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ÉconomieFrance

Jean-Pierre Davant : "sur les questions de santé, les programmes politiques sont vides"

Propos recueillis par Pierre Kupferman et Séverine Sollier

Publié le 13 décembre 2010 à 07:55 - Mis à jour le 13 décembre 2010 à 07:57

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Après dix-huit ans de règne, le patron de la Mutualité française, Jean-Pierre Davant, quitte ses fonctions. Dans l'interview qu'il a accordée à La Tribune, il dresse un bilan plutôt amer de l'évolution du système de soins en France.

Vous avez pris la tête de la Fédération nationale de la Mutualité française il y a dix-huit ans. Vous la quittez aujourd'hui. Quel changement majeur avez-vous observé durant votre mandat ?

Quand je suis arrivé, le mouvement était composé de petites mutuelles. Il y avait peu de grandes mutuelles nationales hormis la MGEN [Mutuelle générale de l'Éducation nationale, Ndlr]. Puis avec l'adoption du nouveau Code de la mutualité et l'évolution du système de santé, le mouvement mutualiste a connu un bouleversement marqué par des regroupements et des unions.

Vous le déplorez ?

Je le constate. C'était inéluctable. Mais il faut faire attention que les mutuelles ne perdent pas ce qui a fait et fait encore la force du mouvement mutualiste, c'est-à-dire la proximité avec leurs adhérents et le lien identitaire entre la mutuelle et ses adhérents.
La mutualité n'avait-elle pas vocation aussi à regrouper des moyens ?
Le rôle de la fédération n'a jamais été de regrouper les moyens. Certes parfois, elle facilite la création d'outils mis à la disposition des mutuelles. Mais le vrai rôle de la fédération est de défendre les intérêts des mutuelles auprès des pouvoirs publics français ou européen.

N'auriez-vous pas souhaité que les mutuelles mettent davantage en commun ?

Si, c'est d'ailleurs mon plus grand regret. Je n'ai pas réussi à convaincre mes amis qu'il fallait mettre plus en commun au niveau opérationnel, en particulier l'informatique. Je reste convaincu que, étant donné la concurrence et le niveau des coûts, les mutuelles ont intérêt à partager les outils. Ce n'est pas nécessairement à la fédération de les gérer, ils pourraient être confiés à une structure neutre.

Vous avez aussi essayé de lancer un projet commun avec le groupe hospitalier mutualiste...

Oui, j'avais réuni un tour de table de 200 millions d'euros pour démarrer la société... mais aujourd'hui les conditions ne sont pas remplies pour que ce groupe hospitalier se réalise. Les obstacles sont culturels. La mutualité a du mal à mutualiser ses outils, c'est un paradoxe ! Trop de mutualistes se perçoivent encore comme un "village gaulois"...

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Quelle est votre plus grande réussite ?

Je crois que je laisse un mouvement représentatif et incontournable sur les questions de santé. Nous ne sommes inféodés à rien, nous sommes libres. Nous ne vivons pas d'argent public, nous sommes entièrement privés. Nous sommes force de proposition et nous avons d'ailleurs remporté quelques batailles comme celles des médicaments génériques ou de la méthadone.

Que pensez-vous de l'affaire du médicament Mediator ?

Elle me semble symboliser les manquements actuels du système de santé. Les laboratoires pharmaceutiques ne sont pas le diable, au contraire ils contribuent aux progrès fantastiques des traitements notamment pour les maladies cardio-vasculaires ou le cancer. Mais il faut qu'il y ait des contre-pouvoirs et que la logique de santé publique l'emporte sur la logique marchande.

Est-il possible de réformer le système de santé français ?

Réformer le système de santé est beaucoup plus compliqué que réformer la retraite. Il y a une multitude d'acteurs publics et privés. La santé dans son ensemble mobilise 11 % de la richesse nationale. Et dès que vous bougez un curseur, des lobbies se mettent en marche.

Le risque, c'est qu'un jour on ne puisse plus financer le système !

On y est presque et la qualité des soins se dégrade. Les connaissances médicales évoluent chaque jour et les traitements aussi, mais notre système peine à les intégrer. On le voit avec les affections de longue durée qui pèsent le plus lourd dans les dépenses de l'assurance-maladie obligatoire. Les pathologies comme le cancer, le sida étaient mortelles, aujourd'hui ce sont des maladies chroniques. Or, notre système n'est pas bâti pour la prise en charge efficiente de ces maladies chroniques. Il n'y a pas de réseau de soins, pas de filière, pas d'articulation entre la médecine de ville et l'hôpital et le mode de rémunération des professionnels est inadapté.

Faut-il un big-bang de la santé ?

Non. Je crois surtout qu'il faut qu'on débatte à l'occasion de l'élection présidentielle de l'évolution de notre système de santé. Ce qui s'est fait aux États-Unis est nécessaire ici. En France, on confond tout. On dit qu'il faut préserver l'assurance-maladie obligatoire. Bien sûr que oui ! Mais si on veut la préserver, c'est le système de production de soins qu'il faut changer. Or, avec le lobbying actuel, c'est quasiment impossible. D'ailleurs les programmes politiques sont désespérément vides sur cette question.

Ces lobbies dont vous parlez sont donc écoutés par les politiques ?

Quand le président de la République déclare, comme il l'a fait il y a deux semaines, que la médecine libérale est sacrée et qu'il n'est pas question de remettre en question le paiement à l'acte. C'est du clientélisme... Avec ce type d'approche, il n'y aura pas de réforme.
La réforme de la dépendance annoncée pour 2011 offrirait une bonne opportunité pour mettre tout le système à plat, non ?
S'attaquer à la question de la dépendance aujourd'hui alors que le système d'assurance-maladie connaît le déficit le plus important de son histoire... Je suis curieux de savoir comment on va s'y prendre !

Vous êtes bien pessimiste !

Je porte un regard assez pessimiste sur la situation. En déménageant mon bureau, je retrouve des documents remontant à mon arrivée, il y a dix-huit ans, et je m'aperçois que peu de choses ont changé. Mon constat est très sévère : de plus en plus de gens ne peuvent pas payer de complémentaire santé et renoncent à certains soins tant les tickets modérateurs sont importants. Les dépassements d'honoraires demandés, y compris dans le secteur public, sont considérables. Je considère par exemple que demander un dépassement pour être opéré plus rapidement d'une tumeur cancéreuse est indécent. Je ne peux pas l'admettre.

Auriez-vous aimé être ministre de la Santé ?

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L'action politique ne m'intéresse pas. C'est du court terme, alors qu'il faut dans ce domaine avoir une vision de long terme. J'ai vu passer beaucoup de ministres pendant ma présidence de la Mutualité...

Et parmi les présidents de la République, lequel vous a semblé être le plus à votre écoute ?

François Mitterrand et Jacques Chirac étaient à l'écoute des propositions de la mutualité et avaient du respect pour le mouvement mutualiste.

Propos recueillis par Pierre Kupferman et Séverine Sollier

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