Ne faut-il donc pas, aux banques africaines, un préalable de très bonne solidité financière pour aller vers ces marchés ?

Même si à ce niveau on commence à noter certains ajustements, notamment sur le plan de la rémunération - ramenée au coût de la vie -, il est vrai que, globalement, le coût de la main d'œuvre est encore plus faible en Afrique qu'il ne l'est dans d'autres juridictions et c'est un élément à sérieusement considérer.
Cependant, le principal coût d'exploitation est devenu le coût technologique, lequel a tendance à devenir neutre, insensible, quelle que soit la localisation géographique. Quand vous avez à réaliser un investissement informatique, le coût est relativement le même, que vous soyez à Bombay, à Paris, à Washington ou à Dakar.
En réalité, l'internationalisation n'est effectivement possible que si les banques panafricaines réussissent à développer et consolider leur structure financière, régler certains fondamentaux, acquérir une certaine taille, avoir une certaine rentabilité, agilité... C'est ce que nous avons fait à Ecobank, nous avons renforcé nos capacités, nous nous sommes développés en Afrique avant d'aller sur le marché international.

EBI SA vient de présenter de bons résultats au titre de l'année 2018, avec un PNB et un résultat net respectivement en hausse de 17% et 67% en glissement annuel. Quels sont les principaux facteurs ayant favorisé cette performance ?

Je commencerais par le staff. Je pense que la chance d'avoir investi et d'avoir aujourd'hui un staff compétent et dévoué et des clients fidèles que nous sommes fiers d'accompagner constituent les premiers facteurs qui ont favorisé ces résultats.

Par ailleurs, toutes nos activités se sont bien comportées l'année dernière même si celles relatives à la trésorerie restent dominantes. Aussi, on a enregistré une forte hausse de nos activités de financement du commerce international.

Au regard de ces résultats, doit-on comprendre que les récentes difficultés du Groupe Ecobank n'ont pas impacté les activités à l'international ?

Non pas du tout. L'avantage d'Ecobank, par sa présence dans 36 pays et l'importance de son réseau, réside dans sa capacité à absorber les difficultés conjoncturelles de certaines régions par les opportunités offertes sur d'autres. Ce qui nous caractérise aujourd'hui, c'est que nous ne dépendons pas d'une seule région pour assurer nos équilibres bilanciels et de résultat. Et parce qu'on a cette vocation africaine, parce qu'on est dans 36 pays, parce qu'on n'a pas de stratégie africaine, mais qu'en tant qu'Africains, l'Afrique est notre stratégie, nous acceptons de temps en temps d'opérer dans des environnements difficiles.

Quelle incidence ces performances ont-elles pu avoir à leur tour sur les résultats consolidés du Groupe ?

Ecobank est un grand groupe avec un capital de près de 2 milliards de dollars présent dans 36 pays, un total bilan de plus 22 milliards de dollars une rentabilité de plus 300 millions dollars, 11 millions de clients, 15000 employés. Donc notre importance est plus stratégique que financière. EBI SA permet au groupe Ecobank de compléter son offre, de lui donner une visibilité internationale. C'est pour cette raison que nous avons été créés il y a dix ans.

Vous en avez déjà évoqué quelques-uns, mais dans cette ouverture à l'international, quels sont les principaux défis auxquels les banques africaines intéressées peuvent être confrontées ?

Le premier défi est d'ordre réglementaire. C'est la raison pour laquelle je vais insister sur ce point. Les exigences réglementaires sont de plus en plus contraignantes et nécessitent une vigilance de tous les jours. Et je pense que l'on ne peut pas réussir dans cette internationalisation si on n'intègre pas ce volet réglementaire, la nécessité d'être un bon citoyen partout où on a une présence. C'est primordial. C'est un défi sur lequel certaines banques ont eu quelques difficultés, mais c'est le premier défi que je vois quand on s'engage à l'international.

Le deuxième défi à mon avis est la nécessité de définir des pôles stratégiques. Le pourquoi et le comment de l'internationalisation, ce sont des questions basiques qui, à mon sens, méritent d'être posées. Pour revenir à notre cas chez EBI SA, nous ne financerions pas, à titre d'exemple, une entreprise française qui va vendre en Allemagne, ou une entreprise espagnole qui va vendre au Portugal, il faut forcément qu'il y ait un lien avec l'Afrique, pour être en accord avec notre stratégie. Donc nous accompagnons des clients africains qui vont en Europe ou des clients européens qui sont intéressés par l'Afrique. Il faut donc vraiment être clair sur ce que l'on veut faire et le reste ne relève que de l'exécution. Le défi est donc de s'assurer que cette stratégie est bien définie et élaborée de manière efficace.

À partir de 2019, EBI SA va accorder une grande importance aux transferts de fonds de la diaspora. Qu'est-ce qui motive cette orientation ?

Nous sommes en discussion très avancée avec le régulateur français et nous en parlerons de façon beaucoup plus détaillée dans les mois à venir. Mais nous nous intéressons effectivement à la diaspora et à ses transferts. Le groupe Ecobank a beaucoup investi dans ce domaine, notamment en matière de digitalisation. Aujourd'hui, une bonne partie de nos transactions sont faites par téléphone, par internet et EBI SA va très prochainement offrir des services dédiés.

Aujourd'hui quand vous regardez ces transferts, ils représentent près de 0,7% du PIB des pays industrialisés. C'est beaucoup plus important que ce qu'on appelle traditionnellement l'aide au développement ! Nous avons aujourd'hui des produits et services offerts en Afrique par Ecobank et nous souhaitons mettre ces produits à disposition de la diaspora, dont le comportement financier s'est complexifié. Auparavant, ses transferts étaient essentiellement destinés à la famille, c'était des transferts sociaux. Aujourd'hui avec l'émergence de classes moyennes africaines dans les pays de ces diasporas, non seulement les moyens ont été multipliés, mais également, on tend à aller vers de l'investissement avec des transferts qui servent aussi au développement économique. Une démarche dans laquelle le volet social génère également des montants énormes (construction d'écoles, d'hôpitaux, ...).

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Par ailleurs, les transferts d'argent ne concernent pas uniquement ceux de la diaspora vers les pays africains, mais aussi ceux de l'Afrique vers l'Europe, notamment dans le cadre du financement des études des enfants. C'est pour cette raison que j'évoque la complexification de la diaspora. Et c'est à tout cela qu'EBI SA va s'intéresser.

Ristel Tchounand

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