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Lotfi Maktouf : «Il nous faudrait un Nasdaq africain plus adapté aux particularités du Continent»

Ristel Tchounand

Publié le 14 août 2019 à 05:00 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:47

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Premier Tunisien de l'histoire diplômé de Harvard Law School, ex-avocat d'affaires à Wall Street et ex-conseiller principal au FMI, Lotfi Maktouf est depuis une trentaine d'années à la tête de plusieurs entreprises en Europe -dont la Chocolaterie de Monaco- qui l'emmènent à dealer constamment avec l'Afrique.

La Tribune Afrique : Vous avez investi dans l'agroalimentaire, l'hôtellerie de luxe, l'immobilier, le composite et la cybersécurité, mais vous cultivez une grande discrétion autour de vos affaires. Pourquoi?

Lotfi Maktouf : Il n'y a pas de raison précise, sinon ma propre nature caractérisée par la retenue et la réserve depuis mon plus jeune âge. Chacune de mes entreprises est indépendante. Au niveau de la structure de capital et du commandement, tout est en revanche centralisé. C'est d'ailleurs ce que je conseille en général lorsque j'ai l'occasion de m'adresser aux entrepreneurs, notamment en Afrique. Je les invite à ne jamais, par souci de contrôle, essayer d'intervenir, d'agir comme «le prophète de tous les secteurs». Chaque entreprise, chaque projet doivent avoir sa propre vie, sa propre évolution dans son propre écosystème. C'est délicat à faire, mais l'un des secrets du succès des Anglo-saxons est cette capacité d'allier le contrôle au niveau de la structure du capital d'un côté, et la grande indépendance opérationnelle et sectorielle de l'autre. C'est ce que j'adopte.

Après avoir été membre au Barreau de New York et avocat à Wall Street et après un passage au FMI à Washington, vous êtes dans les affaires depuis une trentaine d'années. Pour quelles raisons avez-vous plus investi en Europe qu'en Tunisie ou ailleurs en Afrique?

La première règle d'investissement est de connaître le territoire dans lequel l'on investit. Je ne suis pas installé en Tunisie, ni en Afrique plus généralement. Je dois ajouter que la taille de mes entreprises est à la fois trop grande pour m'orienter vers le micro-projet, mais trop petite pour prendre part dans la dynamique financière sur notre Continent. Toutefois, je pense que je contribue tout de même de façon indirecte par le moyen du conseil. Etant passé par le FMI, mon réseau me permet d'atteindre les décideurs africains. Je suis à leur disposition, notamment pour la mise en relation et les faire profiter de ma modeste expérience.

Aucune de vos entreprises n'est cotée en bourse. Pourtant elles sont importantes. Pourquoi ce choix?

J'opère dans des secteurs où s'exposer à ce que j'appellerais «la dictature» du marché des capitaux est un choix très difficile à faire. J'estime que, de plus en plus, le prix de l'accès à l'épargne publique est devenu tellement prohibitif. Combien d'entreprises cotées deviennent esclaves du formalisme des régulations reléguant leur stratégie et leur modèle économique au second plan derrière cette course effrénée à séduire les régulateurs et les experts boursiers de tous bords. Combien d'instances en ai-je témoin où les chiffres et les annonces suivent le rythme et l'appétit des traders, plus que la réalité du marché et de l'économie.

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Pour revenir aux pays émergents et en l'occurrence l'Afrique, je pense qu'il est temps de trouver une alternative à tout cela, c'est-à-dire un accès au marché des capitaux, locaux ou étrangers, qui se situe à mi-chemin entre le «plongeon» dans la bourse et la nécessité de trouver une alternative plus mesurée, par paliers successifs. En gros, il nous faudrait un Nasdaq africain plus adapté aux particularités du Continent et des fonds largement locaux ou régionaux pour accompagner l'expansion et son financement.

Ainsi, au moment où plusieurs pays du Continent, notamment au centre, à l'ouest et au nord s'activent pour inciter le maximum d'entreprises à rejoindre les places boursières, vous conseillez...

La prudence. Attention! Je ne dis pas qu'il ne faille pas aller sur les marchés. Ce que je dis c'est qu'il faut avoir une approche mesurée, plus modérée, pour l'appel à l'épargne publique. Cela s'applique à l'arsenal juridique à mettre en place qu'a l'instauration d'une véritable culture du «papier». Si notre continent est aiguillé vers un modèle de marché boursier né dans des circonstances économiques différentes, on tombera dans deux écueils : un appel à l'épargne publique réservée et assurée par les quelques banques et compagnies d'assurances de la place, et la porte ouverte à un nouveau type de colonisation par voie de capitalisation des entreprises naissantes étrangères.

