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La Tunisie à la croisée des chemins : le réveil du peuple profond

Mehdi Taje

Publié le 02 octobre 2019 à 10:19 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:41

Mehdi Taje est géopoliticien et prospectiviste. Il est également directeur de Global Prospect Intelligence.

Mehdi Taje est géopoliticien et prospectiviste. Il est également directeur de Global Prospect Intelligence.

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Sommes-nous en mesure d’apporter une réponse sans ambiguïté à cette interrogation qui constitue le socle de la nation tunisienne : « Qu’est-ce qu’être tunisien aujourd’hui ? ».

La Tunisie à la croisée des chemins : le réveil du peuple profond

Dans un monde en profond chambardement, véritable « maquis stratégique » où l'ensemble de nos repaires ont volé en éclat, le Brexit, l'élection du président Donald Trump aux Etats-Unis, la montée des extrêmes droites et des mouvements populistes en Europe, mais également en Amérique latine, notamment au Brésil, etc. ont révélé, depuis 2016, une lame de fond restructurant la géopolitique mondiale, une nouvelle tectonique des plaques et une remise en cause du modèle dominant : la mondialisation.

L'individu, dilué et ayant perdu ses repères, aspire à retrouver les fondements de son identité. Le rejet de « l'Autre » n'est que la manifestation de la résurgence de cette quête. Dans ce contexte, la globalisation, bousculée et remise en cause, se grippe et piétine. Le concept même de démocratie est interpellé ! « La fin de l'histoire » et « la mondialisation heureuse » font place à un retour en force de l'histoire, de la géographie, de l'Homme, bref de la géopolitique. Le local reprend pleinement ses droits.

Comme le soulignait l'Amiral Dufourcq (« Le monde en marche », 15 février 2017), « ce qu'on observe est en fait autre chose de plus vaste, de plus central qui conduit au tassement de la globalisation. Cette globalisation a en effet suscité un système profond propre, hors-sol, déterritorialisé, transversal, puissant qui s'est affranchi des règles et des projets collectifs, nationaux pour promouvoir ce qui unit entre eux de multiples acteurs transversaux, le pouvoir et l'argent. Ce système, du fait de sa structure et de sa finalité, n'a pas hésité à composer avec les systèmes mafieux et les organisations criminelles. Hier, l'idéologie révolutionnaire avait inspiré une internationale triomphante ; aujourd'hui, le capitalisme financiarisé a produit un système profond de pouvoir masqué, réparti et prédateur. Sur son chemin, il trouve bien souvent des États gênants. Ce qu'on observe depuis 2016, c'est la révolte des peuples profonds contre ce système profond ».

Par voie de conséquence, les dirigeants se retrouvent« sommés de prendre parti pour les peuples profonds contre les systèmes qui transgressaient leurs intérêts ». Les peuples profonds rejettent les pouvoirs centraux, jugés corrompus et incapables de leur assurer la prospérité promise et la réalisation de leurs aspirations. Il en est de même pour les structures supranationales à l'instar de l'Union européenne. Ainsi, le peuple profond aspire à être pleinement associé au processus décisionnel et exerce une pression croissante sur ses gouvernants, jugés illégitimes, car dans l'incapacité de répondre à ses besoins primaires : se nourrir dignement, assurer une éducation de qualité à ses enfants en mesure de permettre à l'ascenseur social de fonctionner, la sécurité pour tous, etc. Le fossé entre les élites politiques et les institutions étatiques s'est creusé à tel point que le peuple profond les rejette et menace de « renverser la table ». Il s'agit d'abattre le système au risque de porter gravement atteinte à la souveraineté d'un pays et à sa sécurité nationale.

Dans ce contexte, de nouvelles formes de contestation émergent et bousculent les schémas traditionnels en optant pour des modalités d'expression et d'action s'affranchissant des cadres traditionnels. « L'archipellisation des sociétés » marquée par l'effritement du référentiel commun et l'atomisation du corps social est une dynamique planétaire qui vient de frapper durement la jeune démocratie tunisienne en gestation. Beaucoup ont été surpris par les résultats du premier tour des élections présidentielles, notamment à travers la percée foudroyante du candidat Kais Said. C'était malheureusement, du haut de sa tour d'ivoire, faire preuve d'aveuglement coupable tant les signaux faibles s'accumulaient et nous alertaient. A titre illustratif et non exhaustif :

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L'aveuglement et les luttes intestines de la classe politique tunisienne frôlant l'indécence face à un peuple de plus en plus impatient révèlent une crise ou un fourvoiement de la démocratie naissante en Tunisie ;

L'incapacité des dirigeants depuis janvier 2011 à construire une vision d'avenir conjuguée à des scénarios de sortie de crise suffisamment inclusive et fédératrice pour insuffler un élan national permettant d'amorcer une dynamique vertueuse de sortie de la crise économique et sociale hypothèque l'avenir du pays. Au contraire, l'aggravation de la pauvreté et du chômage, la détérioration du pouvoir d'achat d'une classe moyenne de plus en plus paupérisée, ont ébranlé la confiance du peuple envers ses dirigeants. L'attente est devenue inacceptable et insupportable face à une classe politique se limitant à énumérer une série de promesses non tenues. Certains, aveuglés, n'ont pas pris la juste mesure du fossé grandissant aboutissant ainsi au vote sanction du 15 septembre 2019.

