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La Tribune.fr - 24/07/2009 | 17:09 - 860 mots

La crise a révélé de nombreux dysfonctionnements dans l'économie et la finance, vous semble-t-il qu'on en tire les leçons pour le monde de demain ?
Il y a une ultime vérité qui n'a pas encore été acceptée : la crise provient d'un déficit de la demande à l'échelle mondiale, dont la cause première est le libre-échange. Le libre-échange a rompu l'équilibre entre la production et la consommation, il a conduit les entreprises à considérer leurs salariés comme un coût pur, et les a précipitées dans la compétition par la compression des salaires. L'irruption de la Chine et des pays émergents n'a fait que renforcer ce travers, qui aurait existé sans eux. Dans un monde où l'on comprime les salaires, la demande ne peut provenir que de l'endettement. D'où la crise.
Le libre-échange a aussi des avantages substantiels, il a déclenché une période de forte croissance...
Dans la première phase, il y a bien sûr les économies d'échelle et les bénéfices de la spécialisation, je ne suis pas aveugle à cela. Mais dans la seconde phase, les effets déprimants sur la demande l'emportent, lorsque les entreprises ne considèrent plus leurs salariés comme des consommateurs. Dans nombre de pays développés, les salaires stagnent depuis quinze ans. Le seul élément dynamique était l'endettement du consommateur américain et le déficit extérieur des États-Unis, qui a tiré la planète. Si les plans de relance en cours visent à rétablir un tel système, nous butterons vite sur les mêmes difficultés. D'autant que les difficultés de financement des États vont apparaître. Les investisseurs vont se rendre compte que l'État américain n'est qu'un super-Madoff, l'escroquerie du siècle. Il est tout à fait vraisemblable que l'on assiste à l'effondrement du dollar dans l'année qui vient.
Va-t-on vers le protectionnisme ? Le libre-échange est toujours défendu par les dirigeants du monde entier...
Les classes dirigeantes sont toujours les dernières à comprendre. Je note quand même un changement d'ambiance, les gens ne rient plus lorsqu'on parle de protectionnisme européen. C'est un beau projet, que celui d'une Europe protégée et relançant la demande par les salaires. Cela déclencherait probablement un nouveau cycle d'innovation technologique. Les délocalisations sont en effet un frein à l'innovation, parce qu'elles donnent accès à de vastes réserves de main-d'œuvre sous-qualifiée et sous-payée. Le personnage central du monde protectionniste, c'est l'ingénieur, et non le financier, qui triomphe au contraire dans le monde libre-échangiste. Pour le futur, ce sera ce monde protectionniste ou le chaos. Ou bien d'abord le chaos, et après ce monde-là.
Pourquoi les économistes sont-ils alors unanimes à condamner le protectionnisme ?
Ils sont incapables, malgré leurs efforts récents, de se réapproprier les concepts de la macroéconomie keynésienne, de concevoir la collectivité sociale ou nationale. C'est l'incapacité à penser le collectif qui aveugle notre époque et retarde le règlement de la crise. Cette société molle et atomisée qui est la nôtre n'a d'ailleurs pas que des inconvénients. Cela nous protège des folies collectives du dernier siècle. Malgré le chômage, il n'y a pas de petits bourgeois hystériques dans les rues pour réclamer un régime fasciste ou stalinien... Le niveau éducatif, qui est la variable déterminante de l'évolution d'une société, est aujourd'hui très élevé, même s'il ne progresse plus. Peut-être les évolutions idéologiques seront-elles beaucoup plus rapides et plus intéressantes qu'auparavant, grâce au niveau intellectuel des populations.
Vous êtes donc assez optimiste...
Ce qui m'inquiète, c'est le vieillissement des populations et des mentalités. L'âge médian de nos sociétés s'élève à 45 ans au Japon, 44 ans en Allemagne, 40 en France et 37 aux États-Unis. Et l'âge médian du corps électoral est encore plus élevé, puisqu'il ne comprend pas les moins de 18 ans. Cette évolution va induire un ralentissement de la vie politique et de la pensée. Elle explique le basculement à droite de l'Europe, lors des récentes élections européennes. L'obsession sécuritaire, c'est un problème de vieux qui a peur des jeunes. Regardez les pubs à la télévision, c'est le financement des obsèques, les problèmes d'érection et le cholestérol ! Les publicités en disent davantage sur nous que les sciences sociales. Et ce phénomène de vieillissement est irréversible, partout sur la planète. Même la Chine vieillit à vitesse accélérée.
