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L'ardente obligation de l'après-crise

Badr Babioui

Publié le 24 mai 2020 à 12:00 - Mis à jour le 01 octobre 2025 à 06:38

Badr Babioui, associé au cabinet BFB Advisors et expert stratégie et financement d’entreprises.

Badr Babioui, associé au cabinet BFB Advisors et expert stratégie et financement d’entreprises.

DR.

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Nous voilà heurtés dans notre confort quotidien, submergés d'angoisses et de questionnements. Toute épreuve étant propice à l'analyse et à l'introspection, il convient d'envisager les moyens de se prémunir des effets déstabilisants de tels évènements. Tour d'horizon d'une crise, de ce qu'elle révèle, et de ce qu'elle implique.

« On dénichait dans la nuit ça et là des quarts d'heure qui ressemblaient assez à l'adorable temps de paix, à ces temps devenus incroyables, où tout était bénin, où rien au fond ne tirait à conséquence, où s'accomplissaient tant d'autres choses, toutes devenues extraordinairement, merveilleusement agréables. Un velours vivant, ce temps de paix... ».

C'est en ces termes que Louis Ferdinand Céline, dans son roman Voyage au bout de la nuit, décrit le sentiment que nous partageons depuis quelques mois maintenant. Le germe pathogène nommé Covid au lieu des obus et des balles, mais la même peur de la mort et la nostalgie des plaisirs bénins de l'adorable temps de paix.

Nous voilà heurtés dans notre confort quotidien, submergés d'angoisses et de questionnements. Toute épreuve étant propice à l'analyse et à l'introspection, il convient d'envisager les moyens de se prémunir des effets déstabilisants de tels évènements. Tour d'horizon d'une crise, de ce qu'elle révèle, et de ce qu'elle implique.

Crise et souveraineté

En médecine, une crise est décrite comme une manifestation brutale d'une maladie ou une aggravation brusque d'un état chronique. L'analogie est tentante avec la crise économique que nous vivons depuis l'apparition de ce Covid. Ce choc, cette sidération, a surpris toutes les composantes de la société. L'impératif sanitaire a fragilisé le pouvoir d'achat des ménages, et a affecté la situation financière et la pérennité des entreprises.

Ce virus nous a plongés dans une situation de guerre avec son lot de frayeurs : urgence, priorités, austérité, survie,... vie. A état de guerre, économie de guerre. Et là encore c'est tout un champ lexical qui vient décrire une brutale réalité : secteurs vitaux autorisés, réquisitions, suspension d'échéances et de cotisations,...

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Le monde, tel un seul homme, a choisi le blocage à durée indéterminée comme solution. Un blocage économique et physique. Tout cela pendant que les puissantes organisations planétaires nous prédisent un salut par le vaccin, lui-même source de toutes les inquiétudes et incertitudes.

Quels que soient le sentiment de chacun et les légitimes questions sur le désordre mondial causé par un virus, ce dernier aura eu le mérite de rendre évidente une vérité trop souvent oubliée : un état responsable doit agir vite et doit donc disposer des moyens d'action.

Les gouvernements européens nous ont surpris par leur incapacité à gérer ce triste et curieux épisode de l'Histoire. Mais ces derniers peuvent désormais compter sur de nouveaux leviers pour justifier de nouvelles politiques d'austérité, au profit de nouveaux QE de la BCE, et pour le plus grand bonheur des détenteurs d'une insatiable dette, qui décidément ne sont jamais perdants, quels que soient les crises et autres soubresauts de la vie.

Les débats existentiels européens, dont l'objectif principal est de cacher une faillite sans précédent en période de paix, témoignent du point de non-retour atteint par un modèle euro-unioniste en fin de vie. Un modèle au service de fins financières et spéculatives par des moyens d'affaiblissement et d'appauvrissement des nations.

Face à cela et sur le continent des urgences, l'Etat marocain nous a ainsi rappelé à quel point nous avons besoin de lui et qu'il dispose des capacités d'actions nécessaires en ces circonstances, avec l'intérêt général pour seul horizon.

