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Sénégal : la solidarité et l’humanité pour réussir la post-crise

Dr Abdoul Aziz Mbaye*

Publié le 15 mai 2020 à 15:41 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:39

Dr Abdoul Aziz Mbaye, ministre et Conseiller personnel du président de la République du Sénégal Macky Sall.

Dr Abdoul Aziz Mbaye, ministre et Conseiller personnel du président de la République du Sénégal Macky Sall.

AAM

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Dans cette tribune qui nous met face aux réalités d'aujourd'hui et nous projette dans celles d'un avenir très proche, Dr Abdoul Aziz Mbaye, ministre et Conseiller personnel du président du Sénégal Macky Sall, revient notamment sur les stratégies de sortie de crise qui devraient « se fonder sur ces nouvelles solidarités nationales et internationales pour s'articuler autour des êtres, des humains, les plus vulnérables aujourd'hui... ». Dr Abdoul Aziz Mbaye sera également l'invité du troisième « Connect live » de La Tribune Afrique auquel nous vous donnons rendez-vous le mercredi 20 mai à 15h...

... T).

L'épidémie a Coronavirus s'est, par un effet de percolation, muée en une pandémie gigantesque qui a déstabilisé la quasi-totalité des sociétés humaines actuelles. Elle a laminé et mis à l'arrêt presque toutes les économies, en immobilisant, en confinant plus de la moitié de la population du monde. En cela, elle est un moment définissant dans le parcours du genre humain. Plus rien ne sera demain comme avant.

Que s'est-il passé ? Comment a-t-elle opéré ?

Le Covid-19 s'est en réalité jetée sur la structure humaine globale, en s'attaquant à toutes les structures humaines sur terre. Nous sommes affectés à travers nos catalogues de comportements, nos règles et lois, nos grilles de mérite, qui régissent nos vivre-ensemble, touchés au plus profond de nos êtres. Nos sociétés, nos groupes humains, qui se fondent sur ces classes de choses, comme catalogues de comportements, grilles de mérite et hiérarchies des normes et des règles, à toutes les échelles, se sont vues privées de leurs structures, c'est-à-dire de ce qui les fait persister et perdurer dans le temps. Nos amis mathématiciens nous enseignent que la structure de tout d'un ensemble est l'ensemble des relations entre les éléments de ce même ensemble. C'est bien donc à la structure des groupes humains que le Covid-19 s'est bien attaqué, changeant considérablement, voire parfois rompant, les relations que pouvaient partager les éléments dans nos groupes, quel qu'en soit l'environnement. Le Covid-19 rompt le lien et tue l'échange entre les êtres humains, il est méchant. Le grand-père refusant ou ne pouvant plus rencontrer sa petite-fille potentiellement porteuse saine du virus qui pourrait lui être fatal. Le regard change sur le monde. Et, ainsi donc, le monde doit changer pour continuer d'exister.

Or, le développement a été jusqu'ici vu comme la continuelle densification et complexification des structures qui, à chaque étape, est porteuse de valeur ajoutée à nos vies que nous procurent nos comportements, toujours affinés par un apprentissage continu, une innovation assidue dans nos manières de percevoir et de faire. Chaque saison de nos vies apportait son lot de valeur ajoutée à notre praxis de la vie quotidienne. Nos économies croissaient ainsi au gré de nos comportements, de nos efforts et de nos réussites dans nos actions et entreprises quotidiennes agrégées à l'échelle de nos collectivités locales, nationales, continentales et globales. A chaque instant, l'Homme ajoutait au groupe, et la nation au monde, pour aller vers un épanouissement collectif continu, même si la justice et le partage restaient imparfaits. Pour chacun d'entre nous, nos structures sont les lieux de la réalisation de nos « légendes personnelles », de notre ambition d'excellence. On accumulait savoir, avoir, pouvoir, savoir-faire, savoir-être et bien-être de par la pratique de nos comportements gagnants, récompensés par nos sociétés, qui contribuaient au seul objectif de nos structures respectives, à savoir, de se préserver, persister, durer. Mais aussi par l'évitement des comportements perdants, punis dans nos sociétés, qui concouraient à la ruine de nos structures.

C'est tout cela que l'on perd avec le Covid-19 qui dissout le lien, rompt la relation et interdit l'échange. C'est un virus sournois.