Ces structures d'âges élevés n'empêchent pas nos sociétés de se moderniser à grande vitesse, au plan technologique...
Oui, ce sont des sociétés vieillies qui ont adopté Internet, et cela plus vite que d'autres, plus jeunes. Il y a certainement un acquis en matière de compétence, de niveau intellectuel, d'adaptabilité, qui devrait nous aider à résoudre cette crise longue. D'autant que se profile un grand moment de l'histoire de l'humanité : l'alphabétisation complète de la planète, qui devrait intervenir vers 2030. L'écriture date de 3.000 avant Jésus-Christ, il aura fallu 5.000 ans et quelque 200 générations pour réaliser ce grand projet. C'est impossible de ne pas être optimiste quand on envisage cela.
Bio express : Emmanuel Todd, né en 1951, est un démographe et un historien français. En 1976, son premier livre ("La Chute finale") pronostiquait l'effondrement du monde soviétique. En 1998, "L'Illusion économique" s'attachait à comprendre les causes de la stagnation des sociétés développées. En 2002, "Après l'empire" analysait le déclin des États-Unis et anticipait une crise financière déclenchée en Amérique.
Lundi, suite de notre série avec l'interview de Marcel Gauchet.
Propos recueillis par François Lenglet
NAKUDA a écrit le 24/07/2009 à 12:58 :
Dire que la crise vient d'un déficit de la demande est un truisme qui n'apporte aucune information. Dire que les salaires stagnent depuis 15 ans est faux. Les concepts keynésiens tels que les conçoit Monsieur Todd n'ont rien à voir avec ce que Keynes a écrit dans la Théorie générale qui est le produit ne l'oublions pas de la crise de 29. Peut être devrait t'-il la lire ainsi que les essais de clarification opérés par Joan Robinson, Hansen et Hicks.Comme beaucoup de penseurs que je qualifierait de "germanopratins", Monsieur Todd voit dans l'Etat, la panacée universelle. Il serait peut être utile qu'il lise Stigler et Buchanan (tous les deux prix Nobel) pour comprendre que les choix de l'Etat ne sont pas les meilleurs choix collectifs mais les choix d'une caste et des lobbies. Quant au protectionnisme, on est bien dans la lignée d'une France frileuse et emberlificotée dans un concept rural bien éloigné du monde moderne. En ce qui concerne le vieillissement démographique, totalement d'accord et cela pose des problèmes et des solutions que les "penseurs" de gauche refuse de prendre en compte comme par exemple l'allongement de la durée du travail avant la retraite. Bien à vous.
FL a écrit le 24/07/2009 à 12:58 :
L'angle de compréhension et de jugement me paraît bien argumenté et il dénonce implicitement l'usine du monde qui est le symbole même du libre échange insensé et qui continue d'ailleurs à vouloir progresser en ignorant les craquements sinistres de la branche sur laquelle nous sopmmes tous assis, qui commence à ployer et qui va bientôt casser sous les assauts des coups de scie des financiers et des banquiers, tous membres de A3I
nicolasd a écrit le 24/07/2009 à 12:57 :
"les classes dirigeantes sont toujours les dernières à comprendre": une vérité qui fait du bien à attendre. Phi fi, vous croyez encore qu'il y a eu deux guerres mondiales, et non une guerre mondiale en deux parties? Et la guerre de cent ans, vous la coupez en combien de guerres?
la roue a écrit le 24/07/2009 à 12:56 :
l'économie est une roue et comme tel elle, a besoin d'être alimenté en permanence. Depuis la fin de la guerre et la création de l'europe nous avons systématiquent mis en place une politique de libre échange ceci afin de favoriser la croissance en france, en europe, et par riquoché dans les PVD. La proposition de Mr todd s'explique et se justifie. En effet aujourd'hui la demande ne peux provenir que de resources internes. tels que investissement productif, innovation, consommation. formaliser cela dans un cadre communaitaire n'a rien d'impossible. De toute facon cela ne durera que l'espace d'une roue, Car ce cycle une fois démmaré d'autre force se méttrons en place pour ré-instaurer le libre échange. La roue de l'histoire.
