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[Exclusif] Emmerson Mnangagwa: « Au Zimbabwe, le régime a changé ! Les discussions avec le gouvernement actuel doivent s’ouvrir »

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Harare

Publié le 05 avril 2022 à 13:45 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 03:45

Emmerson Mnangagwa, président de la République du Zimbabwe.

Emmerson Mnangagwa, président de la République du Zimbabwe.

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Emmerson Mnangagwa, le président zimbabwéen, surnommé le « crocodile », pourrait bientôt être reconduit à la tête de son parti pour briguer un second mandat en 2023. C'est bardé de son incontournable écharpe aux couleurs nationales qu'il revient, pour La Tribune Afrique, sur les impacts économiques de la guerre en Ukraine et sur l'implication du Zimbabwe dans la lutte contre le terrorisme au Mozambique, sur fond de sanctions internationales.

La Tribune Afrique : Dans quelle mesure la guerre russo-ukrainienne se fait-elle déjà ressentir au Zimbabwe ?

Emmerson Mnangagwa, président du Zimbabwe : L'envolée des prix du carburant impacte notre économie. Ce constat est le même pour tous les pays qui importent du pétrole. Les prix ont légèrement baissé ces derniers jours, mais nous ignorons s'ils vont se stabiliser à ce niveau. Toujours est-il que cette tendance nous a permis de réduire les prix du carburant. Les impacts de cette crise se répercutent aussi au niveau de nos importations d'engrais de Russie et du blé d'Ukraine (...) Il y a peu, notre production céréalière ne nous permettait de couvrir que deux mois de notre consommation annuelle, mais grâce à notre programme de redistribution des terres associé à nos travaux d'irrigation, le niveau de nos importations a significativement baissé. A ce jour, nous ne devons plus importer qu'un mois de notre consommation annuelle. Nous œuvrons activement au renforcement de nos capacités de production afin d'atteindre l'autosuffisance alimentaire et nous pouvons d'ores et déjà nous féliciter des bons résultats qui découlent directement des réformes engagées.

De quelles façons les sanctions internationales à l'encontre du Zimbabwe impactent-elles le développement national ?

Nous faisons l'objet de sanctions depuis plus de deux décennies. Elles ont limité notre commerce avec la communauté internationale et entraîné une crise profonde qui ne nous a pas permis de rembourser notre dette, ni d'être en mesure de répondre à nos besoins alimentaires. Au Zimbabwe, le régime a changé ! Les discussions avec le gouvernement actuel doivent s'ouvrir. Nous avons commencé à rembourser une petite partie de notre dette auprès de la Banque mondiale depuis l'année dernière. La situation progresse. Nous avons récemment participé au Sommet Union africaine (UA)-Union européenne (UE) à Bruxelles et nous entretenons de bonnes relations avec la France, l'Allemagne, le Portugal, la Belgique, l'Italie, l'Espagne et nombre de pays européens. (...) Aujourd'hui, notre objectif principal repose sur le renforcement de notre compétitivité sur le marché international. Nous voulons attirer les investisseurs et pour ce faire, nous nous attelons à créer les conditions favorables pour un environnement des affaires attractif.

Les relations bilatérales entre la Russie et le Zimbabwe expliquent-elles votre abstention aux Nations unies pour condamner l'invasion russe en Ukraine ?

Il est vrai que nous collaborons aux niveaux politique et économique avec la Fédération de Russie, cependant notre décision n'est pas motivée par des considérations de nature économique. Notre abstention le 23 mars dernier aux Nations Unies, se justifie avant tout, par le fait que nous estimons que le dialogue reste la meilleure solution pour arriver à un règlement du conflit entre les deux pays.

Vous avez décidé de vous impliquer dans la lutte contre le terrorisme à Cabo Delgado, au Mozambique. Une levée des sanctions permettrait-elle une plus grande implication du Zimbabwe dans la région ?

Le Zimbabwe est un membre de la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) et c'est dans ce cadre que nous soutenons nos frères et sœurs du Mozambique dans leur lutte contre le terrorisme à Cabo Delgado. De plus, nous ne pouvons pas attendre que les insurgés arrivent chez nous. Au niveau régional, notre pays dispose d'une grande expérience et d'une connaissance du terrain qui lui permettent de faire face aux insurgés, mais nos capacités d'intervention sont limitées par les sanctions et par l'embargo sur les armes dont nous faisons l'objet (...) Lorsque les forces d'intervention de la SADC seront parties, il faudra bien que le Mozambique garantisse sa sécurité et sécurise ses frontières, c'est la raison pour laquelle nous l'assistons en matière de renforcement de ses capacités. Nous avons déjà formé un bataillon qui est actuellement déployé dans la région de Cabo Delgado, en mobilisant 304 de nos instructeurs. Toutefois, nous ne sommes pas en mesure d'apporter une assistance supplémentaire, car nous n'en avons pas les capacités techniques. A l'heure actuelle, nous sommes donc dans l'incapacité de jouer pleinement notre rôle dans la lutte contre le terrorisme régional en raison des sanctions internationales.

