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Cameroun : une stratégie numérique qui ambitionne de rendre l'économie plus inclusive, mais peine à s'imposer [Tribune]

Maxime Jong, consultant en stratégie, entrepreneuriat et développement économique inclusif

Publié le 15 mars 2019 à 14:30 - Mis à jour le 12 décembre 2024 à 23:50

Maxime-Olivier EYOUM-JONG

Maxime-Olivier EYOUM-JONG

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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À moins d'un an de l'échéance du Plan stratégique Cameroun numérique 2020, Maxime Jong consultant en stratégie, revient sur ce plan d'action qui aurait pu permettre au pays de suivre la même trajectoire de transformation numérique que le Rwanda et rendre son économie plus inclusive. Tout au long de son analyse, il nous invite à réfléchir sur l'ambition numérique du pays et sur l'orientation qu'il devrait se donner pour véritablement connaitre un décollage.

Bonne nouvelle pour l'économie numérique et l'inclusion financière au Cameroun. Le 31 mars prochain, l'interopérabilité des paiements électroniques via téléphone mobile sera effective au sein de la Communauté économique et monétaire des États de l'Afrique centrale (CEMAC). Cette nouvelle étape dans le développement de l'économie numérique de la sous-région est une aubaine pour ce pays qui depuis 2016 met à l'œuvre sa stratégie numérique. En effet, en 2018, c'est plus de 5 700 milliards de Fcfa qui circulaient via mobile en zone CEMAC (agence APA).

Au Cameroun, ce secteur enregistre une croissance record, selon l'Agence de régulation des télécommunications (ART). En décembre 2018, le pays comptait 18 819 852 abonnés mobile (taux de pénétration 83%) et un peu plus de 8 millions d'abonnés au service de paiement mobile, soit une croissance de 110,2% par rapport à l'année précédente (ART). Ce fort potentiel attire de nombreux acteurs, le dernier exemple en date est celui de la Société Générale, qui en novembre 2018 a lancé YUP, un service de paiement électronique via mobile.

C'est en fait toute l'économie numérique qui gagne en attractivité. Selon un rapport du ministère des Postes et télécommunications du Cameroun (MINPOSTEL), en 2018 le pays compte «près de 3 000 startups du numérique». Elles opèrent dans tous les secteurs : administration, banque, santé, éducation, culture et agriculture. Ce dynamisme est à mettre sur le compte du fort esprit entrepreneurial d'une nouvelle classe d'entrepreneurs. Ceux-ci ont réussi à développer leurs startups grâce à leur ingéniosité, mais aussi grâce à l'appui d'initiatives privées portées par de véritables ambassadeurs de l'entrepreneuriat tel que Rebecca Enonchong, Tony Elumelu, Total (Startupper de l'année) ou Orange. Ces initiatives privées (incubateurs, outils de financement participatif ou concours) et les réseaux sociaux ont grandement contribué à cet essor. De véritables écosystèmes (Silicon Mountain) et entreprises s'y sont développés. On peut citer en exemple Arthur Zang et son Cardiopad (santé), Olivier Madiba avec Kiroo Games (jeu vidéo), Churchill Mambe avec Njorku (plateforme d'emplois), mais aussi de grand talent tel que Nji Collins (Gagnant du Google Code 2016).

En 2016, l'État du Cameroun décide d'accompagner le développement de l'économie numérique. Il se dote d'un Plan stratégique de l'économie numérique (PSEN) dans lequel il s'engage à faire passer la contribution du numérique au PIB de 5% en 2016 à 10% en 2020 et à encourager la création de 40 000 emplois d'ici 2020. Pour ce faire, il compte soutenir l'entrepreneuriat et l'innovation et porter le taux de pénétration d'Internet à 50% en 2020. Comparativement ce taux était de 95% au Rwanda et de 85% au Kenya en 2018 (The Internet World Stats 2018 report).

Dans un contexte où il existe parfois des écarts entre ce qui était planifié et ce qui est réalisé, nous présenterons ici cinq chantiers d'inclusion qui devraient être surveillés et renforcés dans notre prochain plan de développement économique.

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Un écosystème basé sur l'intelligence collective et la production locale

Pour penser son plan «Cameroun Numérique 2020», le gouvernement est allé à la rencontre des acteurs du secteur. Inspiré par les dynamiques d'échanges perpétuels au sein de l'écosystème tech, il a opté pour une démarche participative en mettant en place des évènements et cercles de réflexion autour du numérique. Des initiatives comme le Cercle de concertation permanente public-privé du secteur des postes et télécommunications (CPPT), «une plateforme de concertation et de dialogue entre le Gouvernement, les entreprises... et la société civile, où les questions...du secteur sont adressées, en vue d'une recherche mutuelle des solutions idoines» (PSEN) en sont un parfait exemple.