Les crises se sont succédé dans le monde en laissant intacte la structure globale où l'être humain évoluait toujours à travers le prisme de sa propre structure locale dont la dynamique, comme par un effet de Coriolis, bénéficiait de l'ensemble du mouvement global.

Cette globalisation aujourd'hui nous montre son autre face qui fait que la moindre décision individuelle de consommation ou d'interaction avec la nature, dans le lieu le plus reculé du monde, peut entraîner l'humanité tout entière dans un traumatisme aux contours sociaux, économiques et politiques non encore cernés. C'est bien cela « l'effet pangolin » que nous devrons saisir et maîtriser. Il déstructure le monde et appelle à des changements radicaux de nos manières de faire et de penser les choses, les relations aux « autrui inertes et vivants », mais surtout à l'humain, à la société humaine et son « ambition d'être ».

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Plus que les effets du changement climatique qui, pernicieux, affectent nos vies en profondeur, mais si lentement que s'en est imperceptible à l'échelle de nos vies humaines, l'effet pangolin nous touche brutalement, foudroyant nos passés et écrasant notre avenir dans un instant dramatique, insupportable à nos esprits endormis par des décennies de progrès scientifique, technique, médical qui nous faisaient percevoir nos vies en dehors du temps.

Le Covid-19 redéfinit les dynamiques de nos vies, de nos territoires et de nos espérances. L'humanité a connu bien des « invisibles » qui l'ont ravagée en partie. Mais les fulgurances constatées avec le Covid-19, à se répandre de Wuhan à Sedhiou, n'ont jamais été observées sur une échelle aussi globale et en un temps aussi bref.

A travers le temps, les groupes humains sont dotés d'Etats pour sécuriser leur territoire et leur environnement et pour assurer l'administration de la Justice entre les éléments du groupe, notamment dans la gestion des catalogues de comportements, de la grille de mérite ainsi que des processus individuels d'accumulation des bienfaits. Des décennies durant, la pensée dominante, progressivement, a fait de ces Etats des suppôts de la performance scientifique, technique, économique et managériale, laissant au « Marché », ce haut lieu de concurrence entre les êtres, entre les structures et entre les sociétés humaines, le soin de repartir les bienfaits de la nature entre les êtres et entre les structures. Les règles du Marché, dans cette concurrence effrénée, vers toujours plus de gains, plus d'accumulation et plus d'avoir, ont exacerbé les disparités parmi les groupes humains, les structures et les êtres pour finir par aboutir notre monde d'avant Covid-19, si empreint d'égoïsme, d'égocentrisme et d'exclusion de l'autre. Ces dénis de solidarité sont manifestes dans nos nations avec la distanciation des riches par rapport aux démunis et entre nos nations avec la distanciation des pays riches par rapport aux pays pauvres, notamment par des politiques de l'immigration restrictives, voire xénophobes. Chacune voulant jouir des plus grandes parts des bienfaits et des ressources de la nature, sans se préoccuper outre mesure du bien-être des autres.

Le Covid-19 a montré la faillite du Marché : les structures et Nations les plus affectées sont celles qui, auparavant, avaient le plus accumulé de biens et de bien-être. Celles qui exhibaient les plus grandes performances et qui s'étaient érigées en exemples du monde moderne, l'incarnation de la modernité. Elles découvrent toutes avec le Covid que la Vie est un commun indivisible. Elles apprennent surtout que le Covid-19 tue par les communs partagés jusqu'ici avec insouciance. Elles réalisent surtout l'instantanéité des échanges qui affectent tout le monde à une vitesse sidérale. Comme le dit le Président Macky Sall du Sénégal, « si la maladie subsiste dans le plus petit village du Sénégal, elle continue d'être une menace mortelle pour l'humanité tout entière ».

Aussi, la dichotomie et la distanciation que prônait et installait le Marché pour mieux asseoir les intérêts particuliers des individus, des structures et des nations deviennent inopérantes face aux nouveaux défis que peuvent poser les nouvelles menaces à effet pangolin telles que le Covid-19. Elles étaient porteuses d'injustice et d'iniquité qui laissaient beaucoup sur le bas-côté du chemin de l'histoire.  Aujourd'hui c'est l'humanité tout entière qui devient l'enjeu qui s'incarne dans chacun des êtres de chacun des groupes humains qui peuplent la planète.