Ce bien commun, si cher à Machiavel, n'est possible qu'à la condition de jouir d'une souveraineté réelle et d'user de pouvoirs régaliens sans injonctions parasitaires : voter les lois, rendre la justice, assurer la sécurité intérieure et extérieure, émettre la monnaie.

Ces pouvoirs ont permis au Maroc de réagir vite, d'instruire l'arsenal juridique approprié, de déployer les forces constituées avec une célérité et une organisation remarquables. S'agissant de la politique monétaire, levier stratégique s'il en est de toute politique de relance et de financement de l'économie, nous y reviendrons dans quelques lignes.

Obligation d'excellence et non d'opportunité

Le terme galvaudé d'opportunité peut revêtir la dimension d'alternative, cette possibilité de ne pas saisir ladite opportunité. L'agilité et l'efficacité (re)découverte en cette crise doivent être le moteur d'une nouvelle dynamique de mise à niveau structurelle de notre économie et de notre société. La crise a cette particularité qu'elle dévoile dans le même temps les cruelles failles d'une société, mais également les voies possibles de réhabilitation et de projection.

Une économie encore fragile comme la nôtre, en construction, mais avec des atouts stratégiques sérieux et réels, et des ressources non soumises à un cours mondial propice à la paresse, a l'obligation d'imposer ce saut qualitatif tant attendu.

Ingénieurs, scientifiques, économistes, intellectuels,... le Maroc peut compter sur ses ressources qualifiées et doit par conséquent viser l'excellence, ni plus ni moins. Il ne s'agit pas d'opportunité, ni d'ambition, mais bien d'une obligation de réussite et d'un objectif d'excellence dans toutes les actions entreprises. La crise actuelle nous a prouvé que le temps peut considérablement se raccourcir quand la volonté politique est là.

Pour cela, il faut impérativement passer du discours aux actes concrets, de l'espoir à l'objectif, des promesses aux résultats. Dans la lignée des grands chantiers qui ont permis à notre pays de bénéficier d'infrastructures fiables et de conditions favorables à une croissance qui se fait désirer.

Cette « ardente obligation » voulue par le général de Gaulle et instituée en son temps à travers son commissariat général du Plan résume la pertinence d'une approche globale et directive. Le général de Gaulle avait misé sur un rôle dirigiste de l'état,qui fixait les objectifs, conduisait et ordonner la mise en œuvre entre les différents acteurs. Ce plan a érigé en priorités ultimes le développement industriel et le progrès technologique et technique. 50 ans plus tard, la France n'a jamais connu un tel niveau de croissance. 

L'Histoire est bonne conseillère, sachons l'écouter.

Réalités économiques et Etat stratège

Cette reconfiguration spatio-temporelle et ses corollaires économiques doivent être pleinement mis au profit d'un projet de développement par le haut et par la création de valeur. Le danger étant de continuer de se voir comme une armée de réserve des puissances de ce monde en recherche de bas coûts et de solutions interchangeables.

Une nouvelle exigence qui peut s'appuyer sur des mesures louables déjà déployées, notamment concernant les écosystèmes industriels, le fonds de développement industriel, l'assistance technique aux TPME, ou encore les garanties supportées par l'Etat. Il s'agit désormais d'accélérer ce mouvement, quitte à renforcer le caractère interventionniste de l'Etat. Etat stratège, pour ne pas dire planificateur.

Car les faiblesses de l'économie marocaine demeurent fortes. Une dépendance aux aléas pluviométriques, un taux d'intégration industrielle encore faible, que ce soit dans l'agroalimentaire ou les produits manufacturés, une balance commerciale et une balance des paiements clairement déficitaires...

