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Francesco de Musso : « Sur le plan économique, la contagion du Covid-19 a été immédiate »

Marie-France Réveillard

Publié le 16 avril 2020 à 07:54 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:45

Francesco de Musso, directeur général de BGFIBank Europe.

Francesco de Musso, directeur général de BGFIBank Europe.

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Alors que la pandémie de Covid-19 a placé le secteur bancaire dans l'œil du cyclone, Francesco de Musso, directeur général de BGFIBank Europe qui accompagne les sociétés internationales sur le continent, détaille les mesures prises par le groupe pour affronter la crise. Optimiste, il considère qu'il y aura un « après » Covid-19, qui redéfinira les priorités du secteur...

La Tribune Afrique - Dix ans après son ouverture à Paris, que recouvre aujourd'hui le périmètre de BGFIBank Europe ?

Francesco De Musso - Nous sommes 45 collaborateurs dont les trois quarts sont actuellement en télétravail. Nous sommes une banque européenne, enregistrée en France, régulée par l'Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, l'ACPR,  et nos marchés sont africains. Notre groupe est présent dans une dizaine de pays d'Afrique ainsi qu'à Paris, et l'activité de BGFIBank Europe est répartie en 3 segments : le financement des opérations internationales, le conseil en financement et les services bancaires aux entreprises et aux institutions financières. Le métier historique de la banque reste le trade mais nous disposons d'une partie dédiée au corporate et une autre au cash management.

Quelles sont les mesures prises par BGFIBank Europe pour faire face au Covid-19 et pour assurer la continuité de ses services ?

Nous suivons scrupuleusement les directives sanitaires comme les gestes barrières, le respect des distances de sécurité, le port d'équipements ou encore la désinfection des locaux. Au niveau opérationnel, nous avons pris un certain nombre de mesures et nous nous sommes dotés d'une cellule de crise. Le 13 mars, BGFIBank Europe a activé son plan de continuité d'activité, avant même que le confinement ne soit décrété. Les membres du comité de direction font des points quotidiens sur la situation. Nous avons mis en place des groupes d'échanges en interne et nous avons élaboré un planning qui permet à nos collaborateurs d'alterner entre télétravail et travail sur site, pour éviter tout risque de contamination. Toutefois, certaines opérations nécessitent de travailler sur des documents originaux, ce qui nous oblige à être sur place. Au niveau de la surveillance, nous avons aussi des réunions quotidiennes avec l'ACPR. Enfin, nous procédons à une revue hebdomadaire du portefeuille de crédits avec nos plus importants clients afin de mesurer les impacts du Covid-19 en termes de recouvrement et d'activité.

Quelles ont été les mesures adoptées par le groupe sur le continent?

La maison-mère du groupe BGFIBank qui est située à Libreville au Gabon a pris toutes les mesures nécessaires pour assurer la continuité des activités dans nos différentes implantations. Nous sommes le 1er groupe financier d'Afrique centrale [CEMAC, ndlr] et en termes de responsabilités, nous avons un rôle fort à jouer en tant que banque systémique. Nous avons adopté le télétravail et réduit les heures de travail de 2 à 3 heures par jour, en fonction des pays. Le Gabon a annoncé les mesures de confinement total ce week-end, mais le secteur bancaire étant stratégique, nous avons reçu les autorisations nécessaires pour pouvoir continuer nos activités. Dans le cadre du réaménagement des activités du groupe, Paris joue d'ailleurs un rôle de pilotage dans la mesure où la France est le pays d'implantation du groupe le plus touché aujourd'hui.

Quel est l'impact du Covid-19 mesuré à ce jour sur les activités de BGFIBank Europe ?

Notre activité est très régulée donc généralement, nous parvenons à établir différents scénarios, mais aujourd'hui, il est difficile d'estimer les impacts réels du Covid-19 sur nos résultats. Toutefois, au second trimestre, nous enregistrons d'ores et déjà une baisse d'activité de l'ordre de 10% et nous envisageons une baisse qui pourrait atteindre entre 20 et 30% sur l'année. Nous réalisons des stress tests [tests de résistance bancaire, ndlr] et ces évaluations sont systématiquement revues lors de nos points internes. La crise du Coronavirus pourrait nous faire perdre 4 millions d'euros en termes de volume d'activité [sur un PNB de 14 millions d'euros, ndlr] [...] À ce jour, le pire scénario serait la prolongation du confinement jusqu'à la fin du second trimestre, suivi de 3 mois de relance pour une reprise en septembre.