Par culture, je fais référence au fait qu'aucun marché de capitaux ne sera efficace et équilibré s'il ne trouve pas ses racines dans les composantes des réalités socioéconomiques propres des nations et si la masse des acteurs économiques ne s'approprie pas ce mode de financement. Il est à mon sens temps de mener au moins à l'échelle régionale, une réflexion approfondie pour déterminer un cadre d'appel à l'épargne publique inspiré de nos réalités socioéconomiques, nos conditions et impératifs de développement. Ce système peut être créatif. C'est l'approche Nasdaq, c'est-à-dire une forme proportionnellement simplifiée, limitée, pro-investissement, pro-entrepreneur et souple. Cela bien entendu sera dans le respect des règles du marché et la protection des droits des investisseurs.

Le marché des capitaux peut fournir un outil extrêmement important. Mais en Afrique, il existe encore une marge pour une approche créative. Prenons l'exemple de la microfinance. Son principe est né de la nécessité de trouver une solution adaptée à la structure socioéconomique du Bangladesh. La philosophie de la microfinance reflète donc une réalité socioéconomique propre.

Ce à quoi j'invite tous les acteurs économiques à travers notre continent, notamment les entrepreneurs, c'est de réfléchir à un mode d'accès au marché des capitaux qui puisse refléter exactement nos besoins et nos réalités communautaires sans tomber dans l'écueil de l'imitation ou retomber dans la pure dépendance des marchés des capitaux internationaux.

Quelle est l'histoire derrière le rachat en 1996 de la Chocolaterie de Monaco?

Tout est parti de la volonté d'investir dans ce secteur duquel je me sentais vraiment proche par le fait que ce soit d'abord quelque chose proche de la terre. C'était très important pour moi. Je l'ai pris comme un retour aux sources. C'est bien beau d'avoir un parcours en passant par Harvard, Wall Street, le FMI,... Mais à un moment, on se perd dans les chiffres, dans le conceptuel. Pouvoir toucher le terrestre -parce qu'on vient et on retourne tous à la terre- est presque un réajustement de valeurs. Je me sentais attiré par l'opportunité et ai donc racheté la Chocolaterie de Monaco sans hésiter.

N'était-ce pas difficile, notamment en raison de vos origines, car la Chocolaterie de Monaco est quand même l'une plus anciennes entreprises de l'ère moderne de la Principauté de Monaco et fournisseur breveté du Palais princier de surcroît

C'était difficile. Je ne veux juste pas évoquer les détails. Par-dessus tout, je souhaite rappeler que je demeure très reconnaissant à Monaco et à la famille princière. Ce pays qui m'a ouvert ses bras et m'a accueilli il y a trente ans sans s'arrêter ni sur mes origines ni sur la couleur de ma peau. Le seul curseur a été le mérite, le sérieux et le respect du lieu qui m'a ouvert ses bras de ses valeurs et de ses principes. J'ai laissé la marque évoluer et s'épanouir. Je n'avais pas besoin de me mettre en avant comme je l'observais plus haut. Pour l'anecdote, il m'arrive de recevoir des boîtes de chocolats de ma propre entreprise en cadeau de fin d'année de la part de certaines personnes qui ne savent pas que j'en suis propriétaire. Cela ne me dérange pas du tout. Je m'amuse à les remercier en retour sans rien dire.

Cela permet alors à votre business de se pérenniser en toute discrétion?

Ce n'est pas parce que j'ai honte de qui je suis. Je pense que crier le nom du propriétaire dans le contexte d'un business qui n'est pas intuitu personae est une information qui n'est pas pertinente. Il faut avoir le courage de reconnaître ce qui est pertinent et ce qui ne l'est pas. Puis il faut mettre en valeur les gens qui travaillent pour l'entreprise. C'est à ces personnes-là de se faire prévaloir, d'avancer, de défendre la marque. A mon sens, le chef chocolatier a plus de mérite que moi. J'investis c'est vrai, mais qui assure la pérennité du goût, des recettes, de l'image, de la qualité, etc. Ce sont mes designers, mes chocolatiers; bref, les femmes et les hommes qui font la Chocolaterie de Monaco. Cette belle entreprise fêtera d'ailleurs son centenaire l'an prochain.

Le fait d'être fournisseur breveté du Palais -un titre qu'on a depuis très longtemps- nous aide beaucoup, car c'est un raccourci à la qualité de la production. C'est en même temps un vecteur de responsabilité redoutable. Parce que fournisseurs brevetés, on ne peut pas se permettre n'importe quoi. D'ailleurs, je me demande pourquoi dans nos pays, on ne distingue pas les entrepreneurs qui réussissent. Pourquoi ne pas concevoir des systèmes de médailles par exemple attribuées, disons par les consommateurs et en toute transparence ? Cela permettrait à celle ou celui qui l'obtient de se dépasser en toute fierté et de faire encore mieux. Je le vois, les fournisseurs brevetés de la Cour à Monaco ou en Grande-Bretagne sont tous fiers de l'être et tentent de se dépasser.

La Chocolaterie de Monaco s'approvisionne-t-elle à 100% en matières premières en Afrique?

Absolument. A 100%. C'est un choix que j'ai pris dès le départ.

Pour quels motifs?