Ainsi avec le Covid-19, l'Etat sort-il du confinement auquel le Marché l'obligeait. Il renaît pour une nouvelle mission qui est de garantir la sauvegarde de l'humain et le bien-être de l'être humain, acteur dans sa structure et agent du monde. L'Humain doit redevenir le principal animateur des relations dans la structure et entre les structures : le moyen et la cible de toute politique publique.

Le paradigme que propose le Sénégal, un petit pays d'Afrique, sur les rives orientales de l'Atlantique, est de refonder les communs sur de nouvelles solidarités pour l'humanité qui mettent l'humain au centre de toutes les relations communautaires, nationales et internationales, en se concentrant sur l'essentiel. Il ne prône guère l'aide, mais la coresponsabilité de tous pour une cogestion de nos existences et de nos structures, si inextricablement liées.

Sa « guerre contre le Covid-119 » a commencé très tôt par la sécurisation des territoires pour éviter d'exporter ou importer la contamination. Elle s'est poursuivie par l'instauration d'un fonds commun de solidarité où chaque être, chaque structure, à l'image de l'Etat, peut apporter sa contribution, pour venir en aide aux êtres les plus démunis, aux structures, communautés comme entreprises, les plus affectées. En somme, à la Nation tout entière.

C'est en faisant cet exercice que l'idée a germé pour l'Etat de se concentrer sur l'essentiel et d'utiliser toutes les ressources et tous les moyens disponibles pour mener sa part du combat contre le fléau du Covid-19 qui appelle toutes les Nations à une responsabilité partagée. A quelle urgence répondrait le paiement du service de la dette publique dans ce contexte où tous nos bailleurs et partenaires étaient focalisés à sauver leurs citoyens, leurs structures et leurs nations ? Aucune !

D'autant que les quantités de ressources impliquées sont si importantes pour les petits pays, sans être significatif à leurs créanciers. En tout cas, pas de nature à faire dérailler le jeu des relations économiques et financières dans le monde comme le fit la crise des « subprimes » de 2008.

La demande était donc raisonnable de lever les contraintes de la dette sur cette Afrique qui fait tout pour endiguer les destructions humaines et économiques du Covid. Pour preuve, le Fonds Monétaire, La Banque Mondiale furent les premiers à abonder dans ce sens, suivi du Très Humain Pape François. Le G20 leur a alors emboîté le pas pour proposer un moratoire d'un an pour les services la dette bilatérale et multilatérale.

Au sortir de chaque catastrophe que l'humanité aura traversée, comme les guerres mondiales, la Communauté internationale a trouvé l'énergie pour bâtir une nouvelle alliance et instaurer les institutions appropriées pour la poursuite en commun de son destin partagé. En 1944, l'idée de la Banque Internationale de Reconstruction et Développement et du Fonds Monétaire comme chambre de compensation des balances de paiement a été le moyen de financer de manière organisée la relance du monde économique. En Europe, la mise en commun des ressources en acier et charbon de la France et de l'Allemagne, par la création de la supranationale Communauté européenne, mit un terme à des siècles de guerres récurrentes qui finissaient souvent par être mondiales.

Aujourd'hui, il nous faudra trouver les outils adaptés pour répondre aux nouveaux types de défis auxquels le monde aura à répondre en stimulant les solidarités pour l'humanité appropriées pour faire face en concentrant sur l'essentiel. Une organisation internationale chargée d'observer les jeux complexes des relations internationales sera nécessaire pour gérer les moments où l'humain sera en danger et pour décider le cas échéant de suspendre ou de remettre à zéro les effets de contrainte dus aux jeux accessoires (ex. finances, transport), pour privilégier les communs essentiels, sauvegarde l'humain et préserver la vie. L'essentiel du droit international et des organisations internationales actuelles gèrent en réalité les modalités des guerres modernes (les conflits sur les territoires et sur les ressources, les règles d'engagements des hostilités, la guerre commerciale). Aucune d'elles ne se préoccupe de la préservation des communs, des nécessaires solidarités pour l'Humanité.

Les stratégies de sortie de crise devraient se fonder sur ces nouvelles solidarités nationales et internationales pour s'articuler autour des êtres, des humains, les plus vulnérables aujourd'hui. Ceux-là seront les grandes armées de demain par lesquelles l'humanité tout entière recouvrira la croissance et le développement, tout en mitigeant les effets du changement climatique et en exploitant les nouvelles opportunités nées des « sociétés et des économies sans contact » qui se dégagent de la lutte contre le Covid.