galain a écrit le 24/07/2009 à 12:47 :
Il ne faut pas employer le mot "protectonisme" comme Todd parce qu'immediatement on a des fous furieux qui vous parles de Hitler, Mussolini et la guerre... Il faut retablir des regles de concurrence sociale, fiscale, monétaire et ecologique juste. Point! c est le contraire de ce que fait le libre echangisme actuel et de l OMC. On va dans le mur en continuant sans changer. Je ne suis pas Emmanuel Tod ... mais c est ma constante dans mes analyses sur ce site et ailleurs
EricL a écrit le 24/07/2009 à 11:14 :
Je suis entièrement d'accord avec cette analyse et le décalage générationnelle de nos pays développés. Tant que les anciennes générations n'arriveront pas à avoir une pensée collective et à comprendre les jeunes générations, nous allons entrer dans un monde de Chaos.
mediafi a écrit le 24/07/2009 à 11:14 :
L'article le plus intéressant et lucide lu depuis longtemps sur la crise actuelle et qui donne des clefs pour mieux appréhender un future court moyen et long terme.S'agit- il vraiment d'une vision optimiste? Rien n'est moins sûr ne serait- ce qu'à l'idée de voir le record de Madoff battu.
Novil a écrit le 24/07/2009 à 11:14 :
le protectionisme me semble une vue rétrgrade des choses. Il engendre des guerres, il empèche le développement des pays pauvres en leur coupant les commandes, il génère une inflation insuportable par ses prix de revient explosifs. Il ne semble possible que dans un régime totalitaire avec toutes les dérives qui en découlent.
lili a écrit le 24/07/2009 à 11:14 :
Si l'état américain est un super MADOFF, l'état français en est son petit frère. Nettoyons devant notre porte.
lili a écrit le 24/07/2009 à 11:13 :
Pour les vieux, les malades, les handicapés et j'en passe, je ne vois qu'une solution....
phi fi a écrit le 24/07/2009 à 11:13 :
Des analyses intéressantes, mais que penser d'un intellectuel qui analyse le monde à travers les publicités télévisées? Emmanuel Todd ne développe pas sa théorie selon laquelle le protectionnisme et les salaires élevés génèrent de l'innovation, ce qui me paraît fumeux (les salaires élevés, peut être, le protectionnisme... si la Corée du Nord et l'Albanie étaient des terres d'innovation, ça se saurait). Et si on ferme les frontières au textiles chinois, on les ferme aussi au pétrole arabe et à l'uranium africain. Et qui achètera encore nos airbus, nos bétons et nos centrales nucléaires? Le protectionnisme a été testé après la crise de 1929 avec le succès que l'on sait : la croissance est repartie... en 1947 après une guerre mondiale. Les experts économiques ne sont peut être pas très crédibles, mais que dire des démographes qui font de l'économie...
waldi-walda a écrit le 24/07/2009 à 11:13 :
Le niveau éducatif global aurait donc beaucoup augmenté, selon ce professeur, alors qu'il s'agit seulement d'une massification à outrance, pilotant les masses conformément aux orientations des masses-merdias
henry2 a écrit le 24/07/2009 à 11:13 :
A-t'on une preuve historique que le protectionisme ait eu un rôle positif pour les populations? Je demande l'avis de Jacques MARSEILLE...
Dominique a écrit le 24/07/2009 à 11:12 :
Notons que la Chine pratique depuis 1994 un protectionnisme monétaire d'une redoutable efficacité. Cela ne sert à rien de prohiber ou de restreindre les droits de douane si parallèlement on laisse, pratiquement sans rien dire, un grand Etat mener une politique des changes permettant une sous appréciation substantielle de sa monnaie, ce qui dope ses exportations et freine ses importations. La zone euro doit décider sans tarder de mettre en place une politique de change pour l'euro qui jusqu'à présent se contente de flotter au gré des marchés. Les médias et plus généralement l'ensemble des commentateurs doivent sans discontinuer souligner l'incompétence et la carence de nos hommes politiques (la détermination d'une politique de change pour l'euro n'est pas de la compétence de la BCE mais de celle du Conseil)dans ce domaine : ils assument la responsabilité directe de la destruction de millions d'emplois dans la zone euro.
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