En tant qu'Africain, je pense que c'est une chance de pouvoir dire avec fierté que l'origine de ce cacao est africaine, d'autant plus que les autres zones de provenance, c'est-à-dire Amérique centrale, Asie,... sont déjà quasiment structurées selon un concept de multinationale. L'Afrique offre encore au moyen des systèmes de coopératives et de structures moyennes exploitations une taille humaine qui ne tombe pas dans l'industriel. C'est un peu le patriotisme panafricain.

Quels sont les facteurs déterminants de vos décisions d'investissements?

Ce que je regarde en premier, c'est le potentiel d'augmentation de valeur. C'est-à-dire comment je peux contribuer à cette marque ou à ce produit ou ce secteur. Si vous perdez cette cible, vous allez droit dans le mur. Il faut imaginer clairement le potentiel d'augmentation de valeur, et de façon réaliste, sa mise en place. Il faut surtout éviter ce que les Anglo-saxons appellent «trophyasset», c'est-à-dire faire les choses pour impressionner tout le monde. Malheureusement, on a encore cela dans nos sociétés. Le pire investissement, c'est le «trophyasset».

Il y a une dizaine d'années éclatait l'Angolagate. Vous avez dû vous expliquer sur les conditions dans lesquelles vous aviez assisté le fils de l'ancien président Mitterrand dans l'ouverture de compte bancaire dans un établissement du groupe Edmond de Rothschild. Une période stressante pour vous qui vous retrouviez quelque peu touché par ce scandale d'achat d'armes impliquant des Etats et dont Mediapart avait révélé des documents?

Merci pour cette question qui me donne l'occasion de m'exprimer sur ce sujet. D'abord, je tiens à dire très clairement que dans cette affaire, je n'étais ni «protagoniste», ni inculpé, ni mis en cause, ni même cité en tant que témoin assisté. Du reste rien ne m'a été reproché, sinon j'aurais été inquiété. Le parquet en charge de cette affaire colossale et complexe a simplement voulu connaître les conditions d'ouverture d'un compte bancaire spécifique parmi les centaines de comptes à l'époque sous investigation. J'ai fourni toutes ces réponses et le tout à la satisfaction du parquet, puisqu'il n'y a eu aucune suite à mes réponses.

Je souligne que ce type de sollicitation est monnaie courante pour des financiers ou des avocats. Le parquet a sollicité des dizaines et dizaines de firmes, de banquiers, d'avocats pour réunir les preuves et comprendre les montages souvent complexes. Je tiens à préciser que cela vaut également pour le groupe Edmond de Rothschild auquel rien n'a été reproché également.

Outre Naguib Sawiris, vous étiez un des hommes d'affaires africains qui avaient pris position sur la descente aux enfers de Carlos Ghosn. Est-ce un ami?

J'ai rencontré Monsieur Ghosn à plusieurs reprises, notamment dans le cadre de la Formule 1, parce que Renault y participe. Mais je ne peux pas dire que je le connais personnellement. Je ne veux pas intervenir dans n'importe quelle procédure judiciaire, qu'elle soit au Japon ou ailleurs. En revanche, ma position est la suivante : tout prévenu a droit à un traitement digne dans les règles et le respect de la personne humaine. Je comprends d'ailleurs que les milieux d'affaires européens et même japonais aient été choqués par le traitement qui a été réservé à Monsieur Ghosn en détention. Pour le reste, à la justice de faire son travail.

En 2013, vous publiez chez Fayard, Sauver la Tunisie, un livre dans lequel vous dénoncez le pourvoir par les islamistes et comment cela entrave notamment le développement économique du pays. Six ans plus tard, comment se porte le milieu des affaires tunisien?

On est en plein marasme. La Tunisie n'a pas de pétrole -quelque part heureusement. La crise économique est grave à mon sens. Le secteur informel et la contrebande ont pris des proportions extrêmement dangereuses pour le pays. De plus, avec l'instabilité en Libye, l'incertitude en Algérie, la situation régionale n'aide pas. Le secteur touristique n'arrive toujours pas à relever la tête suite aux terribles attentats terroristes du Bardo et du littoral. Le pays en souffre encore. Tout cela fait que, malheureusement, la Tunisie est réduite à vivre surtout des transferts des de fonds de sa diaspora, comme première source de devises. C'est quand même un comble!

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Toutefois, je continue de croire en la Tunisie et en son potentiel, parce que ses fondamentaux sont sains et les Tunisiens comprennent l'urgence des réformes structurelles qui se mettent malgré tout en place. En y ajoutant l'émergence d'un Etat de droit, le niveau et la qualité relative de l'infrastructure, la proximité de l'Europe, et une vraie administration, à présent, démocratique, même si elle est «phagocytée» -le terme est un peu fort- par des intérêts islamistes et autres. La liberté d'expression que connaît la Tunisie aujourd'hui aidera à lutter contre la corruption et favorisera la bonne gouvernance. Un objectif qui m'est cher et pour lequel je milite avec mon ami Mo Ibrahim.

Propos recueillis par Ristel Tchounand

Ristel Tchounand

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