Pour renforcer cette démarche, le gouvernement a souhaité que le pays abrite des conférences/forums sur l'économie numérique. À cet effet, une enveloppe de 200 millions de Fcfa financé par le Fonds spécial des télécommunications (FST) a été mise à disposition pour organiser cinq Journées nationales de l'économie numérique d'ici 2020 (PSEN). Une seconde enveloppe de 300 millions de Fcfa a été débloquée pour organiser et participer à des salons et forums IT (PSEN). En comparaison, pour développer son écosystème numérique estimé à 1 milliard de dollars (Swiss Business Hub Southern Africa), le Kenya a choisi de renforcer son attractivité par des incitations fiscales. Celles-ci visaient à attirer les leaders de l'économie numérique (Facebook, Microsoft, IBM, Intel). Grâce à l'implantation des bureaux régionaux de ces entreprises, le Kenya a pu s'imposer comme leader du numérique sur le contient et développer des évènements tels que le forum NextTech Africa. En suivant se même modèle, le Rwanda a noué un partenariat avec le géant chinois Alibaba et développé une plateforme de commerce électronique «l'eWTP Africa» qui lui permettra de commercialiser sa production dans le monde.

Pour développer des chaînes de valeur intégrées au sein des écosystèmes du numérique, le gouvernement camerounais s'est engagé à créer 20 incubateurs d'appui aux startups, 3 clusters et une zone franche industrielle pour la production d'équipements tech d'ici 2020 (PSEN). Pour y arriver, il prévoit injecter 2 milliards de Fcfa pour les incubateurs, 3 milliards pour les clusters, et 3 autres milliards pour une zone franche (PSEN). Il entend également promouvoir le développement des applications locales et mettre sur pied une aide aux entreprises d'assemblage d'équipements TIC au Cameroun. Pour ce faire, il prévoit injecter respectivement 500 millions de Fcfa et 1,7 milliard d'ici 2020 (PSEN). En comparaison, les projets de cité technologiques devraient mobiliser 10 milliards de dollars pour la Silicon Savannah au Kenya et plus de 280 millions de dollars pour une «cité innovante» au Rwanda.

L'inclusion numérique des familles et des territoires

L'accès et le coût d'Internet reste des freins majeurs au développement de l'économie numérique. En 2017, selon l'Alliance for Affordable Internet, le Cameroun occupait le 5e rang des 10 pays africains où le coût d'accès à Internet est le plus élevé et où l'accès des ménages à ce service reste faible : 30% en milieu urbain et 7% en milieu rural (Rapport Postes, Télécommunications et TIC 2017).

Pour faire face à cet enjeu, le gouvernement camerounais entend implanter des infrastructures telles que des bornes publiques d'accès Wifi. En partenariat avec les opérateurs privés, il souhaite investir près de 12 milliards de Fcfa d'ici 2020 (PSEN). Concernant, la fracture numérique entre zones urbaines et rurales, il envisage investir 20,4 milliards de Fcfa (PSEN) pour par exemple raccorder tous les chefs-lieux d'arrondissements à fibre optique d'ici 2020. De son côté, le Rwanda a noué un partenariat avec le programme américain One Web, ce qui lui a permis de lancer son premier satellite (Icyerekezo) dans l'espace et de faire baisser pour la troisième fois les coûts d'accès à Internet.

En plus d'un accès Internet à moindre coût, les citoyens doivent disposer du matériel informatique adéquat. L'État vise donc à atteindre un taux de 50% des ménages ayant au moins un ordinateur en 2020 (PSEN). Pour cela, il a mis sur pied un programme «one family one computer» (PSEN) et compte poursuivre son programme de développement de Télécentres communautaires polyvalents (TCP) en partenariat avec l'agence de coopération allemande, GIZ.

L'inclusion des jeunes et des femmes

Par sa configuration, l'économie numérique permet d'adresser les enjeux de l'inclusion des jeunes (70% de la population camerounaise à moins de 35 ans) et des femmes (environ 51% de la population. Institut national de la statistique).

En effet, le numérique permet à de nouveaux métiers d'émerger et crée des opportunités d'emplois de jeunes. Il faut cependant mettre à la disposition de ces jeunes les outils et les cadres de développement de compétence adéquats.

Pour ce faire, le gouvernement camerounais souhaite disposer de 11 centres régionaux d'apprentissage et de formation dédiés aux TIC et de 10 Centres intégrés d'informations en entreprenariat des jeunes (CIIEJ) pour 2020 (PSEN). Il a aussi mis sur pied un «camp de vacances TIC» qui vise à vulgariser les TIC et promouvoir l'utilisation responsable des réseaux sociaux auprès de la jeunesse rurale. Le ministère de l'Emploi et de la formation professionnelle (MINEFOP), prévoit de former à la programmation 1 million d'enfants et de jeunes d'ici 2020 à travers la «Africa Code Week» (PSEN). En comparaison, au Kenya, le programme «digital literacy» prévoyait de fournir 1,2 million de tablettes et autres supports numériques aux 23 951 écoles primaires du pays en 2017.

En ce qui a trait à l'inclusion des femmes, le gouvernement a développé le programme «Les Matinées départementales de l'économie numérique» qui met un accent particulier sur l'octroi de récompenses (matériels, bourses scolaires) aux jeunes filles. Sans donner de chiffre, le plan «Cameroun numérique 2020» prévoit aussi qu'un appui aux startups féminines, associations et initiatives féminines dans le domaine du numérique devrait être mis sur pied. Il serait pourtant indiqué pour le gouvernement de communiquer davantage sur les mesures qui seront prises pour traduire cette vision en mécanisme concret.