Les économies d'Afrique, confinées dans de petits Etats nés d'un morcellement aberrant issu de la colonisation, avec très peu d'échanges entre elles, devraient se restructurer pour profiter davantage d'une intégration renforcée au niveau régional et continental, et libérer les échanges pour profiter des énormes ressources agricoles et halieutiques dont elles sont dotées. Ce n'est qu'au prix de cette « préférence continentale », de cette solidarité, que le continent africain cessera d'affronter les famines et insécurités alimentaires auxquelles il se confronte régulièrement, au gré des saisons, des conflits et des ravages du changement climatique.

Dans la totalité de ces pays d'Afrique, ces économies vivent pour l'essentiel des activités informelles menées par les mêmes êtres qui sont les plus vulnérables de nos sociétés. Ils sont dans l'agriculture, dans l'horticulture, dans la pêche, dans l'élevage, dans le textile et dans le fourre-tout de l'artisanat. La première marque de la solidarité internationale serait de reconnaître ces petites gens-là, ces petites économies-là sont les premières victimes des effets du changement climatique et de la pollution globale dont elles sont si peu responsables. L'équité, les règles éthiques, qui fondent l'économie de Marché, dans un nouvel élan de solidarité pour l'Humanité et de coresponsabilité dans la cogestion de l'humain au niveau global, devraient contraindre les pays riches et émergents, les champions de la pollution, ces avocats inconditionnels de la justice et des droits de l'Homme, à compenser équitablement les pays en développement concernés, notamment Africains.

De même, au niveau des nations Africaines, les stratégies de sortie de crise devraient s'attacher à enrôler davantage ces petites mains informelles de l'économie pour s'inscrire davantage les rouages classiques, contribuant ainsi à renforcer les assiettes fiscales, en définitive les moyens des communs, dans ces économies. Ceci pourrait passer par une politique de promotion et d'appui à la proto-industrialisation (**) de ces économies pour engager et soutenir les vulnérables producteurs primaires, ruraux et périurbains, pour y « disperser une part substantielle de la production industrielle nationale ». Une nouvelle forme de solidarité entre le rural et l'urbain. L'exemple de la Chine est à cet égard à méditer. Elle s'est développée par « l'industrie sans les cheminées » avec les armées de proto-industriels ruraux et périurbains, nourrissant avant tout les grandes chaines de consommation pour les couches les plus vulnérables, utilisant les maigres ressources et capitaux issus de ces mêmes couches les plus vulnérables. Une économie solidaire, faite de solidarité avec les plus vulnérables. Une coresponsabilité dans les engagements des Etats, des entreprises et de ceux-là mêmes qui sont les premiers bénéficiaires des politiques publiques et des solidarités. Les capitaines d'industrie ne sont plus les grands magnats dotés des grandes fortunes, mais un réseau de petits entrepreneurs, créatifs et assidus, qui se « débrouillent pour s'en sortir ».

Il nous faudra bien passer des sociétés faites d'humains toujours en concurrence et en compétition à des sociétés humaines faites pour l'humain et le bien-être des êtres.

(*) Scientifique, économiste, diplomate, Dr Abdoul Aziz Mbaye est actuellement ministre au Cabinet du Président de la République du Sénégal. Il a été ambassadeur aux Iles Salomon, puis chef de la Délégation régionale pour le Pacifique de l'Union européenne. Physicien, il est également ancien chercheur titulaire du Centre national de la recherche scientifique de France.

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(**) La proto-industrie (ou proto-industrialisation) est un terme économique, conçu par Franklin Mendels en 1969, décrivant de très petits ateliers essentiellement situés en milieu rural de l'Inde2, aux XVIIIe et XIXe siècles. En France, un décret du 7 septembre 1762 par le Conseil du roi de France permet aux paysans de fabriquer des étoffes ou de la métallurgie sans faire partie d'une corporation de métiers. Des dispositions similaires avaient déjà été spontanément prises sans attendre d'autorisation dans la blanchisserie. Au XVIIIe siècle, dans la plaine de Flandre, des paysans travaillent le lin en famille pour des marchands-fabricants urbains. Ces évolutions seront postérieurement interprétées par les historiens du XXe siècle comme étant des formes de proto-industrie. Cette notion est notamment illustrée par le Domestic system dans les milieux ruraux du XVIe siècle jusqu'au début de la révolution industrielle.

Dr Abdoul Aziz Mbaye*

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