Quels sont les dispositifs mis en place pour aider les entrepreneurs à faire face à la crise ?

Nous appelons nos clients chaque semaine. Ils sont touchés de plein fouet par la baisse de leurs activités, car la plupart d'entre eux sont confinés. En matière de recouvrement, nous enregistrons de plus en plus de retards sur les paiements en dollars ou en euros et malheureusement, ça ne devrait pas s'améliorer dans l'immédiat [...] Les marchés de l'alimentaire ou de l'énergie s'en sortent mieux, contrairement à celui des équipements par exemple, mais globalement tous les secteurs sont impactés [...] Nous proposons à nos clients de réaménager leurs financements et de proroger les durées initiales. Nos financements généralement adossés à des opérations d'import-export, sont sur du court terme [inférieur à un an, ndlr], mais nous avons rééchelonné les paiements sur plusieurs mois. Par ailleurs, nous enregistrons de plus en plus de demandes de prêts garantis par l'État [PGE, dispositif de garantie de l'État de 300 milliards d'euros pour des prêts accordés par les banques afin de répondre aux besoins de trésorerie des entreprises impactées par la crise du Coronavirus, ndlr] de la part de nos clients basés en France.

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Quel est le rôle que doivent jouer les banques pendant cette période de crise pour soutenir le secteur privé ?

Nous sommes une courroie de transmission en quelque sorte. Que ce soit en Afrique ou en Europe, les effets du Covid-19 sur l'économie sont importants. L'Afrique a été touchée très rapidement par la chute des cours des matières premières tandis que l'impact sanitaire reste moins important qu'en Europe à l'heure actuelle. Au niveau économique, la contagion du Covid-19 a été immédiate. Plusieurs dispositions ont été prises par les banques centrales - notamment par la Banque des États de l'Afrique centrale -, qui ont baissé le taux directeur de refinancement des banques [...] Nous avons une responsabilité civique et notre rôle est de continuer à soutenir les acteurs économiques en cette période difficile. Nous avons développé plusieurs solutions de m-paiement [solution BGFIMobile, ndlr], car il nous faut continuer à servir nos clients à distance, dans un contexte de confinement partiel ou total.

Les banques centrales décaissent des milliards d'euros pour faire face à la crise du Covid-19. Jusqu'où la dette peut-elle être soutenable ?

Historiquement, on a toujours fait fonctionner la planche à billets, car il n'y a pas de frein technique. Tant que les besoins pour financer les acteurs économiques sont là, la banque centrale est dans son rôle. La limite est économique et le financement octroyé ne doit pas détruire de la valeur. Concrètement, nous faisons face à un risque de stagflation [situation économique caractérisée par la stagnation de l'activité, de la production, et par l'inflation des prix, ndlr]. Or dans ce cas, continuer d'alimenter les banques en liquidités constituerait une menace en termes de soutenabilité de la dette publique. Malheureusement, la plupart des dépenses publiques dans les États européens sont à un niveau tellement élevé aujourd'hui, que cela devient préoccupant et que le risque de stagflation pointe à l'horizon. On ne pourra pas continuer à financer les États de façon illimitée si cela sert uniquement à répondre à de la dette publique...

Ne craignez-vous pas un manque de liquidité à venir si la crise devait perdurer ?

En Europe, nous n'avons pas cette crainte, car la Banque centrale européenne possède une force de frappe importante, mais l'inquiétude existe en Afrique, car même si les taux directeurs ont été baissés, ils restent quand même plus importants qu'en Europe où l'on a des taux négatifs et où les banques n'ont pas de difficultés à se refinancer. En Afrique francophone, la liquidité en local était déjà un vrai sujet, bien avant la crise du Coronavirus, car on a beaucoup plus de demandes de crédits que de dépôts. Or, la crise actuelle peut faire augmenter la demande de financement.

