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ÉconomieFrance

"Dans les régimes autoritaires, nos ambassadeurs vivent une situation intenable"

Propos recueillis par Valérie Segond et Pierre Kupferman

Publié le 07 février 2011 à 08:39 - Mis à jour le 07 février 2011 à 08:46

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Libéré de son devoir de réserve, l'ancien ambassadeur et écrivain, membre de l'Académie française, décrypte les dysfonctionnements de la diplomatie française apparus dans les événements de Tunisie et d'Egypte.

Avec la chute de Ben Ali, et encore aujourd?hui avec les événements qui secouent l?Egypte, on a le sentiment que la diplomatie française court après les événements, qu?elle ne voit pas venir les basculements sur le terrain. Ce sentiment est-il fondé ?

Il est clair qu?il y a eu un décalage dans l?évaluation du mécontentement populaire et de la rébellion de la rue. En revanche, la nature du régime de Ben Ali a été très bien analysée, à tel point que sa description faisait partie de la feuille de route donnée par la direction du département Afrique du nord du quai d?Orsay à chaque ambassadeur qui prenait ses fonctions à Tunis. Quant aux dépêches diplomatiques envoyées à Paris, elles n?étaient sans doute pas très différentes de ce que l?on trouvait dans la presse elle-même et tout y était dit. L?erreur d?appréciation a en réalité porté sur la compréhension de la nature politique des événements.

Les Français se demandent néanmoins si nos ambassadeurs ont suffisamment de recul par rapport à ces régimes autoritaires ?

Il est vrai que dans les pays dits sensibles où la liberté de parole n?existe pas, on a tendance à envoyer des personnalités consensuelles qui ne feront pas de vague et qui entretiendront de bonnes relations avec le pouvoir en place. L?idée étant que La France ne veut pas avoir de problèmes dans ces pays, et leurs dirigeants ne craignent pas de s?adresser à l?Elysée pour faire rapatrier les ambassadeurs qui déplaisent pour leur parole trop libre. Et il faut bien reconnaître que quand les Britanniques soutiennent en général leurs envoyés face aux régimes difficiles, la France se montre nettement plus frileuse. Résultat : la situation des représentants officiels de la France peut se révéler intenable, en particulier lorsque les chefs d?Etat où ils ont en poste paient des agences de communication, des avocats et d?anciens ministres pour faire leur communication, et au passage discréditer les ambassadeurs trop regardants. Pris en tenailles entre Paris, qui ne veut surtout pas de vagues, et les chefs d?Etat où ils sont en poste, qui alimentent une désinformation systématique et entretiennent des relations privilégiées et peu transparentes avec Paris, ils sont même parfois tétanisés.

Alors qu?on a voulu confier aux ambassadeurs la coordination de toutes les actions de la France à l?étranger, tout se passe comme si leur statut s?était en vérité affaibli? Que s?est-il passé ?

En fait, des grandes manifestations culturelles à l?aide publique au développement, nombre de domaines d?intervention échappent à leur coordination. La vérité est que nous ne sommes pas allés jusqu?au bout de la réforme : on a voulu conserver l?universalité du réseau diplomatique français, mais sans créer de hiérarchie entre les ambassades. Du coup, les intervenants se sont multipliés, et le statut des ambassadeurs s?est de facto affaibli. Un bon exemple, bien qu?anecdotique, de cette perte de prestige : les ambassadeurs voyagent en classe éco pour tout vol inférieur à 7 heures ! Comment voulez vous vous faire respecter dans les pays africains, quand leurs responsables politiques, qui attachent une grande importance aux signes extérieurs de l?autorité, vous voient voyager entre les chapeaux de paille des touristes ? Cela ne coûterait pas beaucoup plus cher à la France de négocier de bons tarifs pour tous les vols de ses ambassadeurs.

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Est-ce que le problème de la diplomatie française ne réside pas aussi dans le mode de formation de nos ambassadeurs ?

Il est vrai que tout le système de sélection repose traditionnellement sur la promotion des bureaucrates, auxquels on enjoint d?en dire et d?en faire le moins possible ! Dès lors, ceux qui font le contraire sont en danger. Je dois néanmoins reconnaître que depuis 2007, Nicolas Sarkozy a cherché à placer des ambassadeurs plus jeunes et plus opérationnels, en particulier dans les pays appartenant à "l?arc de crise" du Proche-Orient. Mais encore faut-il que leur activisme s?en tienne à des interventions humanitaires : dès qu?ils se mêlent de politique, et osent critiquer le régime, on siffle vite leur retour au vestiaire ! Il ne faut en aucun cas qu?ils gênent les man?uvres de l?Elysée, qui, en dehors des situations de cohabitation, définit la direction de la politique étrangère. Sur ce plan là aussi, il n?y a plus de contrepoids à l?hyper présidence.

Mais est-ce que cela ne permet pas d?avoir une politique active plus cohérente, et moins paralysée par la division politique de l?exécutif en France ?