De la nécessité d'une économie dirigée

Malgré les nombreux efforts des pouvoirs publics, le secteur privé a démontré une fois de plus sa fragilité. Une majorité d'entreprises souffrent de délais de paiement trop longs et ne peuvent compter sur leurs fonds propres quasi inexistants. Les banques étant leur seul moyen de financement, elles sont vouées à la dérive. Seulement là, il s'agit d'une autre crise, bien antérieure à celle que nous vivons, une crise sournoise présente en continu depuis des temps immémoriaux, une crise de confiance. Nombreux sont les chefs d'entreprises qui confondent patrimoine de l'entreprise et patrimoine personnel. Ces derniers refusent de se projeter et d'ailleurs leurs participations aux investissements nationaux restent sporadiques. Saluons les quelques résistants qui ont opté pour l'investissement industriel et productif au détriment des valeurs spéculatives.

Partant de ces réalités, il paraît évident que le décollage économique ne sera pas le fruit des seules décisions courageuses d'un secteur privé patriote et responsable. Ce dernier doit être guidé, orienté, aidé, par l'Etat sur la base de contrat-programmes aux exigences plus fortes en termes de capacités de production et de créations d'emplois.

Concertation, décision, réalisation. Les nombreux secteurs déjà identifiés en écosystèmes industriels doivent faire l'objet de comités de réflexion sur les besoins et conditions de débouchés possibles pour l'émergence de fleurons industriels dans chaque domaine. Les spécificités seront ainsi traitées, les conditions d'accompagnement des pouvoirs publics seront arrêtées par secteur, et des appels à projet seront lancés précisant notamment les objectifs de capacités de production.

Cela vous semble surréaliste ? C'est pourtant ce qui a été appliqué à la production de masques. Ce principe n'enfreint en rien les lois du marché et du commerce international, il permet juste d'assurer les piliers d'une stabilité économique et sociale d'un pays et de jouer à armes égales dans l'arène de la mondialisation et du libre-échange. Produire pour soi, c'est produire pour les autres. Il n'en faut pas plus pour rééquilibrer la balance commerciale et devenir un challenger exportateur de biens et services.

Pour une approche souveraine du financement de l'économie

Un tel modèle implique un financement et une demande solvable.Orles circuits de financement classiques de l'économie,ainsi que les lieux communs qui font office d'idéologie, nous condamnent à une croissance molle destinée essentiellement à payer les intérêts d'une dette aveugle, ajuster nos agrégats, et rentrer dans les clous autoritaires du FMI.

Cette spirale infernale doit être rompue en sortant du fétichisme économique et anachronique de certains de nos décideurs et économistes. Surtout s'agissant de la politique monétaire et budgétaire de notre pays, véritable nerf de la guerre. La Banque Centrale d'Angleterre vient de nous le rappeler en prêtant directement à l'Etat afin de financer la nécessaire relance économique. En somme un retour à la normal qui paraît aujourd'hui audacieux tant le fantôme inflationniste a hanté notre imaginaire et troublé notre jugement. La planche à billets présente en effet des risques quand les garde-fous et précautions d'usage ne sont pas respectés. Mais ses bénéfices sont tels lorsqu'elle est utilisée dans le sens d'une impulsion industrielle d'envergure, que cela justifie son recours.

L'on en vient donc au statut de Banque Al Maghrib. Des voix s'élèvent pour enjoindre notre Banque Centrale à suivre elle aussi la tendance à l'assouplissement quantitatif, soit le rachat massif d'actifs financiers incertains. Des voix qui proviennent sans nul doute des marchés financiers, seuls bénéficiaires de tels mécanismes, et qui agitent le spectre du déficit budgétaire aggravé pour appuyer leurs prétentions. Face à ces spécialistes des concepts importés, une voie du bon sens est possible, une voie alternative au dilemme entre prudence et inertie. Ce choix implique de redoter BAM de sa prérogative première, à savoir financer l'Etat et l'effort de développement économique, sans intermédiaire, et sans intérêts. L'économie au service de la nation, et non l'inverse.

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Financer l'économie, c'est parier sur l'avenir. Le choix est relativement simple : accepter la fatalité de politiques d'austérité futures au service du remboursement des intérêts de la dette, ou croire en sa capacité de création de richesse et de rééquilibre des fondamentaux économiques et financiers. Et si on y croyait ?

Badr Babioui

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