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Réinventons l’innovation africaine en 2018 : le modèle indien « jugaad » [Tribune]

Guillaume Jeangros, Fondateur d'Azolis

Publié le 02 janvier 2018 à 14:45 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 01:30

Guillaume JEANGROS Founder and Managing Partner AZOLIS

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Face aux défis climatiques, environnementaux et écologiques, l'Afrique pourrait s'inspirer de l'Inde pour mettre en place un mode de développement résilient. Alors que la population africaine va quadrupler d'ici la fin du siècle, elle ne peut reprendre, sans risques excessifs, le modèle occidental de consommation et ses gâchis en tout genre. Seules des innovations frugales pourront assurer un développement respectueux de l'environnement. L'Inde nous en montre le chemin.

Une croissance exponentielle dans un milieu fini, mène à la catastrophe, tôt ou tard. C'est ce que viennent de nous rappeler quinze mille scientifiques en lançant un véritable cri d'alarme : l'humanité risque tout simplement de disparaître si elle ne parvient pas dans les toutes prochaines décennies à réduire les émissions de gaz à effet de serre, restaurer les écosystèmes, arrêter la dégradation des sols agricoles et mettre fin aux pollutions et dégradations de l'environnement, au premier rang desquelles la déforestation.

Plus qu'imminentes, des menaces actuelles

La question est d'autant plus prégnante pour l'Afrique que sa population va presque quadrupler d'ici 2100 pour passer de 1,2 milliard à 4,4 milliards, soit de 16% aujourd'hui à 40% de la population mondiale. On imagine mal l'ampleur du défi que cette hausse représente, tant au plan alimentaire qu' environnemental,. Dans le même temps, la consommation électrique de l'Afrique devrait exploser : aujourd'hui, elle n'est que de 168 kWh par habitant pour l'Afrique sub-saharienne (hors Afrique du Sud) contre 800 en Inde, 7 000 en France et 13 000 aux Etats-Unis.

Le développement de l'Afrique présente ainsi des défis écologiques gigantesques d'autant plus dommageables que le monde est de plus en plus interdépendant. Or, les experts du GIEC s'accordent à dire que l'Afrique sera le continent le plus touché par les changements climatiques. Le changement est déjà là. Il suffit de regarder le lac Tchad qui s'est réduit comme peau de chagrin, passant de 25 000 km² en 1960 à moins de 5 000 km² aujourd'hui. A Agadir, au sud du Maroc, l'eau des nappes phréatiques tend à disparaître, menaçant les productions agricoles fortement exportées en Europe. Au Sénégal, un million de pêcheurs artisanaux se retrouvent au chômage technique du fait de la raréfaction des ressources halieutiques. Entre Accra (Ghana) et Lagos (Nigeria), la côte menace de disparaître avec l'élévation du niveau des mers : ce sont des millions de personnes qui pourraient être obligées de migrer, rompant par là avec leurs racines et la richesse de leurs traditions.

« low-tech, open-source and free »

Pourtant, ce sont souvent des solutions simples qui assurent un développement durable et résilient, solutions que les ingénieurs du monde entier pourraient facilement transposer. Le futur ne sera pas « high-tech » mais bien « low-tech, open-source and free » ou ne sera pas. Couplé à une dissémination gratuite des innovations, la co-création peut faire des miracles. Certains entrepreneurs africains, à l'image de Samba Bathily (Solektra), l'ont bien compris et investissent massivement dans le solaire. C'est également ce que nous essayons de promouvoir à Azolis en développant tout azimut les technologies solaire photovoltaïque, solaire thermique et biomasse, capables de fournir efficacement eau (via le pompage solaire), chaleur (eau chaude via le solaire thermique et vapeur via la biomasse) et électricité (via le photovoltaïque).

Le développement de l'Afrique se condensera probablement en quelques décennies, là où il a pris plusieurs centaines d'années en Occident. Un très bon exemple pour l'Afrique est à mon sens l'Inde, qui est actuellement confrontée à ce même défi écologique. L'Inde avait en 1983 la même consommation électrique que les pays sub-sahariens actuellement. En trente ans, cette consommation a été multipliée par sept. Si l'Inde est aujourd'hui un des pays les plus pollués au monde, c'est aussi un pays où l'on invente le modèle de développement de demain : agriculture durable, reforestation, déserts transformés en oasis, eau rendue potable grâce à l'énergie solaire, villages électrifiés au solaire, etc...

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Citons trois exemples d'innovations low-tech ou jugaad (terme hindi synonyme de frugalité) qui ont changé la vie des Indiens (Bénédicte Manier les a recensées dans son ouvrage, Made in India, le laboratoire écologique de la planète).

Success-stories frugales indiennes...

Karunakara Reddy a inventé en 2003 un purificateur d'eau par osmose inverse couplé à un système de filtration au sable. Plus de 8 millions d'Indiens peuvent aujourd'hui profiter d'une eau saine à moins de 0,2 centimes d'euro (0,2 roupies) grâce aux 6 000 points d'eau installés par Smaat, la société de ce jeune entrepreneur.

Neha Juneja a elle aussi mis au point un poêle écologique testé directement par les femmes des campagnes. En permettant de consommer près de 70% de biomasse en moins que les poêles traditionnels, elle a changé la vie des femmes et des fillettes. Moins de corvées de bois laissent plus de temps pour l'école, sans parler des problèmes de santé réduits, des émissions de CO2 évitées et de la déforestation limitée.

Rajendra Singh, lui, a construit des johad, des bassins de rétention d'eau traditionnels, pour collecter l'eau de pluie. Ce faisant, il a ramené l'eau sur des terres devenues totalement asséchées. Il obtient en 2015 le Stockholm Water Prize, l'équivalent du prix Nobel de l'eau.

Shubhendu Sharma replante des arbres avec la technique Miyawaki : le sol est enrichi au moment de la plantation par des copeaux de bois et des fibres de coco qui apportent azote et carbone organique et par du vermicompost, puis est recouvert d'un paillis. Cela suffit à faire pousser les arbres dix fois plus vite que d'habitude. Il a déjà planté plus de 60 000 arbres à travers sa société, Afforest.

... et africaines

On pourrait citer des centaines d'autres innovations frugales, simples et directement transposables en Afrique. Certaines commencent déjà à être mises en place : citons rapidement UpOwa et ses kits solaires au Sénégal, Wangari Maathai et ses dix millions d'arbres plantés au Kenya, Soutra Fourneau et ses poêles écologiques en Côte d'Ivoire.

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Seules ces innovations permettront de développer et de nourrir l'Afrique de demain dans un modèle résilient. La préservation de l'environnement passe souvent pour une lubie de riches, en opposition avec la croissance économique. C'est vrai, mais en même temps... Changements climatiques, raréfaction des ressources, épuisement des sols, destruction de la biodiversité, carence énergétique auront des effets désastreux sur la croissance économique. La résolution de la crise environnementale mondiale est la condition nécessaire à un avenir durable pour l'Afrique.

Guillaume Jeangros, Fondateur d'Azolis

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