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Au regard de la menace sécuritaire au Mozambique, une intervention multinationale sur le terrain impliquant des acteurs occidentaux est-elle envisageable ?

Je pense que les Etats-Unis tout comme l'EU ne souhaitent pas intervenir militairement sur le terrain. Il y a bien sûr des intérêts commerciaux considérables dans la région de Cabo Delgado. C'est notamment le cas de la France qui y développe un projet à plusieurs milliards de dollars (le projet de construction d'une usine de GNL par TotalEnergies pour un coût de 20 milliards de dollars, ndlr). Néanmoins, il me semble plus indiqué pour les Etats-Unis ou pour l'UE de supporter le Mozambique en participant au renforcement de ses capacités, mais aussi à celles du Zimbabwe, de la Zambie ou du Malawi qui disposent d'une grande connaissance du terrain et des cultures locales, afin de stopper l'expansion de la menace djihadiste. Nous devons régler ce problème par nous-mêmes, mais s'ils veulent vraiment s'engager contre ces islamistes alors ils sont les bienvenus...

Ces deux dernières années, le nombre de mosquées au Zimbabwe a augmenté de façon exponentielle, passant de 46 à 400. Quel est le risque d'une radicalisation islamique sur le territoire zimbabwéen ?

Nous disposons d'une constitution démocratique qui garantit la liberté religieuse. Elle s'applique à toutes les religions. J'ai personnellement rencontré les chefs religieux musulmans du Zimbabwe et ils ont tous unanimement condamné les attaques des insurgés. Il ne faut pas oublier que les djihadistes tuent et décapitent aussi les musulmans modérés qui sont très affectés par ce qu'il se passe au Mozambique (...) Il est un fait que le nombre de mosquées au Zimbabwe a récemment augmenté et nous y sommes attentifs, car nous voulons nous assurer qu'il n'y a pas derrière ce phénomène, un agenda caché. Pour l'instant nous n'avons pas eu vent d'une quelconque menace sur notre territoire.

Quel regard portez-vous sur l'implication des soldats rwandais au Mozambique ?

Chaque pays a le droit d'entretenir les relations bilatérales qu'il souhaite avec un pays ami. La présence militaire du Rwanda a fait suite aux attaques de Cabo Delgado autour des sites industriels et la mission du Rwanda au Mozambique est de lutter contre les insurgés. Pour conduire leur mission à bien, les soldats rwandais devront se fondre dans la population locale.

Comment interprétez-vous les résultats des élections partielles qui se sont déroulées il y a quelques jours ?

Le 26 mars dernier, les électeurs étaient appelés à voter pour élire 28 représentants à l'Assemblée nationale, à la suite de plusieurs décès et d'un changement de parti dans l'opposition qui nécessitait la tenue d'un nouveau scrutin, conformément à notre Constitution. Nous avons réussi à reprendre deux sièges à l'opposition. Le jour même, se déroulaient des élections locales et nous sommes parvenus à maintenir nos positions. C'est donc un résultat encourageant dans la perspective des élections générales qui se tiendront l'année prochaine.

Qu'est-ce qui vous pousserait à briguer un second mandat à la présidentielle de 2023 ?

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Quand nous sommes devenus indépendants, il n'y avait aucune limitation de mandats. Depuis 2018, la nouvelle Constitution autorise deux mandats présidentiels. Arrivant au terme de mon premier mandat, je pourrais donc légitimement en briguer un second. Le Zanu-PF se réunira cette année pour désigner son président. Si je suis investi par mon parti alors je serai automatiquement candidat à l'élection présidentielle (...) Notre priorité portera alors sur la modernisation de notre agriculture, car le Zimbabwe est doté de terres fertiles qui sont mises à mal par le changement climatique. Il nous faudra également moderniser notre appareil de production, en particulier dans le secteur des mines. Nous mettrons aussi l'accent sur l'éducation, l'innovation et les sciences afin que notre jeunesse puisse être compétitive dans le monde technologique de demain.

Marie-France Réveillard, envoyée spéciale à Harare

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