L'entrepreneur moteur du développement

L'écosystème entrepreneurial camerounais (numérique) est une construction naturelle qui s'est organisée autour d'entrepreneurs de grand talent. Afin d'encourager l'émergence et le développement de cet écosystème, le Ministère des Finances travaille sur l'élaboration d'un statut juridique et fiscal spécifique aux entreprises innovantes. De son côté, le MINPOSTEL en collaboration avec les autres ministères, devrait faciliter l'accès des startups aux marchés publics (transformation numérique de l'administration). Toutes ces mesures visent à faciliter la création d'entreprises dans le numérique.

Pour apporter un soutien financier aux startups, le plan « Cameroun Numérique 2020 » a choisi d'imiter les mécanismes déjà en place à savoir les concours. Le plan prévoit d'investir 1,2 milliard de Fcfa d'y d'ici 2020 (PSEN). Il entend ainsi créer un concours des meilleurs produits hardware IT ; attribuer des prix d'excellence et créer une prime pour les jeunes camerounais qui remportent des compétitions internationales. En comparaison, le Rwanda lançait en 2017 un fonds innovation doté de 100 millions de dollars.

Pour soutenir cet objectif, le gouvernement camerounais évoque d'autres méthodes plus conventionnelles à savoir la création d'une banque de projets matures et bancables, la mise en place d'une ligne de financement ou d'une institution de financement spécifique pour les startups. Malheureusement, très peu de détails ne nous sont donnés à ces sujets, ce qui rend la mise en œuvre difficilement appréciable.

L'éducation source d'innovation et d'inclusion

Faire de la transformation du système d'éducation un vecteur d'opportunités pour les entrepreneurs, mais aussi une plateforme de création et de partage des savoirs et des innovations. Pour appuyer cette vision, le gouvernement compte créer deux incubateurs pour startup du numérique. L'un au sein de l'École nationale supérieure des postes, télécommunications et TIC (SUP'PTIC) et l'autre à l'Ecole nationale supérieure polytechnique de Yaoundé. Il souhaite également porter à 50% le taux d'établissements d'enseignement secondaire disposant de laboratoires multimédias avec connexion Internet à haut débit ; créer 8 instituts d'études et de recherche sur le numérique au sein des universités ; multiplier par 50 le nombre de programmes de recherche et développement en TIC ; créer deux centres d'innovations dans le domaine du numérique ; investir 1 milliard de Fcfa dans l'équipement des laboratoires du numérique dans les universités d'ici 2020 et encourager la création de FABLAB (PSEN). Enfin pour rendre le savoir accessible, le MINEFOP entend développer des Massive open online courses (MOOC) et inciter la création des contenus pédagogiques en ligne.

Au Rwanda, un partenariat avec la société américaine Andela a permis la création d'un centre de formation technologique panafricain, qui offrira des formations rémunérées à près de 500 Rwandais. En droite ligne avec sa politique du «Rwanda Digital Talent», le pays avait réussi à inciter l'université américaine Carnegie Mellon, l'Institut africain des sciences mathématiques et le Centre international des physiques théoriques à créer des antennes au Rwanda. Au Sénégal cette même stratégie est visible à travers le récent lancement d'une école de cybersécurité à vocation africaine.

À moins d'un an de l'échéance du Plan stratégique Cameroun numérique 2020, nous devrions être en train d'apprécier les réalisations et planifier la poursuite de notre croissance. Malheureusement, le contexte socio-économique et politique du pays sur la période 2016-2019 est venu perturber l'exécution d'un plan qui présentait des éléments pouvant contribuer à une croissance économique plus inclusive. Celle-ci aurait permis de poser les bases d'une meilleure cohésion sociale et d'un progrès collectif.

À l'heure du bilan, nous devons saluer les avancées réalisées malgré un contexte difficile, sans oublier de nous questionner sur les raisons des écarts entre objectifs et réalisations. Autant nous pouvons attribuer au contexte une partie des responsabilités, autant la coordination générale du développement économique souffre quelques fois d'un manque d'ambition et surtout d'un manque de cohérence qui plombe l'exécution d'une vision pourtant souhaitée par les acteurs de l'écosystème. L'ambition numérique camerounaise reste largement en dessous de son potentiel. Les mesures prises pour accompagner le développement de cette économie peuvent être jugées peu ambitieuses lorsqu'elles sont comparées à celles de pays comme le Kenya ou le Rwanda.

Il serait peut-être temps de donner plus de place à l'économie numérique dans notre stratégie pour la croissance et l'emploi (DSCE) voire d'écrire un nouveau plan qui correspond à la fois à notre vision commune du développement, plus inclusif et intégré au reste du continent, conforme aux aspirations des citoyens et apte à tirer le meilleur de la nouvelle configuration de notre société et de notre économie.

Maxime Jong, consultant en stratégie, entrepreneuriat et développement économique inclusif

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