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ÉconomieFrance

1914-1918 : une après-guerre de combats

Photo de Romaric Godin

Romaric Godin

Publié le 18 juillet 2014 à 07:43 - Mis à jour le 18 juillet 2014 à 07:43

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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La Belgique est exsangue le 11 novembre 1918 et elle n’est guère considérée par les « grands » vainqueurs à Versailles. Pourtant, le pays va réaliser un redressement spectaculaire dans les années 1920, malgré les destructions.

Lorsque sonne l'armistice, le 11 novembre 1918, l'armée allemande occupe encore l'est de la Belgique. Elle a mené des destructions jusque dans les dernières heures de la guerre, sabotant, par exemple, des mines de charbons du Hainaut. L'heure du bilan est venue et il est lourd pour le petit pays. L'Allemagne a extorqué en quatre ans l'équivalent d'un an de production  nationale de 1913.

L'industrie du pays est en ruine. La production d'acier est à un niveau proche de 10 % de celui de 1913, celle de textile à 30%. 1.500 kilomètres de lignes de chemins de fer sont inutilisables, soit un tiers du total, et sur les 35.000 locomotives belges d'avant-guerre, il en reste 81 ! Les campagnes sont moins touchées, sauf dans l'ouest, zone de combats qui a été en partie inondée. Mais la moitié du bétail a disparu. En tout, 100.000 structures (bâtiment, matériel, voies de communication) ont été détruites. Deux millions de Belges dépendent entièrement de l'aide alimentaire. On l'a vu, le chômage et l'inflation ravage la vie économique du pays.

Une dette considérable

De retour dans sa capitale, le roi Albert I amène une gloire acquis dans la résistance, mais aussi beaucoup de dettes. Son gouvernement, basé au Havre, a continué à entretenir une armée qui s'est bien battu dans les Flandres, mais il s'est naturellement, faute de revenus, lourdement endetté. La dette de l'Etat belge est ainsi passée entre 1913 et 1919 de 4 à 21 milliards de francs belges. A cela s'ajoute la conversion des marks en circulation en Belgique au taux « allemand » et fictif de 1 mark pour 1,25 franc belge décidé par le roi et la Banque nationale. Ce taux très généreux attire les marks de toute l'Europe et la BNB doit changer 6 milliards de marks en 7,5 milliards de francs qui sont immédiatement transformés en dette de l'Etat.

« L'Allemagne paiera »

Comme Georges Clemenceau, Albert I compte donc sur la conférence de paix de Versailles pour que « l'Allemagne paie. » Et ce n'est pas le remboursement par le gouvernement du Reich des 480 millions de francs de la contribution de guerre extorquée aux collectivités locales qui vont apaiser ses exigences.

Mais la Belgique, qui se considère comme la principale victime de la guerre, n'est pas perçue ainsi par les vainqueurs. Elle est mal représentée à Versailles : elle n'a que deux délégués, moins que le lointain Brésil et ses trois représentants. Elle a estimé ses dommages de guerre à 2,3 milliards de dollars.

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Illustration de la newsletter L’Alerte La Tribune

En décembre, dans « Les Conséquences économiques de la Guerre », John Maynard Keynes, si plein de sollicitude pour l'économie allemande, n'aura pas de mots assez durs pour la malheureuse Belgique et ses « demandes irresponsables. » « Les dommages de la Belgique sont inférieures à celles de l'Australie », conclura-t-il.

Un vainqueur mal payé et agressif

La Belgique obtient du reste peu de choses de Versailles. Une priorité de 500 millions de dollars sur les indemnités (qui ne lui seront versés qu'en 1924) et l'annexion de deux cantons, ceux d'Eupen et de Malmédy, peuplés de Germanophones, ce qui rajoute à la confusion linguistique du pays. Woodrow Wilson avait, fin 1918, envisagé de lancer un grand plan de reconstruction de la Belgique financé par les Etats-Unis. Mais la défaite des Démocrates aux élections du Congrès fait échouer ce projet de « plan Marshall. » Albert I ne peut donc compter que sur ses propres forces. D'autant que les Etats-Unis ne veulent plus prêter et exigent le remboursement de ses dettes.

Les Belges vont donc être les premiers alliés des Français sur la question des réparations allemandes. Eux aussi promeuvent une « ligne dure » qui va déboucher sur l'occupation de la Ruhr en janvier 1923 par les armées belges et françaises. Le gouvernement de Bruxelles va être un des plus fervents partisans du procès des responsables allemands de la guerre. C'en est bel et bien définitivement fini de la prudente neutralité d'avant-guerre.

Woodrow Wilson
Photo d'illustration (Crédits : DR)

Un redressement rapide

Mais en réalité, l'économie belge s'est très rapidement redressée. Selon les chiffres de la Cambridge Economic History of Europe, le PIB par habitant belge a retrouvé dès 1922 son niveau de 1913. La production industrielle a retrouvé son niveau d'avant-guerre en 1924. En 1928, le niveau d'industrialisation par habitant est à nouveau le deuxième d'Europe. L'écart avec le Royaume-Uni s'est même singulièrement réduit : il était de 30% en 1913, il n'est plus que de 5% en 1928. Entre 1920 et 1929, la croissance économique belge est de 3,99% en moyenne par an, moins que la France et l'Allemagne, mais plus que la moyenne européenne (3,21%), que le Royaume-Uni (2,42%) et que les Etats-Unis (1,94%).

