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L'obésité au Kenya, «la pire épidémie que le pays ne verra jamais» [Tribune]

Régis Fagbemi*

Publié le 17 mai 2018 à 12:15 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:58

Régis Fagbemi

Régis Fagbemi

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Le Quotidien Numérique

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De nombreuses voix alertent sur les problèmes de malbouffe et d'obésité au Kenya. Pourtant, si dans l'optique d'en réfréner la consommation, le pays compte mettre en place une fiscalité comportementale sur certain des produits alimentaires à l'origine de ces problèmes (soft drinks, jus...), une récente décision de la Haute Cour de justice est venue entraver cet effort. Une décision surprenante, qui sous prétexte de défendre la participation du contribuable à l'élaboration des politiques publiques,...

« Sugar tax »

« Le taux d'obésité en Afrique subsaharienne augmente plus rapidement que partout ailleurs dans le monde » indiquait récemment le New York Times, d'après qui les pays les plus touchés sont ceux en voie de développement - et qui connaissent une croissance économique rapide. L'explication est simple : les habitants, délaissant « une vie agricole plus active [se rassemblent] dans les villes où ils ont tendance à être plus sédentaires », note le quotidien américain.

Ainsi, au Burkina Faso, par exemple, le taux d'obésité a littéralement explosé, puisque sur ces 36 dernières années, il a fait un bond de 1 400 %. Au Ghana, au Togo, en Ethiopie et au Bénin, on observe une augmentation plus mesurée, mais de plus de 500 % tout de même, d'après le New York Times. Qui précise que, contrairement à d'autres maladies - comme le SIDA, le paludisme ou certaines fièvres - « bien » appréhendées en Afrique, l'obésité semble légèrement laissée pour compte.

C'est pour y remédier que certains pays mettent en place une « fiscalité comportementale ». A savoir : des taxes sur les produits dont limiter la consommation pour lutter contre la malbouffe et, donc, le surpoids. C'est le cas de l'Afrique du Sud, par exemple, pionnière en la matière sur le sol africain, dont la sugar tax est entrée en vigueur dimanche 1er avril 2018. Concrètement, les fabricants de boissons comprises dans le texte de loi - celles dont la teneur en sucre dépasse 4 grammes pour 100 millilitres (ml) - devront s'acquitter d'une taxe équivalente à 2,1 centimes de rand par gramme de sucre.

Encres de sécurité

Selon le professeur Karin Hofman, chercheur au sein de l'Ecole de santé publique de l'Université de Witts, « boire une seule boisson sucrée par jour augmente la probabilité d'être en surpoids de 27 % pour les adultes et de 55 % pour les enfants. » Selon lui, une portion de 330ml d'une boisson sucrée pétillante contient en moyenne huit cuillères à café de sucre. Si certaines voix se sont élevées pour dénoncer le caractère trop bénin de la mesure, celle-ci est assurément le premier jalon d'une politique sanitaire tournée vers la diminution de l'obésité.

Et le South African Revenue Service (SARS) - le Trésor public sud-africain - n'y est pas étranger : véritable pilier de la sugar tax, il annonçait, en décembre dernier, vouloir « guider tout au long du processus » les industries touchées par cette hausse de la fiscalité. Ceci dans un double but : les aider à appréhender la hausse de la fiscalité et, surtout, récolter un maximum de recettes - qui devraient servir, par la suite, à abreuver les politiques de santé publique.

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Preuve de sa réussite, le modèle sud-africain fait des envieux sur le continent ; récemment, c'est le Kenya qui a affiché sa volonté de mettre en place une sugar tax. La Kenyan Revenue Authority (KRA) a d'ailleurs déjà fait ses preuves : l'Etat a instauré un système de traçabilité des paquets de cigarettes et des boissons alcoolisées, cette fois, grâce à des timbres fiscaux confectionnés par le leader des encres de sécurité, la société suisse SICPA. A l'arrivée : plus d'un milliard de shilling kenyan par an de recettes fiscales.

« Pire que l'épidémie du VIH »

Sicpa, justement, avait été désignée par la KRA pour poursuivre son action au Kenya, via l'élargissement de ses timbres fiscaux aux soft drinks et aux jus. Las, la Haute Cour de justice, par la voix du juge John Mativo, en a décidé autrement.  Etonnant, puisque la technologie développée par la société suisse a le triple avantage de renflouer les caisses de l'Etat, en garantissant une collecte plus fiable du droit d'accise ; de limiter les risques liées à la consommation de produits contrefaits peu regardants sur les normes sanitaires ; mais aussi, on l'a dit, d'inciter les consommateurs à se détourner de ces produits ultra-caloriques, augmentation des prix oblige.

Pour appuyer sa décision, le juge Mativo s'est lancé dans d'étranges justifications. Le magistrat remet en question les modalités d'attribution du marché à l'entreprise suisse, et promeut une participation accrue du contribuable à l'élaboration des politiques publiques, sans préciser davantage comment mettre en place une telle implication. Des explications dans lesquelles d'aucuns ont été tentés de voir des manœuvres dilatoires, dans un pays où l'industrie n'hésite pas à peser de tout son poids pour influencer les politiques publiques.

Rien, en effet, ne semble justifier « l'introduction d'un système parallèle pour reproduire » ce qui, de l'aveu même de la KRA, est « existant et réussi ». La technologie développée par Sicpa a en effet permis, de février à juin 2014, d'augmenter les recettes fiscales sur les spiritueux de 57 %, et tout indique qu'elle entrainerait les mêmes effets vertueux sur les boissons sucrées. La fiscalité comportementale est par ailleurs plébiscitée par l'OMS. Selon Temo Waqanivalu, coordinateur du département des maladies non transmissibles (MNT) de l'organisation, « de nombreuses preuves indiquent que ce mécanisme fiscal fonctionne, et nous encourageons les Etats à le mettre en place. »

Une mise en place qui urge. L'OMS révèle que les MNT sont à l'origine de la mort de 40 millions de personnes en 2012, dont 80 % provenaient de pays en voie de développement. En 2030, ces maladies chroniques seront la première cause de mortalité en Afrique subsaharienne, devant les maladies infectieuses comme le Sida. Propos confirmés par Anders Barasa, cardiologue kenyan, selon lequel « ce que nous voyons, c'est probablement la pire épidémie que le pays ne verra jamais. A long terme, elle sera probablement pire que l'épidémie du VIH dans les années 90 ». 35 % des habitants de Nairobi, la capitale du Kenya, sont d'ores et déjà obèses.

Le Kenya, mais aussi les autres pays d'Afrique, seraient donc bien inspirés de prendre exemple sur le Mexique, où une sugar tax a été imposée dès 2014, entrainant, selon l'Institut national de la santé publique, une baisse des achats de boissons sucrées de 5,5 % cette année-là, de près de 10 % en 2015.  Ou, plus proche d'eux, sur l'Afrique du Sud, qui en dépit d'un lobbying intense de l'industrie de la boisson est parvenue à imposer une sugar tax sur les boissons sucrées. Il s'agit là, sans conteste, de la priorité absolue en matière de santé publique sur un continent en plein boom, dont la population aura doublé d'ici 2030.

__________________________________________________

*Régis Fagbemi, diplômé de l'IAE d'Orléans, est aujourd'hui consultant en économie et finance, formateur à l'EEP d'Orléans et chargé de cours de finance au Cnam.

Régis Fagbemi*

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