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Prof Howard Nicholas : « Mes 40 ans d'expérience me font dire que l’Afrique devrait chercher à conquérir le monde par l’industrie »

Photo de Ristel Tchounand

Ristel Tchounand

Publié le 03 février 2023 à 16:34 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 03:42

Howard Nicholas

Photo d'illustration

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Professeur à l’Université Erasmus aux Pays-Bas, Howard Nicholas est un économiste sri-lankais d’expérience mondiale qui s'est fait chantre de l’indépendance économique par l’industrialisation. Il enseigne notamment de nombreux Africains et conseille des organisations sur les stratégies économiques. Dans cette conversation avec La Tribune Afrique, il partage ce qu’il estime être des « solutions » pour accélérer le développement d’un continent aux multiples richesses.

LA TRIBUNE AFRIQUE - Vous êtes un fervent défenseur de l'indépendance économique par l'industrialisation. Dans vos travaux sur la transformation industrielle dans le monde, vous prenez beaucoup l'exemple de l'Asie. On entend récemment que le continent africain devrait tracer sa propre voie, en lien avec ses potentialités et ses réalités. Comment l'Afrique pourrait-elle s'y prendre ?

PROF. HOWARD NICHOLAS - Je pense que l'Afrique dispose d'une belle opportunité avec l'accord de libre-échange continental africain (Zlecaf) et la dynamique d'industrialisation que cette dernière pourrait impulser. Mais cette industrialisation doit être orientée vers l'exportation et je parle précisément de l'exportation hors du continent africain. Mes 40 années d'expérience, passées à étudier les processus d'industrialisation dans le monde, me font dire que l'Afrique doit chercher à conquérir le monde par l'industrie, afin de se développer durablement.

Il faut savoir que tous les processus d'industrialisation qui se sont effondrés historiquement, l'ont été parce qu'ils n'étaient pas alimentés par des devises étrangères. Si donc la Zlecaf se concentre uniquement sur le commerce intra-africain qui est au cœur des débats comme je le vois dans les différents forums organisés en Afrique ou ailleurs, il est probable qu'à un moment ou à un autre, les marchés africains seraient touchés par une pénurie de devises étrangères. Et cela pourrait entraver l'ensemble du processus d'industrialisation. C'est ce qu'il s'est passé, il y a 40 ans. Et le scénario pourrait se reproduire si les pays africains ne s'orientent pas vers les exportations à forte valeur ajoutée. Il est donc important d'assurer l'approvisionnement en devises étrangères sur les marchés. Mais ce n'est pas le seul aspect important, il y a également la question du transfert technologique.

Si les pays africains veulent exporter vers les pays avancés, ils doivent disposer de la technologie nécessaire pour produire les biens avancés. S'il y a une ambition clairement affichée et une volonté profondément démontrée par les gouvernements, les entreprises africaines chercheront à acquérir les technologies nécessaires. Désolé de le dire, mais la vérité est que l'Occident ne veut pas que l'Afrique acquiert les technologies avancées, ni que ce continent produise ce qu'il produit déjà.

Imaginez que les pays africains avec leurs matières premières fabriquent aussi des produits à forte de valeur ajoutée, avec cette main d'œuvre bon marché. Comment l'Occident pourrait-il concurrencer l'Afrique ? Ce serait impossible. Actuellement, tout le monde ne parle que du commerce intra-africain. Mais c'est aussi vers le commerce extra-africain qu'il faudrait orienter les discussions pour que des solutions soient trouvées, afin d'accélérer le développement du continent.

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Il y a 40 ans, les dirigeants africains disaient que la prospérité passe par la production de matières premières. L'Occident a soutenu cela parce que cela les arrangeait. On sait ce que cela a donné comme résultats. Aujourd'hui l'Occident soutient aussi la Zlecaf, parce que les débats se concentrent sur l'intra-africain. En se concentrant sur l'intra-africain, les pays africains auront des difficultés à sortir de la spirale de la dette. C'est un fait.