Qu'attendez-vous des États et des bailleurs multilatéraux pendant cette pandémie ?

Il y aura un « avant » et un « après » Covid-19, je ne suis pas sûr que nous soyons dans une crise conjoncturelle. Nous devons apprendre à vivre dans ce nouvel environnement, changer nos habitudes tout comme l'analyse des risques et de la solvabilité de nos clients. Nous attendons des États que les mesures budgétaires soient maintenues pour soutenir l'activité dans les secteurs clés et la liquidité des banques. Les économies africaines sont très concentrées sur peu d'acteurs et peu de matières premières. Il est important que les États continuent à soutenir les champions d'aujourd'hui et à maintenir l'attractivité de différents pays, en repoussant notamment les échéances fiscales et en confirmant les investissements en cours. Par ailleurs, la prise de conscience autour de la nécessité d'investir sur le plan sanitaire s'est imposée à tous. Il faudra donc se donner les moyens dans chaque pays, d'assurer un minimum d'autonomie sur le plan sanitaire

Depuis le début de la pandémie en Afrique, plusieurs Chefs d'État, à l'instar de Macky Sall, ont promis de décaisser des millions d'euros pour soutenir le secteur privé. Toutefois, les aides se font attendre et inquiètent les acteurs privés qui craignent un soutien tardif...

Malgré la multiplication des annonces des bailleurs internationaux, l'aide prendra du temps à arriver. Concernant la Banque mondiale ou le FMI, les décaissements sont souvent conditionnés par certaines règles et les États africains seront aussi pénalisés par les lourdeurs budgétaires et administratives. Au-delà des effets d'annonce, ces aides finiront bien par arriver, mais ce qui me préoccupe davantage, c'est le secteur informel qui tient un rôle important en Afrique. Très peu d'États ont annoncé des mesures ciblées pour soutenir ce secteur qui alimente une grande partie des populations or, le confinement assorti parfois d'un couvre-feu pourrait générer un risque social qui impacterait la stabilité dans son ensemble.

Ne redoutez-vous pas qu'à l'issue de l'épidémie, un certain nombre de vos clients ne se détournent de leurs activités en Afrique ?

Je suis plutôt optimiste. L'Afrique va continuer à représenter un marché de plus en plus visible. Pour l'instant, les impacts sanitaires sont moins importants qu'ailleurs. De plus, dans un contexte de récession qui se profile rapidement en Europe, les marchés africains sont certes risqués, mais très rentables. Je pense que les activités seront maintenues, voire renforcées sur le continent, car les besoins en volume sont importants, les marges sont significatives et plusieurs secteurs connaîtront un phénomène de concentration.

Vous avez appelé à la vigilance face aux escroqueries en cette période de crise : Y a-t-il une recrudescence des fraudes et quels sont les dispositifs technologiques mis en place dans ce contexte ?

La période actuelle est propice pour les hackers dans la mesure où les collaborateurs travaillent à distance et sont amenés à se connecter à des réseaux sécurisés. On a constaté une recrudescence de faux sites Internet au nom de BGFIBank, mais aussi de faux profils de collaborateurs et de nombreux appels douteux sur nos lignes téléphoniques. Nous avons instauré une veille au niveau de la conformité sur l'identification des faux sites et des faux profils en ligne et nous sensibilisons les collaborateurs à ce type de fraudes. Parallèlement, nous assurons une vigilance opérationnelle de tous les instants et les collaborateurs utilisent un accès sécurisé VPN pour leurs espaces de travail respectifs.

Cette pandémie participera-t-elle à faire évoluer la manière de gérer la banque ?

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Nous sommes entrés dans une phase de digitalisation de plus en plus grande, y compris en Europe et ce mouvement devrait encore s'accélérer. Il nous faudra investir davantage pour implémenter de nouvelles solutions numériques. En Afrique, les solutions de m-banking qui sont beaucoup plus développées qu'en Europe représentent d'ailleurs un point fort [...] Au sein de BGFIBank Europe, nous avions acquis l'année dernière, une solution de workflow qui nous permet de digitaliser l'ensemble de nos financements, ce qui s'est avéré être une décision majeure dans une situation comme celle que nous traversons aujourd'hui.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

Marie-France Réveillard

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