Je considère que la politique africaine de Nicolas Sarkozy a, en effet, une certaine cohérence : désormais, la France s?adresse à l?ensemble du continent et pas seulement à ses anciennes colonies ; elle a contribué à faire représenter l?Afrique au sein G20 avec l?entrée de l?Afrique du sud, et elle porte la voix de l?Afrique dans les négociations pour une réforme du conseil de sécurité de l?ONU, parmi ses membres non permanents. Elle a systématiquement renégocié les accords de défense et supprimé les accords secrets. Enfin, Nicolas Sarkozy lui-même a fait en sorte d?être moins accessible aux interventions des chefs d?Etat africains que ne l?était Jacques Chirac. Le problème n?est donc pas dans les grandes lignes de cette politique, mais bien davantage dans une mise en oeuvre obscurcie par un maillage de relations peu transparentes, qui s?insèrent dans les microdécisions. La politique africaine de Nicolas Sarkozy a pêché par son exécution, en ayant sous-traité l?idéologie à Henri Guaino, et l?exercice quotidien à Claude Guéant. Quant à certaines nominations politiques, elles reflètent tout le mépris qu?il nourrit pour le corps diplomatique insidieusement transformé en maison de retraite pour responsables politiques à la recherche d?un poste.

Quelle lecture faites vous des trois ans passés par Bernard Kouchner au quai d?Orsay ?

Quand il est arrivé en 2007, j?ai cru qu?il allait régénérer en profondeur le corps des ambassadeurs, en l?ouvrant à la diversité, tout en lui confiant de véritables responsabilités. Or sur ce plan, s?il a pu contribuer à promouvoir des personnalités plus jeunes, sa réforme n?a été dans l?ensemble qu?un rendez vous manqué. Il a, certes, pu exploiter les contacts qu?il avait lui-même bâtis au Rwanda, en Irak, au Kurdistan ou au Liban pendant sa carrière humanitaire. Mais dans l?ensemble, il a eu très peu de marge de man?uvre, d?autant qu?il s?était entouré de conseillers inexpérimentés et sans poids. Sa situation n?était clairement pas facile. Mais sachant cela, pourquoi donc est-il resté si longtemps ? Je ne me l?explique pas.

Quel regard porte l?auteur de Katiba sur la manière dont la France a géré la question des deux otages français exécutés au Niger au début du mois de janvier ?

Dans cette situation précise, les choix de la France ont été les bons, même si l?issue a malheureusement été fatale. Les exigences des terroristes du Sahara, qui ne craignent pas la surenchère, sont proprement impossibles à satisfaire. Dans ces circonstances, pour éviter que d?autres ne soient pris à leur tour, nous sommes contraints de traiter nos ressortissants non en otages, mais en prisonniers de guerre. Nous sommes contraints à une riposte qui, malheureusement compromet des vies humaines, même si elle en préserve d?autre demain.

Internet a-t-il changé le mode opératoire des ambassadeurs ? Et en particulier, qu?a changé l?affaire Wikileaks pour l?exercice de la fonction ?

N?oubliez pas que les fuites sont toujours d?origine humaine. Wikileaks n?a rien changé à cela : tout au plus les diplomates prudents le seront-ils davantage encore. En revanche, dans les régimes autoritaires ouvertement mis en cause dans les télégrammes diplomatiques diffusés par Wikileaks, cette transparence a pu avoir un effet d?un désinhibiteur, en révélant aux peuples privés de liberté la limite de la complicité des pays occidentaux avec leur chef d?Etat.

A regarder ce qui s?est passé hier en Tunisie, et aujourd?hui en Egypte, comment, selon vous, tombent les dictatures ?

L?histoire montre, comme en 1974 en Ethiopie ou en 1979 en Iran, que les dictatures s?écroulent non par la force de la rébellion populaire, mais par une faille dans la structure même de leur pouvoir qui finit par déclencher une dynamique interne de décomposition : c?est en général la division au sein du pouvoir qui constitue le ferment de la désagrégation. Car si le pouvoir est véritablement homogène et soudé, comme il l?est aujourd?hui en Iran ou en Chine, et s?il trouve suffisamment de soutiens à l?extérieur, il parvient toujours à résister aux soulèvements populaires.

Et le rôle de l?armée ?

C?est effectivement elle qui finit par arbitrer, mais au moment où elle est amenée à le faire, le pouvoir est déjà en situation d?échec. Un régime qui tient bien sa police et son service de renseignement n?a, en principe, pas besoin de l?armée.

A voir ce qui se passe aujourd?hui en Egypte, on a une fois de plus le sentiment que tout cela échappe à la France, et même à l?Europe? ?

Totalement désarmée dans cette affaire, la France n?a clairement pas les clés de l?avenir dans cette région du monde. Ni même l?Europe d?ailleurs. Catherine Ashton, le Haut Représentant de l?Union Européenne aux affaires étrangères, a pour l?instant comme mandat de construire un service diplomatique commun. Les Européens n?ont pas encore les moyens d?exprimer une position commune. Dans ces conditions, ce sont encore les Etats-Unis qui décideront de l?issue de la crise égyptienne.

Et comment interprétez-vous le silence de la Chine, par ailleurs très active sur le continent africain ?

Ne surestimez pas trop la puissance diplomatique de la Chine. Car si elle sait se servir des crises politiques pour pousser ses intérêts économiques, comme elle le fait aujourd?hui au Soudan ou en Guinée, il reste toujours un découplage très net entre sa puissance économique et son influence politique. La Chine ne pèse pas encore grand-chose sur la scène diplomatique mondiale.

Propos recueillis par Valérie Segond et Pierre Kupferman

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