Sur le continent, on observe différentes politiques en matière de financement du développement. Si certains pays misent sur le secteur privé, le partenariat public-privé est de plus en plus considéré comme un financement innovant pour les pays africains en forte quête de financement. Quelle forme ce partenariat devrait-il prendre selon vous ? Existe-t-il à votre avis un « bon » partenariat public-privé ?

Scientifiquement, je sépare le financement de la production. En matière de production, je crois au capitalisme. Je crois en la concurrence. Je crois que lorsqu'un Etat veut rendre un domaine ou un secteur compétitif, il le laisse aux acteurs privés. Car la concurrence favorise l'investissement dans la technologie et rend les économies plus efficaces. En réalité, les institutions gouvernementales ne sont pas efficaces en soi. Mais quand il s'agit d'un service public très important pour toute la société, il ne faut jamais le laisser au secteur privé. C'est ce que nous appelons généralement un monopole naturel. Prenons le cas de l'eau : il ne faut jamais privatiser l'eau parce que c'est un monopole. L'entité qui gère l'eau dans un pays, en réalité, « possède » cette eau, si je puis m'exprimer ainsi. Elle peut faire payer une augmentation de 5000% si elle le veut. De toutes les façons, celui qui ne paye pas sera privé d'eau. C'est la même chose pour l'énergie. En somme, le raisonnement est le suivant : s'il y a possibilité de créer la concurrence, on privatise, sinon, on ne privatise pas. Le secteur privé est très important dans une économie. Mais en matière de production, il y a un rôle pour le gouvernement et un rôle pour le secteur privé.

Suivant votre raisonnement, comment les pays africains peuvent-ils faire face aux problèmes de financement ?

Oui, cela nous amène au deuxième volet de mon propos : le financement. Il y a deux types de financement, celui de l'Etat et celui du privé. Tous les pays -sans exception- se sont développés grâce à la formation de capital fixe à long terme. Ce sont des investissements très risqués. Le secteur privé ne réalisera pas de tels investissements. Il ne peut pas le faire, car il n'a pas l'argent nécessaire. C'est à ce moment qu'on a besoin de banques de développement. Ces banques d'Etat qui prêtent sur 20 ans à des taux d'intérêts très bas. Elles prennent le risque. Lorsque j'investis dans une nouvelle technologie sophistiquée, je ne vais pas le faire si le risque est entièrement pour moi. L'État est donc très important. C'est la raison pour laquelle  la Banque mondiale a essayé de privatiser les banques de développement, parce qu'elle sait de quoi est capable ce type d'institutions. C'est la base du succès du Japon, de la Corée, de Singapour, de Taiwan, de la Chine, du Vietnam...

Un autre problème souvent pointé dans les pays africains quand il est question de financement, c'est celui de la dette. Comment se financer sans faire exploser le niveau d'endettement ?

Ce que je veux dire, c'est qu'il ne faut pas seulement emprunter. Il faut faire des joint-ventures. Donc, dès qu'un pays dit : « Regardez, nous sommes ouverts à la production sur le marché mondial », « nous sommes heureux de produire des biens à haute valeur ajoutée », les entreprises viendront, surtout si le gouvernement en place fournit également des financements à long terme aux partenaires locaux. Et ils vous donneront leur capital, mais ce ne seront pas des prêts, mais des investissements.

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Pour finir, je dirais que certains pays africains se démarquent sur le plan stratégique. Mais ce continent a besoin d'unité, d'une centralisation de l'argent dont les économies ont besoin. L'Afrique a besoin d'une seule voie de négociation des accords commerciaux, et ainsi y aller selon ses propres convictions. Si les Européens peuvent subventionner leur nourriture, les Africains devraient aussi pouvoir le faire s'ils le veulent. Si les Américains peuvent négocier à leur guise, les Africains peuvent négocier à leur aise.

Propos recueillis par Ristel Tchounand.

Ristel Tchounand

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