Une jeunesse désœuvrée et sans perspectives d'avenir prenant de plus en plus ses distances avec la classe politique, les institutions de l'Etat, l'Ecole, l'Université et les référentiels classiques pour opter soit pour « les paradis artificiels », soit les terres du jihad, soit les théories révolutionnaires ou anarchistes. L'incapacité à ériger cette jeunesse au cœur des politiques publiques en lui ouvrant des perspectives d'avenir et en lui redonnant foi et espoir en leur patrie, tels sont les éléments non exhaustifs justifiant son attirance pour les mouvements extrémistes, qu'ils relèvent du divin ou de l'anarchisme. « A 20 ans, ne croyons-nous pas que nous sommes en mesure de refaire le monde, de renverser la table ? ». Cette dynamique dopée par la formidable puissance des outils de la révolution numérique et digitale conjuguée aux subtiles théories de manipulation des foules va continuer à redessiner la carte sociopolitique tunisienne au risque de nous exposer à de profondes ruptures susceptibles de menacer la transition démocratique et la sécurité nationale du pays ;

Sommes-nous en mesure d'apporter une réponse sans ambiguïté à cette interrogation qui constitue le socle de la nation tunisienne : « Qu'est-ce qu'être tunisien aujourd'hui ? ». Quel récit national avons-nous en partage ? Ce récit national constitue le substrat et la colonne vertébrale de la nation tunisienne. Un épais brouillard l'enveloppe progressivement dans l'indifférence des uns et les certitudes trop ancrées des autres. Le résultat du premier tour des élections présidentielles et les résultats à venir ne feront que révéler l'épaisseur grandissante de ce brouillard jetant un trouble sur l'identité du Tunisien. En géopolitique, un concept est au cœur de toute analyse : le concept de représentation, c'est-à-dire, la manière dont un acteur local ou international perçoit son environnement, se le représente, défend une thèse et ses croyances, etc. Quelles sont les représentations portées par la jeunesse tunisienne ? Pourquoi un tel vote ? Quels sont ses ressorts ? Est-ce une dynamique de fond et durable marquant une rupture ? Il conviendra d'être en mesure de décortiquer tous les éléments qui composent ces représentations, leur articulation, la manière dont elles sont utilisées, leurs perspectives d'évolution dans la dynamique d'une rivalité de pouvoir s'installant durablement sur le territoire tunisien. Un observatoire de la jeunesse fédérant l'ensemble des acteurs impliqués devrait être mis en place afin de répondre efficacement à ces interrogations ;

Depuis la révolution de janvier 2011, la Tunisie est travaillée par des fractures amplifiant nos lignes de vulnérabilité tant à l'égard d'acteurs internes ou d'acteurs externes malveillants aspirant à porter atteinte et à enrayer le processus démocratique tunisien.La confiscation de ressources stratégiques du pays, à l'instar du phosphate, puis du pétrole et très probablement à l'avenir de l'eau, portant gravement atteinte à l'économie nationale, révèle l'accumulation de frustrations et de tensions locales et régionales issues de la volonté d'une élite et des gouvernants de préserver à tout prix le modèle économique héritée de Carthage. De manière schématique, ce modèle est fondé sur l'accaparement, à moindres frais, par les régions côtières tournées vers la mer et donc la richesse, des ressources humaines et des richesses du « hinterland » tunisien. Toutes les politiques engagées depuis la révolution de 2011, qui fut un coup de tonnerre et un signal d'alerte, n'ont œuvré qu'à sauvegarder ce modèle moyennant quelques ajustements de façade.

N'est-il pas temps de songer à l'élaboration d'un nouveau modèle de développement économique rompant avec le passé, préservant le système tout en répondant aux enjeux et défis du présent et de l'avenir ? Une vision prospective globale s'impose plus que jamais. Une véritable réflexion de fond, sans dérobade et sans tabous, devra être menée avec lucidité et pragmatisme. Dans un monde caractérisé par son affolement et son imprévisibilité, il s'agira, non pas de « rafistoler les modèles du passé », mais d'innover, de penser et réfléchir autrement sans pour autant « renverser la table ». La bascule dans l'inconnue est sans lendemain.

La montée en puissance des trafics en tous genres et du crime organisé transnational, en mesure de s'assurer de solides relais locaux, a abouti à la cristallisation d'une ligne horizontale, contrastant avec la verticale caractérisée par nos relations à l'Union européenne, reliant la frontière libyenne à la frontière algérienne. Cette ligne virtuelle brisant en deux la Tunisie est caractérisée par la généralisation des trafics et de l'économie informelle échappant ainsi, dans une grande mesure, au contrôle de l'Etat sur le plan économique. Dès lors, nous assistons à un renversement de souveraineté économique qui pourrait ouvrir la voie, à la faveur du jeu d'acteurs internes et des stratégies malveillantes d'acteurs externes, à un renversement de souveraineté politique.

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La carte électorale du 15 septembre 2019 confirme le clivage Nord-Sud et régions côtières et hinterland déjà constaté lors des élections de 2014. La cohésion et la souveraineté nationales sont plus que jamais exposées à de multiples risques et menaces. Toute dynamique de fragmentation du tissu social et économique tunisien et d'affaiblissement du pouvoir de l'Etat doit être rapidement contenue et « étouffée dans l'œuf ». Il est urgent et vital que la nation tunisienne se réconcilie avec son récit national et innove en décloisonnant les idées reçues, les schémas du passé devenus obsolètes et en s'affranchissant des forces de résistance au changement. Il nous appartient de « casser les modèles mentaux », tout en sauvegardant le système, et de bâtir, en impliquant l'ensemble des forces vives du pays, une vision stratégique d'avenir pour la Tunisie suffisamment innovante, fédératrice et inclusive, pour insuffler un élan national vertueux brisant les idéologies révolutionnaires nihilistes. Redonner espoir à la jeunesse tunisienne devra être érigé en axiome dominant.

Mehdi Taje

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