S'appuyer sur les ressources restantes

Comment expliquer un tel redressement ? D'abord par le fait que la Belgique n'a pas été entièrement détruite. Comme le remarque Henri Pirenne : « aussi terribles que furent les répercussions de la guerre, on doit se garder de les exagérer. Elles n'ont pas ruiné le pays. La vitesse de la reprise est une preuve suffisante de cela. » Le pays engage rapidement une politique ambitieuse de reconstruction. Une partie du matériel réquisitionné est ramenée dans le pays et surtout, la Belgique peut s'appuyer sur une épargne qui est restée importante et qui a été préservée par les banques durant la guerre.

Cette épargne va alimenter des investissements ambitieux. On cherche à reconstruire des usines encore plus grandes et plus productives. La sauvegarde du stock d'or et des réserves de devises de la BNB a joué ici un rôle important. Keynes n'avait donc pas entièrement tort lors qu'il parlait d'un blocage temporaire de l'industrie belge. Une fois les voies de communication reconstruites, la machine économique s'est remise à tourner à plein régime.

Une politique économique ambitieuse

Ceci a été encouragé par une politique économique ambitieuse du gouvernement. Une politique fondée sur le financement par l'inflation de grands projets. Bruxelles, comme Paris,  refuse de mener les politiques déflationnistes d'ajustement réalisées au début des années 1920 par le Royaume-Uni ou la Tchécoslovaquie. La Société nationale de crédit à l'industrie fait des avances aux entreprises pour soutenir l'investissement. L'inflation - qui ne prendra jamais cependant les proportions récessives qu'elle a connues en Allemagne - permet d'annuler de fait une grande partie des dettes de l'Etat et d'améliorer la compétitivité externe et les marges des entreprises (puisque les prix intérieurs s'ajustent avec retard). Elle va soutenir la reconstruction accélérée du pays.

La crise de 1926

Cette politique va prendre fin en 1926 lorsque le franc belge est attaqué sur les marchés. Les financiers refusent désormais de prêter à un Etat qui demeure très fortement endetté et dépendant de la banque centrale. La Belgique est alors menacée à la fois de banqueroute et de crise hyperinflationniste. Comme son homologue français Raymond Poincaré, le président du Conseil Emile Jaspar lance alors un plan de stabilisation. Une politique déflationniste qui calme les esprits sans casser la croissance, puisque la reconstruction est achevée et la croissance désormais forte. La Belgique créé une nouvelle monnaie basée sur l'or, le belga (qui existera jusqu'en 1946), qui vaut 5 francs de 1914. C'est le même niveau de dépréciation que le franc Poincaré. Encore une fois, la Belgique s'en sort plutôt bien. Malheureusement, la gestion de la crise de 1929 par une déflation aveugle, ramènera l'économie belge à son niveau de 1913 dix ans plus tard.

Un « modèle » pour l'Allemagne nazie

Le déclin relatif de l'économie belge qui, entre 1913 et 1950, passe de 1,2 % du PIB mondial à 0,9 % ne s'explique que très peu par les séquelles de l'occupation, mais plutôt par les effets de la grande crise des années 1930 et de la seconde guerre mondiale qui ont pesé sur le poids de presque toute l'Europe. 1914 marque certes une rupture pour la Belgique, comme pour l'ensemble des économies européennes, mais le royaume s'est vite redressé. Et l'occupation aura été rapidement effacée des statistiques. Mais pas des mémoires. La période restera un traumatisme et un « modèle. »

L'exemple belge a été le modèle de l'exploitation économique de l'Europe par l'Allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale. Le STO, les démontages, l'organisation de l'économie autour de l'effort de guerre de l'occupant sont des méthodes apprises vingt ans plus tôt en Belgique par les Allemands et appliquer avec encore plus de dureté à toute l'Europe entre 1940 et 1945. Cette occupation violente est restée l'exemple d'une exploitation économique d'un pays par un autre.

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Bibliographie

À lire également

  • 1914-1918: la Belgique, une proie tentante pour l’Allemagne
  • 1914-1918 : l'Allemagne presse la Belgique comme un citron
  • 1914-1918 : après la guerre, reconstruire et faire table rase du passé dans les départements occupés.
  • 1914-1918 : quand la France est amputée de dix départements
  • Angus Maddison, The Contours of The World Economy 1-2030AD, Oxford UP, 2007
  • Larry Zuckerman, The Rape of Belgium, New York UP, 2004
  • S. Broadberry & Kevin O'Rourke (ed.), The Cambrige Economic History of Modern Europe, Tome 2 1870-present, Cambridge UP, 2010
  • H. Pirenne, Belgium and the First World War, The Brabant Press, 2014

Romaric Godin

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